Netflix n’aime pas les ultra-orthodoxes

En ces jours ou les haredim (ultra-orthodoxes) sont la cible de nombreuses critiques en Israel pour leur non respect des consignes au debut de la crise, Netflix semble ajouter de l’huile sur le feu avec pas moins de deux titres racontant l’histoire de jeunes haredim quittant leur monde ferme, etouffant, yiddishisant et bizarre pour rejoindre le monde moderne germanophone. Car dans les deux cas effectivement, le monde moderne est represente par Zurich et Berlin.

Le premier est une comedie suisse, « L’eveil de Motti Wolkenbruch ». Je ne connais pas la communaute haredit de Zurich, j’ignorais meme qu’elle existait donc je ne sais pas a quel point sa representation est exacte ici. Dans ce film comique, le jeune Motti Wolkenbruch appartient a une communaute haredit assez ouverte, il travaille et etudie l’economie a l’universite, mais parle yiddish a la maison, ce qui est plutot la marque des groupes hassidiques les plus fermes sur eux. Il tombe amoureux d’une « shiksa » (une goya), part en Israel pour trouver une femme et y rencontre des filles faciles, et finalement rompt avec sa famille, mais pas completement. C’est une comedie donc les personnages sont volontairement caricaturaux, le monde haredi n’est cependant pas depeint avec horreur mais plus avec les poncifs ashkenazes classiques (la mere juive en particulier), et le monde exterieur n’est pas idealise. La jeune shiksa n’est pas la femme ideale. A la fin, le jeune Motti n’a pas vraiment decide de son avenir et de ce qu’il va faire.

Le second titre, qui a fait beaucoup plus de bruit, est la mini serie « Un-Orthodox » inspiree vaguement du livre de Deborah Feldman sur sa fuite de la communaute Satmar de New York. Dans cette serie, la jeune Esty quitte un mariage malheureux dans cette communaute oppressante pour aller vivre a Berlin ou habite sa mere qui a elle meme fuit ce milieu 15 ans auparavant. Tout le monde a fait l’eloge de la serie mais je dois avouer avoir ete moins touche. Pas parce que je n’aime pas la critique des Satmar. Je suis un Juif croyant et traditionaliste et je respecte les haredim mais j’ai honnetement du mal a comprendre leur mode de vie. Les hassidim encore plus. Et les Satmar, une secte extremiste et tres antisioniste, encore moins. La serie est divisee en deux, les flashbacks sur la vie d’Esty dans la communaute, bases sur les memoires de Deborah Feldman et assez realistes (meme si parfois Esty, pour les besoins du scenario, semble ignorer des choses que n’importe quel enfant juif meme non haredi connait), et « le present » a Berlin principalement, completement invente. Et ca se voit. C’est une succession de cliches a la limite de la propagande: Esty debarque a Berlin sans rien, meme pas une valise, et est immediatement et sans poser de questions adoptee par un groupe de jeunes musiciens rencontres par hasard – et ca tombe bien , elle reve d’etre musicienne ! Et ces musiciens sont une sorte de pub Benetton vivante, multi ethniques, multi religions, multi sexuels, tolerants, gentils, ouverts, l’inverse de son monde. Le professeur de l’ecole qui accepte immediatement de l’inscrire au concours d’entree sans avoir meme verifie une seconde si elle sait jouer d’un quelconque instrument est un arabe. La seule un peu mechante est d’ailleurs une israelienne. Difficile de prendre ca au serieux. Dans la realite il est peu probable qu’une jeune fille SDF visiblement pas tres normale soit acceptee par quiconque aussi facilement. D’ailleurs dans la realite, Deborah Feldman n’a pas etudiee la musique en secret de sa communaute mais de facon tout a fait officielle, et elle est partie vivre a Berlin de nombreuses annees apres, quand elle etait deja un ecrivain reconnu.

Evidemment le principal probleme reste Berlin. Berlin comme symbole de la delivrance de l’oppression juive c’est quand meme un peu dur a avaler. On se rappelle du debat il y a quelques annees sur « le phenomene » des jeunes israeliens partant vivre a Berlin (en fin de compte, juste quelques milliers, principalement d’extreme gauche), et la serie prend clairement partie. Israel n’est meme pas une option – contrairement a Wolkenbruch qui donne plutot une bonne image du pays – meme si l’antisionisme radical des Satmar est evoque et que faire son alya serait une vraie revolte. C’est surtout ca qui m’a gene.

Vieux films et evolutions culturelles

Ma femme regardait hier Annatel et est tombee sur le film Tootsie, je ne sais pas sur quelle chaine. Dans ce film de 1982, Dustin Hofmann est un acteur au chomage qui n’arrive pas a se faire engager et trouve un role quand il se fait passer pour une femme. Il tombe amoureux de sa partenaire a l’ecran, et toute sorte de gags decoulent du fait que des hommes cherchent a seduire Hoffman quand il est une femme.

Je n’avais jamais fait attention a quel point ce film est un grande partie un remake de « Some Likes it Hot » (Certains l’aiment chaud). Dans ce film de 1959 qui se passe dans les annees 20 pendant la prohibition, Tony Curtis et Jack Lemon sont deux musiciens qui pour fuir la mafia qui veut leur peau se font passer pour des danceuses. Tony Curtis tombe amoureux de sa collegue (Marylin Monroe), des hommes plus ages cherchent a seduire Jack Lemon. C’est pratiquement la meme chose.

Ces deux films sont des classiques remplis de stars legendaires: Billy Wilder et Sydney Pollack a la realisation, Curtis, Lemmon, Monroe d’un cote, Dustin Hoffman, Bill Murray, Jessica Lange, Geena Davis de l’autre. Some Like It Hot est le meilleur des deux, Tootsie reste cependant celebre pour sa scene hilarante de la revelation publique, mainte fois copiee.

