Jesus II – le retour

Hanoukka est sur le point de commencer et cette année la fête sera couplée à Noël, qui célèbre la naissance de Jésus, et se terminera avec sa circoncision le jour de l’an. Sauf que je me pose une question depuis quelques temps: Jésus a-t-il existé ? J’ai déjà discuté de ce sujet dans deux articles précédents mais j’ai depuis approfondi la question.

Voilà une interrogation apparemment ridicule. L’existence de Jésus est considérée comme établie par la quasi-totalité des historiens et des spécialistes de la question. Comme le rappelait le dossier récent du Point sur lui: « Deux mille ans plus tard, nous disposons à son sujet d’une documentation d’une richesse rare pour un homme de l’Antiquité, et la recherche historiographique qui s’est développée depuis le XVIIIe siècle nous aide à mieux cerner sa biographie et sa personnalité. »

C’est d’ailleurs un des arguments massue souvent utilisé contre ceux qui nient que le messie des chrétiens a existé: nous savons plus de choses sur lui que sur Vercingétorix ou Alexandre le Grand. Et s’il n’a pas existé alors rien ne prouve que ces derniers aussi. Et pourtant personne n’a jamais nié leur existence.

Sauf que – c’est complètement faux. Nous n’avons absolument pas plus, ni même autant, d’informations et de sources historiques de première main sur Alexandre, Vercingétorix ou n’importe quel autre personnage connu de l’Antiquité. Parce que concernant Jésus, nous n’avons strictement rien. Rien du tout. Aucune source hors les Evangiles écrits au minimum 50 ans après sa mort supposée (voire beaucoup plus).

La thèse qui rejette l’existence de Jésus, dite « mythiciste », a été avancée depuis plus de 200 ans sous diverses formes. Elle a connu son plus grand succès au début du 20ème siècle avant d’être, apparemment, réfutée de façon quasi-définitive. Et depuis plusieurs décennies, cette thèse semblait appartenir au même monde que les théories de conspiration ou les théories sur les extra-terrestres qui ont construit les pyramides, celui de la pseudo-science farfelue et paranoïaque, très loin du monde académique. Pourtant elle revient en force ces dernières années, pas seulement portée par des chercheurs autodidactes illuminés mais de plus en plus, par des gens dotés de vrais cursus universitaires. Néanmoins le consensus académique sur le sujet reste favorable à l’idée que Jésus a bien existé, même si nous ne savons pas grand chose de sa vie réelle.

J’ai étudié le sujet sans a priori, lisant de nombreux articles et livres, allant des thèses les plus absurdes (le christianisme est un complot de l’élite romaine) à l’orthodoxie chrétienne. Que Jésus a existé ou non ne change rien à ma vie. S’il a existé il était un prophète illuminé parmi les très nombreux qui encombraient la Judée à l’époque, sauf qu’il aura eu, post-mortem, plus de succès, sans doute par hasard. S’il n’a pas existé, les choses deviennent un peu plus intéressantes parce qu’il faut alors expliquer comment et pourquoi il a été inventé et comment est né le christianisme.

Les deux principaux ouvrages sur lesquels je vais m’appuyer ici sont « Did Jesus Exist » du professeur Bart Ehrman, un des plus grands spécialistes mondiaux de la question, et qui répond par l’affirmative – bien qu’il ne croit pas du tout au Jésus des Evangiles – et « On the Historicity of Jesus » de Richard Carrier, un docteur en histoire et militant athéiste, qui, après l’avoir réfutée est aujourd’hui la figure de proue de la thèse mythiciste. Et je dois dire immédiatement plusieurs choses: d’abord il est absolument impossible en l’état actuel des connaissances de déterminer de façon affirmée qui a raison. Une grande partie des opinions est le résultat de pure spéculation, elle-même colorée par les a priori idéologiques de leurs auteurs. Néanmoins je dois dire d’emblée que la thèse mythiciste minimale développée par Carrier est beaucoup plus convaincante que les arguments assez légers de Ehrman (qui a écrit avant mais répond directement à certains arguments de Carrier avec qui il a eu plusieurs discussions dans les médias).

Comment donc une thèse qui semblait avoir été complètement vaincue il y a un siècle peut-elle ressurgir aujourd’hui ? En fait, la thèse mythiciste n’avait pas été proprement réfutée à l’époque mais seulement certaines versions effectivement peu sérieuses qui ne voyaient de façon simpliste dans le christianisme qu’une religion à mystère paienne et ignoraient complètement les aspects proprement juifs de sa théologie. Dans l’ombre de l’histoire officielle, les mythicistes ont continué à travailler et à avancer leurs propres recherches, et émergent aujourd’hui avec de nouveaux arguments beaucoup plus difficiles à attaquer.

Commençons par le commencement: d’abord pourquoi douter que Jésus a existé ?

Comme je l’ai dit au début, il n’existe aucune source contemporaine de Jésus qui évoque son existence. L’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence, c’est certain. Néanmoins, la Judée de l’époque n’était pas un coin paumé au fin fond de l’Empire romain mais une province qui intéressait de nombreux historiens et commentateurs de l’époque, à commencer par les Juifs, et personne n’a rien écrit sur lui ou son ministère. Nous n’avons pas toutes les sources de l’époque et il est possible que les textes qui auraient parlé de lui n’aient pas été conservés. Sauf que c’est très improbable puisque justement ceux sont les chrétiens de l’antiquité et du moyen-âge qui ont en grande partie décidé ce qui est arrivé jusqu’à nous, et tout ce qui évoquait de près ou de loin Jésus a été gardé. Philon d’Alexandrie, le célèbre philosophe juif qui vivait exactement à la même époque et dont la philosophie est quasi-identique sur de nombreux points à celle des premiers chrétiens, ne dit pas un mot sur lui bien qu’il suivait de près la situation à Jérusalem. Ni Philon, ni personne à l’époque. Donc si Jésus a existé, il était tellement marginal qu’il n’a laissé aucune impression à personne, ce qui contredit complètement l’histoire officielle chrétienne et nécessite d’expliquer ce qui c’est passé autant que s’il n’avait pas existé (voire plus en fait).

Il existe des historiens ultérieurs, vers la fin du premier siècle, qui évoquent Jésus d’une façon plus ou moins directe. Mais soit ils ne font que nous apprendre l’existence de chrétiens et pas de Jésus lui-même, soit il s’agit d’interpolations de scribes chrétiens rajoutées aux textes originaux, par erreur le plus souvent (des commentaires dans la marge insérés plus tard par un autre scribe dans le texte). L’exemple le plus célèbre est celui du « Testimonium Flavianum » – un paragraphe qui se trouve dans les « Antiquités juives » de Flavius Josèphe et que voici:

« En ce temps-là paraît Jésus, un homme sage, si toutefois il faut l’appeler un homme, car ; c’était un faiseur de prodiges, un maître des gens qui recevaient avec joie la vérité. Il entraîna beaucoup de Judéens et aussi beaucoup de Grecs ; Celui-là était le Christ. Et quand Pilate, sur la dénonciation des premiers parmi nous le condamna à la croix, ceux qui l’avaient aimé précédemment ne cessèrent pas. Car il leur apparut le troisième jour, vivant à nouveau ; les prophètes divins avaient dit ces choses et dix mille autres merveilles à son sujet. Jusqu’à maintenant encore, le groupe des chrétiens ainsi nommé après lui n’a pas disparu. »

Pas besoin d’être un expert pour comprendre qu’un Juif pieux comme Josèphe n’aurait jamais écrit ce texte, en fait seul un chrétien aurait pu l’écrire. Le consensus des historiens est quasi-total sur le fait que ce paragraphe n’est pas authentique mais il y a débat pour savoir si tout le paragraphe est faux ou seulement une partie. Je ne vais pas entrer dans ce débat mais il prouve à quel point les spécialistes sont parfois tellement pris dans leurs idées qu’ils ne voient plus les choses clairement. Flavius Josèphe a écrit « La Guerre des Juifs » juste après la première guerre judéo-romaine de 67-74. Dans ce livre il revient longuement et en détail sur les décennies qui ont précédé le conflit. Il évoque plusieurs pseudo-messies sauveurs (littéralement « Jesus Christ » en grec) qui ont créé des troubles – aucun n’est le Jésus des Evangiles, bien qu’un s’appelait Jésus (Yoshua) de Jérusalem et son histoire ressemble beaucoup sur certains points à celle de Jésus de Nazareth. Sauf qu’il a fait parlé de lui 30 ans après la mort supposée de ce dernier et quand le christianisme existait déjà (mais pas les Evangiles). 20 ans après, en 93, il a écrit les « Antiquités juives », et c’est là qu’on retrouve ce fameux paragraphe qui n’a aucune logique. Il évoquerait Jésus sans presque rien dire sur lui alors qu’il s’adresse à un public romain, et que ce n’est pas sa méthode, il donne toujours beaucoup de détails. Et ce paragraphe n’a pas de continuité logique avec celui qui le précède ni celui qui le suit. En fait si on l’enlève, tout est beaucoup plus clair et logique. Bref, il n’y a aucun doute que tout ce paragraphe est un faux. D’ailleurs personne n’en avait jamais entendu parlé avant le 4ème siècle, et pourtant des apologistes chrétiens connaissaient et citaient Flavius Josèphe avant, mais pas ce passage. Et malgré tout ça, il y a une (petite) majorité d’experts  aujourd’hui pour penser que ce paragraphe contient un noyau authentique. Cela incite à se demander s’ils sont sérieux.