Mais ce qui est interessant c’est d’imaginer comment ces films seraient accueillis aujourd’hui. Ils tournent autour de blagues sur ce qu’on appelle aujourd’hui les transexuels et sur les homosexuels, la peur d’etre pris pour un homosexuel, l’incongruite de voir un homme en femme, et surtout une claire separation des sexes (« les genres »). Dans le contexte de leurs epoques respectives, ces films etaient extremement tolerants et progressistes, mais dans l’epoque actuelle il est clair que les fanatiques de la gauche progressiste y verraient d’horribles pamphlets homophobes et transphobes. Meme la serie Friends, qui dans sa premiere saison presentait un mariage lesbien et un enfant eduque par ce meme couple, et etait l’incarnation de la propagande progressiste a la tele, est aujourd’hui consideree comme une serie raciste et homophobe.

Revoyez Some Like It Hot, ce film est genial.

3500 ans de sionisme

On trouve a Jerusalem d’anciens abris bus reaffactes en bibliotheques publiques et gratuites ou les gens viennent deposer les livres qu’ils ne veulent plus et prendre d’autres qui les interessent. C’est comme ca que j’ai trouve un gros livre intitule « Histoire de la Terre d’Israel » de 1979, edite par le ministere de la defense, et ecrit par les meilleurs historiens et archeologues de l’epoque.

Le livre retrace l’histoire de notre terre depuis la prehistoire jusqu’a 1882 et les debuts du sionisme moderne, sous un angle scientifique rigoureux mais aussi, et c’est ce qui etait raffraichissant, avec une optique sioniste clairement assumee et difficilement imaginable dans le monde academique israelien actuel. L’ouvrage adopte aussi une attitude qu’on qualifierait de « conservatrice » concernant les evenements bibliques, c’est-a-dire que le Tanakh est considere comme une source primaire comme une autre jusqu’a preuve du contraire et donc fiable, et les auteurs montrent que l’archeologie s’accorde parfaitement bien avec le recit biblique.

Une place particuliere est accordee a la periode du second temple mais toutes les epoques sont couvertes. On repete souvent que la presence juive sur la Terre d’Israel n’a jamais cesse mais c’est assez different quand on le voit et l’etudie avec attention. Historiquement la population de la terre d’Israel a ete assez faible, de l’ordre du quart de million, sauf pendant le Premier Temple (probablement le double), et la fin du Second Temple – les estimations varient de 500,000 a 5 millions d’habitants, probablement autour de 2 millions, Juifs en majorite. Cette majorite, qui d’ailleurs parlait hebreu contrairement a l’idee souvent repandue que l’hebreu etait deja une langue morte remplacee par l’arameen, a perdure jusqu’au moins la fin du 2eme siecle. Ce ne sont pas tant les massacres et les deportations suite aux revoltes contre Rome qui ont reduit la population juive – meme si ca a joue un role significatif – que l’emigration face a l’aggravation progressive de la situation economique de la region et des Juifs en particulier. A ceci s’est rajoute l’immigration chretienne massive au 4eme siecle apres la conversion de l’Empire romain. Le pays retrouve alors sa population du 1er siecle (voire plus), mais pas pour longtemps – epidemies, guerres, crises la reduisent puis la conquete arabe transforme le pays en desert.

L’histoire de la domination arabo-musulmane d’Israel c’est celle de la transformation du pays en desert, la nomadisation de sa population, la destruction de son economie, a tel point que durant toute la periode le pays n’a guerre que 150,000 a 200,000 habitants. Contrairement a certaines theories en vogue, les Juifs n’ont pas oublie la terre d’Israel et n’ont pas attendu la venue du Mashiah pour y retourner (c’est une attitude extremement recente, consequence de plusieurs crises). L’alya, individuelle, par dizaines, par centaines, n’a jamais cesse au cours des 1000 dernieres annees. Et pourtant il n’y avait que 7000 Juifs en 1800 en Israel. Certains ont imagine que les conversions au christianisme et a l’islam expliquent cette faiblesse numerique. Nous n’avons aucune donnee sur le sujet et rien qui indique qu’il s’agisse d’un phenomene significatif. La cause premiere du declin est restee l’emigration. Plus de Juifs quittaient Israel que ne venaient parce que la situation economique et securitaire du pays etait catastrophique la plupart du temps, surtout pour les Juifs, ecrases d’impots, soumis a l’arbitraire et au chantage, expulses, assassines, voles, et presque jamais defendus par personne. Cependant la Galilee en particulier a garde une population antique de fermiers juifs pratiquement jusqu’a l’epoque sioniste et Tiberiade est restee une ville juive, quand elle etait peuplee, ce qui n’etait pas toujours le cas, aussi jusqu’au bout ou presque.

En ces jours ou Ahmed Tibi se voit deja au gouvernement et clame que le concept meme de Terre d’Israel est « colonialiste », il est important de se rememorer la verite historique.

C’est reparti !

Apres deux ans d’inactivite sur ce blog, et de semi inactivite en francais en general sur les reseaux sociaux, je vais essayer de recommencer a ecrire ici, sur la politique, l’economie, la religion, les series teles et ce qui me passe par la tete. Mon clavier est en qwerty, je peux rajouter les accents mais ca demande beaucoup de travail supplementaire donc cela dependra de mon temps libre et de mon bon vouloir, ne m’en veuillez pas.

Pourquoi un blog en 2020? Ca parait has been mais ca offre une certaine liberte et un controle que les reseaux sociaux n’offrent pas. Le but n’est pas de faire du like et du commentaire, juste d’ecrire ce que j’ai envie. Je ne sais pas avec quelle frequence je vais publier, je vais essayer une fois par semaine mais ca dependra a la fois de mon temps libre et avant tout de mon inspiration.