Donc aucune source non-chrétienne n’a entendu parler de Jésus à l’époque. Ce n’est pas suffisant pour dire qu’il n’a pas existé. Ce qui fait pencher la balance c’est le fait que les premiers textes chrétiens historiques dont nous disposons (essentiellement les Epitres authentiques de Paul et quelques autres, qui datent des années 50), ne parlent pas de Jésus comme d’un être humain réel mais comme d’un personnage cosmique. Dans toutes ces lettres et malgré les interpolations ultérieures reconnues par tout le monde, aucun détail de la vie de Jésus n’est jamais donné, aucune parole prononcée – toutes les citations de Jésus viennent soit de la Septuante (la traduction grecque de la Bible hébraïque), soit de « révélations » faites directement par Jésus à Paul. Au contraire ce dernier se défend constamment de n’avoir jamais reçu la moindre tradition sur Jésus, que tout ce qu’il sait vient de révélations directes – et c’est pour ça qu’il est considéré comme un apôtre. Il explique en long et en large que tout le message de Jésus vient des textes saints (l’Ancien Testament) et des révélations reçues par les apôtres et c’est par les apôtres que les gens connaissent Jésus.

Alors qui était ce Jésus s’il n’était pas un homme réel et comment sont apparus les Evangiles qui racontent sa vie ?

C’est là que ça devient passionnant. Parce que Jésus Christ, le Sauveur Messie/Oint, était un personnage déjà connu dans le Judaïsme, ou en tout cas certains courants, des siècles avant le christianisme ! Philon en parle justement longuement. Certaines sectes juives semblaient penser, en se basant sur des textes bibliques qui évoque ça plus ou moins directement, qu’à l’origine Dieu avait créé en tout premier un être, une sorte d’Adam cosmique, par l’intermédiaire duquel il a ensuite créé le reste de la création. Cet Adam cosmique était son « fils » et a été identifié au futur sauveur (Yoshua/Jésus). En se basant encore une fois sur des textes de la Bible hébraïque dont le célèbre Isaïe 53, toute une théologie a été batie sur l’idée que cet Adam/Jésus devait descendre du 7ème ciel ou il se trouvait aux côtés de Dieu jusqu’au firmament (l’espace entre la Terre et la Lune, dont on pensait à l’époque qu’il était le royaume de Satan et des démons), de façon déguisée, prendre l’apparence d’un homme, se faire tuer par les démons et alors ressusciter dans toute sa gloire pour confondre et vaincre Satan, seul son sang parfait pouvant effacer les péchés des hommes (je résume grossièrement). Tout ce processus se passait dans le cosmos ou les sphères spirituelles, pas sur Terre. Le christianisme serait donc né de la conjonction de ces idées avec des concepts hellénistiques et a pris la forme d’une religion à mystère dont l’objectif principal était de remplacer le culte du Temple par celui intime de Jésus. Paul voulait aller plus loin en abolissant le respect des lois de la Torah, ce à quoi s’opposait Pierre – le probable fondateur de la secte.

Notons que cet Adam cosmique n’a pas disparu du Judaïsme puisqu’il semble correspondre au personnage talmudique et kabbalistique de Metatron.

Après la destruction du Temple – probablement vu par les chrétiens comme la confirmation de leurs croyances -, un auteur de la tendance paulienne a écrit le premier Evangile « selon Marc ». Il est la base de tous les autres évangiles qui le copient (parfois mot à mot), le réécrivent, le critiquent, mais ne viennent pas d’une autre source (il existe une théorie d’une source appelée Q mais elle n’apparait plus vraiment crédible aujourd’hui et de toute façon ce Q aussi se serait basé sur Marc). Cet évangile selon Marc a été écrit comme une sorte de séries de midrashim faits pour présenter les thèses chrétiennes et mélés à d’autres inspirations, en particulier la vie de Socrate et les récits d’Homère. Comme les midrashim, il s’agit de récits imaginaires et allégoriques. Il n’y a là aucun souvenir, aucun témoignage réel, aucune tradition transmise oralement et l’analyse du texte peut le prouver facilement.