Cette semaine c’est Pourim, j’avais ecrit des articles dans le passe sur le sujet, je vais donc commencer par faire le point sur le sujet. A bientot !

Avengers 3: infantility war

Si vous ne voulez aucun spoiler sur ce film, passez votre chemin. Ne vous plaignez pas après.

Commençons par un aveu: je n’aime pas les films de superhéros, et dans ce genre, j’aime encore moins ceux de Marvel. Cette vérité m’avait été révélée lorsque j’étais allé voir le premier Avenger en 2011, et qu’au bout de quelques minutes la seule pensée qui me soit venue à l’esprit fut « mais c’est complètement débile ».
Depuis, je n’ai vu aucun film Marvel au cinéma, mais je n’ai pas pu complètement y échapper à la télévision. Ca ne fait pas de moi un fan des concurrents de DC dont l’échec à créer un univers avec autant de succès commercial est patent. Leurs films sont tout aussi médiocres mais au moins Snyder avait une ambition artistique complètement absente de chez Marvel, c’est-à-dire Disney.

Pourquoi me suis-je donc retrouvé à voir « Infinity Wars » le jour de sa sortie dans une salle rempli de jeunes adolescents excités ? Je n’en sais rien moi-même. Je voulais juger sur pièce ce qui s’annoncerait comme le plus grand succès commercial de tous les temps, un objet incontournable de la pop-culture moderne. Je regrette d’avoir gaspillé mon temps et mon argent pour ce truc.

Les critiques sont déjà passées sur ce film, la plupart positive parce que tout le monde a peur de Disney, mais les critiques négatives expriment parfaitement ce que j’ai ressenti: un grand gloubiboulga infantile de vide et d’image de synthéses, sans le moindre enjeu, ou aucun acte n’a aucune conséquence. Comme prévu, différents héros populaires meurent. Ca n’a aucun impact, justement en raison de l’identité des héros. Quand des personnages dont les prochains films sont déjà en cours de tournage se font tuer, on comprend qu’ils ne vont pas rester morts très longtemps. Mais ce n’est qu’une partie du problème. Après tout, rien n’a aucun sens ni aucune cohérence.

Au cinéma, le principe de la suspension d’incrédulité est essentiel: on sait que le monde qu’on nous présente ne reflète pas la réalité, qu’il obéit à des règles différentes, et on l’accepte pendant qu’on regarde le film. La question est toujours de savoir jusqu’où on peut pousser ce principe et jusqu’où repousser les limites de ce qui est crédible. Cela peut varier suivant les sensibilités, mais dans le cas d’un film avec des personnages dotés de superpouvoirs, les limites sont généralement très larges. Néanmoins même les films de fantaisie et de science fiction, malgré leurs conventions qui défient la réalité comme le bruit ou les explosions dans l’espace, se doivent de conserver une cohérence interne et au moins de respecter leurs propres règles. C’est précisément ce que les films Marvel en général et celui en particulier ne font pas.

Quels sont exactement les pouvoirs de nos superhéros ou de Thanos ? Un moment ce dernier est invincible, un autre on peut le faire saigner, Thor survit dans l’espace et résiste à la puissance d’une étoile (!!) mais peut se faire étrangler par Thanos, qui lui même allonge Hulk en quelques coups de poings mais plus tard de simples humains ne sont pas automatiquement tués par ces mêmes frappes. Au gré des besoins du film. Sans la moindre cohérence.

L’intrigue n’a aucun sens. Thanos veut tuer la moitié de toutes les formes de vies intelligentes dans l’univers parce que les ressources sont limitées. Hein ? Ce n’est pas nouveau que le cinéma hollywoodien ne semble avoir aucune idée de la taille de notre univers, voire d’une simple galaxie. Mais si déjà au niveau de la Terre ce genre de théories écologistes fanatiques sont délirantes, il n’y a même pas de mot pour dire ce que cela signifie au niveau de l’univers: c’est juste complètement débile. Evidemment l’univers ici c’est la Terre et trois autres planètes. Les « infinity stones » pourraient être dans n’importe laquelle des trilliards de galaxie de l’univers mais elles sont non seulement dans la notre, et la plupart sont passées par la Terre. Sacré coïncidence.

Et pourquoi Thanos qui apparemment recherche ces pierres depuis très longtemps ne s’est décidé à s’en occuper en personne que maintenant, et de régler ça en trois jours ? Apparemment ce n’était pas vraiment très difficile, donc il attendait quoi ? Pourquoi personne n’a eu l’idée de se débarrasser de Thanos s’il est si dangereux ? Pourquoi attendre qu’il amasse les pierres qui le rendent encore plus puissant ? Pourquoi seuls les héros de la Terre (et les Gardiens de la Galaxie) semblent se préoccuper de sauver l’univers ? Etc.. il vaut mieux ne pas trop se poser de questions sinon rien ne tient la route.

Dans le même genre, Wakanda, la nation (enfin apparemment c’est juste une ville) la plus avancée technologiquement du monde, a une armée composée de gens avec des lances. Pas d’artillerie, pas d’aviation, aucune connaissance des tactiques militaires les plus basiques, c’est bien dommage parce que quand on affronte une armée composée uniquement de soldats armés de griffes, ça permet de les éliminer sans trop d’efforts. N’importe quelle armée moderne aurait été ravie de combattre des extraterrestres si peu dangereux. Mais les tactiques et stratégies militaires postérieures à l’âge de pierre font partie des choses complètement inconnues des scénaristes hollywoodiens.

Mais vous me direz, ce ne sont que des détails, on est là pour le spectacle, on sait bien qu’il faut déposer son cerveau à l’entrée de la salle de cinéma. Certes mais même le spectacle est médiocre. C’est encore la quantité avant la quantité. De gigantesques combats générés par ordinateurs, de façon plus ou moins réaliste, et des types avec des superpouvoirs qui ne trouvent rien d’autre à faire que de se donner des coups de poings.

Alors oui on ne s’ennuie pas, on rigole parfois, il y a quelques séquences impressionnantes. Mais au final, ce n’est qu’un délire d’adolescent attardé financé à coup de centaines de millions de dollars. Le cinéma mérite mieux que ça.

Jesus II – le retour

Hanoukka est sur le point de commencer et cette année la fête sera couplée à Noël, qui célèbre la naissance de Jésus, et se terminera avec sa circoncision le jour de l’an. Sauf que je me pose une question depuis quelques temps: Jésus a-t-il existé ? J’ai déjà discuté de ce sujet dans deux articles précédents mais j’ai depuis approfondi la question.

Voilà une interrogation apparemment ridicule. L’existence de Jésus est considérée comme établie par la quasi-totalité des historiens et des spécialistes de la question. Comme le rappelait le dossier récent du Point sur lui: « Deux mille ans plus tard, nous disposons à son sujet d’une documentation d’une richesse rare pour un homme de l’Antiquité, et la recherche historiographique qui s’est développée depuis le XVIIIe siècle nous aide à mieux cerner sa biographie et sa personnalité. »

C’est d’ailleurs un des arguments massue souvent utilisé contre ceux qui nient que le messie des chrétiens a existé: nous savons plus de choses sur lui que sur Vercingétorix ou Alexandre le Grand. Et s’il n’a pas existé alors rien ne prouve que ces derniers aussi. Et pourtant personne n’a jamais nié leur existence.

Sauf que – c’est complètement faux. Nous n’avons absolument pas plus, ni même autant, d’informations et de sources historiques de première main sur Alexandre, Vercingétorix ou n’importe quel autre personnage connu de l’Antiquité. Parce que concernant Jésus, nous n’avons strictement rien. Rien du tout. Aucune source hors les Evangiles écrits au minimum 50 ans après sa mort supposée (voire beaucoup plus).

La thèse qui rejette l’existence de Jésus, dite « mythiciste », a été avancée depuis plus de 200 ans sous diverses formes. Elle a connu son plus grand succès au début du 20ème siècle avant d’être, apparemment, réfutée de façon quasi-définitive. Et depuis plusieurs décennies, cette thèse semblait appartenir au même monde que les théories de conspiration ou les théories sur les extra-terrestres qui ont construit les pyramides, celui de la pseudo-science farfelue et paranoïaque, très loin du monde académique. Pourtant elle revient en force ces dernières années, pas seulement portée par des chercheurs autodidactes illuminés mais de plus en plus, par des gens dotés de vrais cursus universitaires. Néanmoins le consensus académique sur le sujet reste favorable à l’idée que Jésus a bien existé, même si nous ne savons pas grand chose de sa vie réelle.

J’ai étudié le sujet sans a priori, lisant de nombreux articles et livres, allant des thèses les plus absurdes (le christianisme est un complot de l’élite romaine) à l’orthodoxie chrétienne. Que Jésus a existé ou non ne change rien à ma vie. S’il a existé il était un prophète illuminé parmi les très nombreux qui encombraient la Judée à l’époque, sauf qu’il aura eu, post-mortem, plus de succès, sans doute par hasard. S’il n’a pas existé, les choses deviennent un peu plus intéressantes parce qu’il faut alors expliquer comment et pourquoi il a été inventé et comment est né le christianisme.

Les deux principaux ouvrages sur lesquels je vais m’appuyer ici sont « Did Jesus Exist » du professeur Bart Ehrman, un des plus grands spécialistes mondiaux de la question, et qui répond par l’affirmative – bien qu’il ne croit pas du tout au Jésus des Evangiles – et « On the Historicity of Jesus » de Richard Carrier, un docteur en histoire et militant athéiste, qui, après l’avoir réfutée est aujourd’hui la figure de proue de la thèse mythiciste. Et je dois dire immédiatement plusieurs choses: d’abord il est absolument impossible en l’état actuel des connaissances de déterminer de façon affirmée qui a raison. Une grande partie des opinions est le résultat de pure spéculation, elle-même colorée par les a priori idéologiques de leurs auteurs. Néanmoins je dois dire d’emblée que la thèse mythiciste minimale développée par Carrier est beaucoup plus convaincante que les arguments assez légers de Ehrman (qui a écrit avant mais répond directement à certains arguments de Carrier avec qui il a eu plusieurs discussions dans les médias).

Comment donc une thèse qui semblait avoir été complètement vaincue il y a un siècle peut-elle ressurgir aujourd’hui ? En fait, la thèse mythiciste n’avait pas été proprement réfutée à l’époque mais seulement certaines versions effectivement peu sérieuses qui ne voyaient de façon simpliste dans le christianisme qu’une religion à mystère paienne et ignoraient complètement les aspects proprement juifs de sa théologie. Dans l’ombre de l’histoire officielle, les mythicistes ont continué à travailler et à avancer leurs propres recherches, et émergent aujourd’hui avec de nouveaux arguments beaucoup plus difficiles à attaquer.

Commençons par le commencement: d’abord pourquoi douter que Jésus a existé ?