Les autres évangiles sont des réponses à Marc d’abord, puis à Matthieu (qui est pro-Pierre et pro-Torah) etc… chacun réécrivant l’histoire en fonction de sa vision théologique, pas en fonction de ce qui ce serait réellement passé.

La clé de la compréhension du passage d’un Jésus cosmique à un Jésus historique est liée à la disparition de tous les fondateurs et la première génération chrétienne, probablement dans les années 60. Des années 60 à 80-90, nous n’avons aucun texte chrétien. Ce trou générationnel, couplé au fait que le christianisme était une religion à mystère, dont les secrets n’étaient connus que d’un nombre réduit parmi les fidèles (qui n’étaient pas nombreux à la base) explique comment les chrétiens de la fin du siècle se sont mis à croire à l’existence réelle de Jésus (pas tous d’ailleurs, loin de là).

Un autre point avant de passer aux arguments de ceux qui pensent que Jésus a réellement existé: la secte chrétienne originale, celle qui suivait la Torah, a continué à survivre pendant quelques siècles avant de disparaitre. Nous savons indirectement – l’église a éliminé systématiquement les écrits de toutes les sectes dissidentes – que ces continuateurs du christianisme originel avaient eux aussi fini par croire en un Jésus historique – mais ils le faisaient vivre un siècle plus tôt, à l’époque Hasmonéenne. Ce qui correspond exactement à certains écrits sur Yeshu dans le Talmud – soit il s’agit du véritable Jésus originel conservé dans la tradition juive aussi, soit les rabbins ne connaissaient que la secte chrétienne originale et sa version de Jésus et ont proposé leur propre explication de son histoire.

Que répondent les partisans de la thèse de l’existence de Jésus ?

Après tout si la quasi-totalité des historiens et chercheurs pensent que Jésus a existé ils doivent s’appuyer sur des arguments solides, non ?

Le premier argument est justement que « la quasi-totalité des historiens et chercheurs pensent que Jésus a existé », donc toute personne qui pense le contraire est un illuminé ou un inculte. C’est l’argument d’autorité par excellence et il n’a aucune logique. Mais il sert à éviter le débat. Ce que je peux comprendre, après tout les partisans de théories complètement folles comme les « 9/11 truthers » (ceux qui pensent que c’est le gouvernement américain qui est responsable du 11 septembre) ont toujours des arguments qui en surface semblent convaincants bien qu’ils soient en fait absolument stupides. Cependant je ne pense pas que cela soit le cas ici. En fait, il semble tout simplement que les historiens ne se soient pas posés la question et que jusqu’à récemment aucun n’a cherché à peser les évidences sérieusement. L’argument d’autorité est donc avant tout un argument d’esprit de mouton. Il faut donc de meilleures réponses.

Le deuxième argument le plus utilisé est que « si Jésus n’avait pas existé, les adversaires polémiques juifs et païens des chrétiens auraient été les premiers à l’affirmer ». Là encore, ça n’a pas grande logique. Avant la fin du premier siècle, personne ne faisait vraiment attention aux chrétiens. Les polémiques anti-chrétiennes commencent vraiment au second siècle, des dizaines d’années voire un siècle après la mort supposée de Jésus. Personne à ce moment là n’avait ni les moyens ni d’ailleurs de raisons de douter de son existence. Et pourtant certains l’ont apparemment fait (y compris des chrétiens).

Le troisième argument le plus classique est celui du « ridicule » de Jésus. Un messie inventé n’aurait pas été aussi faible et facilement vaincu. Mais nous avons vu au contraire que toute la théologie chrétienne reposait sur l’idée de la mort et de la résurrection du Messie. Il devait être humilié et tué pour expier nos fautes.

Le quatrième argument affirme que les différences entre les Evangiles prouvent qu’ils proviennent de témoins différents, tandis qu’une source unique et inventée aurait au contraire produit des textes identiques. Mais nous avons vu que les différences sont le résultat de débats théologiques, pas de témoignages variants.