Comme je l’ai dit au début, il n’existe aucune source contemporaine de Jésus qui évoque son existence. L’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence, c’est certain. Néanmoins, la Judée de l’époque n’était pas un coin paumé au fin fond de l’Empire romain mais une province qui intéressait de nombreux historiens et commentateurs de l’époque, à commencer par les Juifs, et personne n’a rien écrit sur lui ou son ministère. Nous n’avons pas toutes les sources de l’époque et il est possible que les textes qui auraient parlé de lui n’aient pas été conservés. Sauf que c’est très improbable puisque justement ceux sont les chrétiens de l’antiquité et du moyen-âge qui ont en grande partie décidé ce qui est arrivé jusqu’à nous, et tout ce qui évoquait de près ou de loin Jésus a été gardé. Philon d’Alexandrie, le célèbre philosophe juif qui vivait exactement à la même époque et dont la philosophie est quasi-identique sur de nombreux points à celle des premiers chrétiens, ne dit pas un mot sur lui bien qu’il suivait de près la situation à Jérusalem. Ni Philon, ni personne à l’époque. Donc si Jésus a existé, il était tellement marginal qu’il n’a laissé aucune impression à personne, ce qui contredit complètement l’histoire officielle chrétienne et nécessite d’expliquer ce qui c’est passé autant que s’il n’avait pas existé (voire plus en fait).

Il existe des historiens ultérieurs, vers la fin du premier siècle, qui évoquent Jésus d’une façon plus ou moins directe. Mais soit ils ne font que nous apprendre l’existence de chrétiens et pas de Jésus lui-même, soit il s’agit d’interpolations de scribes chrétiens rajoutées aux textes originaux, par erreur le plus souvent (des commentaires dans la marge insérés plus tard par un autre scribe dans le texte). L’exemple le plus célèbre est celui du « Testimonium Flavianum » – un paragraphe qui se trouve dans les « Antiquités juives » de Flavius Josèphe et que voici:

« En ce temps-là paraît Jésus, un homme sage, si toutefois il faut l’appeler un homme, car ; c’était un faiseur de prodiges, un maître des gens qui recevaient avec joie la vérité. Il entraîna beaucoup de Judéens et aussi beaucoup de Grecs ; Celui-là était le Christ. Et quand Pilate, sur la dénonciation des premiers parmi nous le condamna à la croix, ceux qui l’avaient aimé précédemment ne cessèrent pas. Car il leur apparut le troisième jour, vivant à nouveau ; les prophètes divins avaient dit ces choses et dix mille autres merveilles à son sujet. Jusqu’à maintenant encore, le groupe des chrétiens ainsi nommé après lui n’a pas disparu. »

Pas besoin d’être un expert pour comprendre qu’un Juif pieux comme Josèphe n’aurait jamais écrit ce texte, en fait seul un chrétien aurait pu l’écrire. Le consensus des historiens est quasi-total sur le fait que ce paragraphe n’est pas authentique mais il y a débat pour savoir si tout le paragraphe est faux ou seulement une partie. Je ne vais pas entrer dans ce débat mais il prouve à quel point les spécialistes sont parfois tellement pris dans leurs idées qu’ils ne voient plus les choses clairement. Flavius Josèphe a écrit « La Guerre des Juifs » juste après la première guerre judéo-romaine de 67-74. Dans ce livre il revient longuement et en détail sur les décennies qui ont précédé le conflit. Il évoque plusieurs pseudo-messies sauveurs (littéralement « Jesus Christ » en grec) qui ont créé des troubles – aucun n’est le Jésus des Evangiles, bien qu’un s’appelait Jésus (Yoshua) de Jérusalem et son histoire ressemble beaucoup sur certains points à celle de Jésus de Nazareth. Sauf qu’il a fait parlé de lui 30 ans après la mort supposée de ce dernier et quand le christianisme existait déjà (mais pas les Evangiles). 20 ans après, en 93, il a écrit les « Antiquités juives », et c’est là qu’on retrouve ce fameux paragraphe qui n’a aucune logique. Il évoquerait Jésus sans presque rien dire sur lui alors qu’il s’adresse à un public romain, et que ce n’est pas sa méthode, il donne toujours beaucoup de détails. Et ce paragraphe n’a pas de continuité logique avec celui qui le précède ni celui qui le suit. En fait si on l’enlève, tout est beaucoup plus clair et logique. Bref, il n’y a aucun doute que tout ce paragraphe est un faux. D’ailleurs personne n’en avait jamais entendu parlé avant le 4ème siècle, et pourtant des apologistes chrétiens connaissaient et citaient Flavius Josèphe avant, mais pas ce passage. Et malgré tout ça, il y a une (petite) majorité d’experts  aujourd’hui pour penser que ce paragraphe contient un noyau authentique. Cela incite à se demander s’ils sont sérieux.

Donc aucune source non-chrétienne n’a entendu parler de Jésus à l’époque. Ce n’est pas suffisant pour dire qu’il n’a pas existé. Ce qui fait pencher la balance c’est le fait que les premiers textes chrétiens historiques dont nous disposons (essentiellement les Epitres authentiques de Paul et quelques autres, qui datent des années 50), ne parlent pas de Jésus comme d’un être humain réel mais comme d’un personnage cosmique. Dans toutes ces lettres et malgré les interpolations ultérieures reconnues par tout le monde, aucun détail de la vie de Jésus n’est jamais donné, aucune parole prononcée – toutes les citations de Jésus viennent soit de la Septuante (la traduction grecque de la Bible hébraïque), soit de « révélations » faites directement par Jésus à Paul. Au contraire ce dernier se défend constamment de n’avoir jamais reçu la moindre tradition sur Jésus, que tout ce qu’il sait vient de révélations directes – et c’est pour ça qu’il est considéré comme un apôtre. Il explique en long et en large que tout le message de Jésus vient des textes saints (l’Ancien Testament) et des révélations reçues par les apôtres et c’est par les apôtres que les gens connaissent Jésus.

Alors qui était ce Jésus s’il n’était pas un homme réel et comment sont apparus les Evangiles qui racontent sa vie ?

C’est là que ça devient passionnant. Parce que Jésus Christ, le Sauveur Messie/Oint, était un personnage déjà connu dans le Judaïsme, ou en tout cas certains courants, des siècles avant le christianisme ! Philon en parle justement longuement. Certaines sectes juives semblaient penser, en se basant sur des textes bibliques qui évoque ça plus ou moins directement, qu’à l’origine Dieu avait créé en tout premier un être, une sorte d’Adam cosmique, par l’intermédiaire duquel il a ensuite créé le reste de la création. Cet Adam cosmique était son « fils » et a été identifié au futur sauveur (Yoshua/Jésus). En se basant encore une fois sur des textes de la Bible hébraïque dont le célèbre Isaïe 53, toute une théologie a été batie sur l’idée que cet Adam/Jésus devait descendre du 7ème ciel ou il se trouvait aux côtés de Dieu jusqu’au firmament (l’espace entre la Terre et la Lune, dont on pensait à l’époque qu’il était le royaume de Satan et des démons), de façon déguisée, prendre l’apparence d’un homme, se faire tuer par les démons et alors ressusciter dans toute sa gloire pour confondre et vaincre Satan, seul son sang parfait pouvant effacer les péchés des hommes (je résume grossièrement). Tout ce processus se passait dans le cosmos ou les sphères spirituelles, pas sur Terre. Le christianisme serait donc né de la conjonction de ces idées avec des concepts hellénistiques et a pris la forme d’une religion à mystère dont l’objectif principal était de remplacer le culte du Temple par celui intime de Jésus. Paul voulait aller plus loin en abolissant le respect des lois de la Torah, ce à quoi s’opposait Pierre – le probable fondateur de la secte.

Notons que cet Adam cosmique n’a pas disparu du Judaïsme puisqu’il semble correspondre au personnage talmudique et kabbalistique de Metatron.

Après la destruction du Temple – probablement vu par les chrétiens comme la confirmation de leurs croyances -, un auteur de la tendance paulienne a écrit le premier Evangile « selon Marc ». Il est la base de tous les autres évangiles qui le copient (parfois mot à mot), le réécrivent, le critiquent, mais ne viennent pas d’une autre source (il existe une théorie d’une source appelée Q mais elle n’apparait plus vraiment crédible aujourd’hui et de toute façon ce Q aussi se serait basé sur Marc). Cet évangile selon Marc a été écrit comme une sorte de séries de midrashim faits pour présenter les thèses chrétiennes et mélés à d’autres inspirations, en particulier la vie de Socrate et les récits d’Homère. Comme les midrashim, il s’agit de récits imaginaires et allégoriques. Il n’y a là aucun souvenir, aucun témoignage réel, aucune tradition transmise oralement et l’analyse du texte peut le prouver facilement.

Les autres évangiles sont des réponses à Marc d’abord, puis à Matthieu (qui est pro-Pierre et pro-Torah) etc… chacun réécrivant l’histoire en fonction de sa vision théologique, pas en fonction de ce qui ce serait réellement passé.

La clé de la compréhension du passage d’un Jésus cosmique à un Jésus historique est liée à la disparition de tous les fondateurs et la première génération chrétienne, probablement dans les années 60. Des années 60 à 80-90, nous n’avons aucun texte chrétien. Ce trou générationnel, couplé au fait que le christianisme était une religion à mystère, dont les secrets n’étaient connus que d’un nombre réduit parmi les fidèles (qui n’étaient pas nombreux à la base) explique comment les chrétiens de la fin du siècle se sont mis à croire à l’existence réelle de Jésus (pas tous d’ailleurs, loin de là).

Un autre point avant de passer aux arguments de ceux qui pensent que Jésus a réellement existé: la secte chrétienne originale, celle qui suivait la Torah, a continué à survivre pendant quelques siècles avant de disparaitre. Nous savons indirectement – l’église a éliminé systématiquement les écrits de toutes les sectes dissidentes – que ces continuateurs du christianisme originel avaient eux aussi fini par croire en un Jésus historique – mais ils le faisaient vivre un siècle plus tôt, à l’époque Hasmonéenne. Ce qui correspond exactement à certains écrits sur Yeshu dans le Talmud – soit il s’agit du véritable Jésus originel conservé dans la tradition juive aussi, soit les rabbins ne connaissaient que la secte chrétienne originale et sa version de Jésus et ont proposé leur propre explication de son histoire.

Que répondent les partisans de la thèse de l’existence de Jésus ?

Après tout si la quasi-totalité des historiens et chercheurs pensent que Jésus a existé ils doivent s’appuyer sur des arguments solides, non ?

Le premier argument est justement que « la quasi-totalité des historiens et chercheurs pensent que Jésus a existé », donc toute personne qui pense le contraire est un illuminé ou un inculte. C’est l’argument d’autorité par excellence et il n’a aucune logique. Mais il sert à éviter le débat. Ce que je peux comprendre, après tout les partisans de théories complètement folles comme les « 9/11 truthers » (ceux qui pensent que c’est le gouvernement américain qui est responsable du 11 septembre) ont toujours des arguments qui en surface semblent convaincants bien qu’ils soient en fait absolument stupides. Cependant je ne pense pas que cela soit le cas ici. En fait, il semble tout simplement que les historiens ne se soient pas posés la question et que jusqu’à récemment aucun n’a cherché à peser les évidences sérieusement. L’argument d’autorité est donc avant tout un argument d’esprit de mouton. Il faut donc de meilleures réponses.

Le deuxième argument le plus utilisé est que « si Jésus n’avait pas existé, les adversaires polémiques juifs et païens des chrétiens auraient été les premiers à l’affirmer ». Là encore, ça n’a pas grande logique. Avant la fin du premier siècle, personne ne faisait vraiment attention aux chrétiens. Les polémiques anti-chrétiennes commencent vraiment au second siècle, des dizaines d’années voire un siècle après la mort supposée de Jésus. Personne à ce moment là n’avait ni les moyens ni d’ailleurs de raisons de douter de son existence. Et pourtant certains l’ont apparemment fait (y compris des chrétiens).

Le troisième argument le plus classique est celui du « ridicule » de Jésus. Un messie inventé n’aurait pas été aussi faible et facilement vaincu. Mais nous avons vu au contraire que toute la théologie chrétienne reposait sur l’idée de la mort et de la résurrection du Messie. Il devait être humilié et tué pour expier nos fautes.

Le quatrième argument affirme que les différences entre les Evangiles prouvent qu’ils proviennent de témoins différents, tandis qu’une source unique et inventée aurait au contraire produit des textes identiques. Mais nous avons vu que les différences sont le résultat de débats théologiques, pas de témoignages variants.

Le cinquième argument accepte que les Evangiles ne rapportent pas la réalité historique mais ils contiendraient quand même un noyau de faits historiques enfouis sous les inventions et les embellissements. C’est une possibilité, mais rien de plus, personne n’a réussi à établir avec certitude le moindre de ces faits.

Le sixième argument est que « si Jésus n’a pas existé, alors d’où vient le christianisme ? » – et j’ai présenté ici une thèse, absolument pas certaine mais possible, qui répond à cette question. Cela signifie qu’en se basant sur les éléments réels dont nous disposons il est possible de reconstruire des scénarios crédibles et qui correspondent aux faits, qui voient l’apparition de la religion chrétienne sans que Jésus existe réellement.

Enfin le dernier argument repose sur les propos de Paul. Pris littéralement dans certains passages, il semble que Paul sous-entende que Jésus avait un frère (Jacques), et il évoque son père et sa mère (sans donner de noms). Mais tous ces passages sont interprétables de manière allégorique et correspondent en fait assez bien à la théologie du Jésus cosmique. Le fait est que Paul ne donne aucun détail de la vie terrestre de Jésus, ne cite jamais le moindre propos qu’il a tenu ni la moindre action qu’il a fait lors de son ministère, n’évoque aucun évènement de sa vie en dehors de sa crucifixion. Il ne dit même pas qu’il est né, mais qu’il a été créé, comme Adam.

Aussi, pour le moment et en l’absence d’arguments plus convaincants, je dois avouer que la thèse mythiciste me semble plus pertinente. Cependant ce n’est pas une certitude. Beaucoup repose sur des conjectures et des interprétations. Les textes dont nous disposons aujourd’hui ont été modifiés, réécrits, transformés pendant des siècles et ne représentent qu’un petit pourcentage de ce qui existait à l’époque. Il se peut que l’archéologie fasse de nouvelles découvertes qui changent toute la donne. C’est ce qui est arrivé dans le passé pour d’autres figures bibliques que certains croyaient imaginaires comme David ou les Hittites. Je reste donc prudent.

Quand l’histoire est réécrite selon les besoins de l’idéologie

La résolution de l’UNESCO, honteusement votée par la France, niant les liens entre le peuple juif et Jérusalem n’est que le dernier avatar d’un discours développé par le monde musulman depuis plusieurs décennies et visant à réécrire l’histoire au service de la cause nationaliste arabo-musulmane. Le Temple n’a jamais existé, Jesus était Palestinien, et les Palestiniens sont les descendants au choix, suivant les jours, des Cananéens, des Philistins, ou des Hébreux. Les contradictions internes de ces étranges affirmations, leur opposition à ce que le Coran lui-même dit explicitement, ne sont que des détails sans importance aux yeux de ceux qui les avancent. Car pour eux comme pour les idiots utiles de la gauche progressiste occidentale qui les soutiennent, la vérité n’a aucune importance, seule compte la « cause » et tout est permis pour la faire avancer.

La réécriture de l’histoire, pas uniquement celle d’Israel, occupe une place essentielle dans le dispositif de propagande islamo-gauchiste. Ce n’est pas nouveau et ce n’est pas non plus une chose qu’ils ont inventé. Comme chacun sait, l’histoire est écrite par les vainqueurs, et ils ont toujours eu tendance à se donner le beau rôle. La nouveauté ici c’est que la réécriture est pratiquée avant la victoire et avec la complicité des élites des peuples qu’ils veulent soumettre.

Pourquoi donc les élites européennes acceptent-elles de collaborer avec cette entreprise négationniste ? Parce qu’elles sont elles-mêmes depuis 50 ans en plein travail de réécriture de leur propre histoire. Les Juifs et les Européens ont tiré des enseignements complètement opposés de la Seconde Guerre mondiale: les Juifs ont compris qu’ils ne pourraient pas survivre sans posséder un Etat fort et indépendant ; les Européens ont conclu que le nazisme était le stade ultime de l’Etat-Nation et que ce modèle devait être dépassé et le nationalisme éliminé. Fondamentalement, les Européens se sont complètement mépris sur la nature du nazisme, qui loin d’être un nationalisme était bien au contraire anti-nationaliste – une idéologie raciale qui méprisait les Etats-Nations et souhaitait leur destruction avec autant de ferveur que les intellectuels cosmopolites.

Et c’est cette motivation qui est à l’origine du projet de construction européenne.

Pour certains, « l’Europe » évoque un projet idéaliste et noble qui visait à unifier par la paix et l’économie des peuples qui se sont entretués pendant des siècles. Pour moi, l’Europe évoque avant tout la fin de l’Empire romain. La principale impression que me donnent les pays européens c’est qu’ils sont en fin de vie, que leurs peuples ont cessé de croire en eux-mêmes, et qu’ils s’apprêtent à disparaitre de l’histoire, en faisant plus ou moins de bruit.

Le parallèle avec la chute de l’Empire romain est pertinent à plus d’un titre. Les causes de cette chute sont un des sujets les plus débattus et les plus contestés par les historiens depuis des siècles. L’histoire est une discipline qui n’a a priori pas d’autre but que d’établir les faits sur les évènements passés et les expliquer, mais malheureusement depuis quelques décennies les dérives idéologisantes qui infectent les sciences sociales dans les universités et l’obsession pour les explications basées sur des théories pseudo-scientifiques ont aussi pénétré cette auguste discipline et dénaturé son travail.

Comme je disais précédemment, le travail de réécriture de l’histoire n’est pas une invention contemporaine. Par exemple, nous avons tous appris à l’école que la chute de l’Empire romain avait eu lieu au moment des invasions barbares au 5ème siècle. Ce qui est vrai et faux en même temps. Car l’Empire romain n’a réellement été détruit qu’en 1453, soit mille ans plus tard, avec la chute de Constantinople. Ce qui a disparu au 5ème siècle, c’est l’Empire romain d’Occident, tandis que celui d’Orient (la division datant du 3ème siècle) a continué à prospérer pendant quelques temps. Mais dans les livres d’histoire l’Empire romain d’Orient est appelé « Empire byzantin », un nom qu’il n’a jamais porté. C’est une invention des historiens du 19ème siècle.

C’est a priori un détail, mais qui en dit long sur la façon dont certains a priori idéologiques peuvent motiver l’analyse de l’histoire. En changeant le nom de l’Empire romain d’Orient, les occidentaux s’appropriaient entièrement l’héritage civilisationnel de Rome et le niait à ceux qui se réclament de Constantinople – les Grecs et les Russes surtout.

Plus récemment, deux révisions de la description classique de la chute de l’empire romain d’occident ont jouit d’une grande popularité pour des raisons plus idéologiques que réellement basées sur la recherche de la vérité. D’abord, en réaction aux représentations nationalistes simplistes qui voyaient dans les grandes migrations du premier millénaire le mouvement de nations entières, il est devenu courant de nier non seulement le caractère national de ces mouvements, mais même leur existence.

L’empire romain d’occident s’est effondré suite à l’infiltration massive de populations germaniques « barbares », elles-mêmes mises en mouvement par l’arrivée des Huns – les Angles et les Saxons, les Francs, les Lombards, etc. D’autres migrations ont suivi et bouleversé le paysage démographique européen dans les siècles suivants: celle des Slaves, des Magyars (les Hongrois), ou des Vikings. Cependant, dans les cercles historiens il est devenu de plus en plus courants de nier ou de fortement limiter la réalité de ces mouvements. Il ne s’agirait que de groupes de quelques milliers guerriers issus des élites qui auraient remplacé les anciennes élites locales sur le modèle de la conquête de l’Angleterre par les « Normands » en 1066, la masse de la population restant inchangée.

Pour arriver à cette conclusion, il faut refuser par exemple d’accepter les témoignages directes de l’époque qui décrivent des mouvements de masse de gens accompagnés de femmes et d’enfants ainsi que ce que nous apprend l’archéologie. Mais il est plus important de s’opposer à une vision qui renforce les mythes nationaux honnis.

La deuxième révision devenue populaire chez les historiens est en fait de nier plus ou moins la réalité des conséquences de la chute de l’Empire romain. Le mot « chute » laisse entendre un bouleversement total de la vie et de la civilisation telles qu’elles étaient connues par les citoyens de l’ancien empire et généralement pas pour le mieux. Mais non, nous explique-t-on. En fait, il n’y a pas eu de vrai changement, mais plutôt une continuité dans un cadre un peu différent. Les « barbares » étaient déjà largement romanisés et n’ont fait que reprendre les structures pré-existantes. Les populations de l’époque n’ont pas vécu de véritable rupture.

Sauf que, comme le prouve l’historien britannique Bryan Ward-Perkins dans son ouvrage « The Fall of Rome and the end of civilization », la chute de l’Empire romain d’occident fut un désastre d’une ampleur inouïe sur tous les plans: effondrement démographique (encore qu’en Italie le pire eut lieu lors de la reconquête par l’empire romain d’Orient au 6ème siècle), effondrement économique, effondrement culturel, effondrement technologique. En Angleterre, le niveau de vie est revenu à ce qu’il était à l’âge de bronze. Dans le reste de l’Europe, il faudra attendre entre le 13ème et le 19ème siècle, suivant les domaines, pour juste retrouver le niveau de l’époque romaine (en terme de commerce, de production, d’échanges, de technologie, de démographie).

Ward-Perkins pense que les raisons de ce travestissement de la réalité historique sont liées à la construction européenne et notamment à la volonté de faire plaisir à l’Allemagne: il s’agit de ne pas lui mettre sur le dos la fin de la civilisation romaine. Il s’agit aussi de nier les thèses conservatrices sur les menaces que l’immigration de masse ferait peser sur la civilisation occidentale contemporaine.

C’est là que nous retrouvons la pertinence de l’exemple romain. Quelques soient les opinions sur les causes profondes de la chute de Rome, deux facteurs sont indéniables: la faiblesse démographique romaine dans ses derniers siècles et l’immigration massive et non-voulue des populations germaniques. Ces deux facteurs trouvent une résonance dans la situation européenne actuelle qui mêle aussi faible natalité des populations autochtones à une immigration « barbare » soutenue. On comprend pourquoi il est impératif de faire disparaitre un ancien exemple qui pourrait donner l’idée que l’avenir européen n’est pas rose.

Et tout redevient alors logique: on réécrit l’histoire pour détruire les mythes nationaux et, on espère, les Nations ;  et pour faire accepter l’immigration étrangère de masse dont l’objectif avoué est aussi d’affaiblir la base historico-ethnique des identités nationales européennes pour créer un nouvel homme européen transnational.

Toute cette construction idéologique est en train aujourd’hui d’exploser au visage des européens qui découvrent aujourd’hui ce que l’URSS a fini aussi par apprendre à la fin des années 80: que la réalité est plus forte que l’idéologie, et que tout se paie.