Le cinquième argument accepte que les Evangiles ne rapportent pas la réalité historique mais ils contiendraient quand même un noyau de faits historiques enfouis sous les inventions et les embellissements. C’est une possibilité, mais rien de plus, personne n’a réussi à établir avec certitude le moindre de ces faits.

Le sixième argument est que « si Jésus n’a pas existé, alors d’où vient le christianisme ? » – et j’ai présenté ici une thèse, absolument pas certaine mais possible, qui répond à cette question. Cela signifie qu’en se basant sur les éléments réels dont nous disposons il est possible de reconstruire des scénarios crédibles et qui correspondent aux faits, qui voient l’apparition de la religion chrétienne sans que Jésus existe réellement.

Enfin le dernier argument repose sur les propos de Paul. Pris littéralement dans certains passages, il semble que Paul sous-entende que Jésus avait un frère (Jacques), et il évoque son père et sa mère (sans donner de noms). Mais tous ces passages sont interprétables de manière allégorique et correspondent en fait assez bien à la théologie du Jésus cosmique. Le fait est que Paul ne donne aucun détail de la vie terrestre de Jésus, ne cite jamais le moindre propos qu’il a tenu ni la moindre action qu’il a fait lors de son ministère, n’évoque aucun évènement de sa vie en dehors de sa crucifixion. Il ne dit même pas qu’il est né, mais qu’il a été créé, comme Adam.

Aussi, pour le moment et en l’absence d’arguments plus convaincants, je dois avouer que la thèse mythiciste me semble plus pertinente. Cependant ce n’est pas une certitude. Beaucoup repose sur des conjectures et des interprétations. Les textes dont nous disposons aujourd’hui ont été modifiés, réécrits, transformés pendant des siècles et ne représentent qu’un petit pourcentage de ce qui existait à l’époque. Il se peut que l’archéologie fasse de nouvelles découvertes qui changent toute la donne. C’est ce qui est arrivé dans le passé pour d’autres figures bibliques que certains croyaient imaginaires comme David ou les Hittites. Je reste donc prudent.

Quand l’histoire est réécrite selon les besoins de l’idéologie

La résolution de l’UNESCO, honteusement votée par la France, niant les liens entre le peuple juif et Jérusalem n’est que le dernier avatar d’un discours développé par le monde musulman depuis plusieurs décennies et visant à réécrire l’histoire au service de la cause nationaliste arabo-musulmane. Le Temple n’a jamais existé, Jesus était Palestinien, et les Palestiniens sont les descendants au choix, suivant les jours, des Cananéens, des Philistins, ou des Hébreux. Les contradictions internes de ces étranges affirmations, leur opposition à ce que le Coran lui-même dit explicitement, ne sont que des détails sans importance aux yeux de ceux qui les avancent. Car pour eux comme pour les idiots utiles de la gauche progressiste occidentale qui les soutiennent, la vérité n’a aucune importance, seule compte la « cause » et tout est permis pour la faire avancer.

La réécriture de l’histoire, pas uniquement celle d’Israel, occupe une place essentielle dans le dispositif de propagande islamo-gauchiste. Ce n’est pas nouveau et ce n’est pas non plus une chose qu’ils ont inventé. Comme chacun sait, l’histoire est écrite par les vainqueurs, et ils ont toujours eu tendance à se donner le beau rôle. La nouveauté ici c’est que la réécriture est pratiquée avant la victoire et avec la complicité des élites des peuples qu’ils veulent soumettre.

Pourquoi donc les élites européennes acceptent-elles de collaborer avec cette entreprise négationniste ? Parce qu’elles sont elles-mêmes depuis 50 ans en plein travail de réécriture de leur propre histoire. Les Juifs et les Européens ont tiré des enseignements complètement opposés de la Seconde Guerre mondiale: les Juifs ont compris qu’ils ne pourraient pas survivre sans posséder un Etat fort et indépendant ; les Européens ont conclu que le nazisme était le stade ultime de l’Etat-Nation et que ce modèle devait être dépassé et le nationalisme éliminé. Fondamentalement, les Européens se sont complètement mépris sur la nature du nazisme, qui loin d’être un nationalisme était bien au contraire anti-nationaliste – une idéologie raciale qui méprisait les Etats-Nations et souhaitait leur destruction avec autant de ferveur que les intellectuels cosmopolites.

Et c’est cette motivation qui est à l’origine du projet de construction européenne.

Pour certains, « l’Europe » évoque un projet idéaliste et noble qui visait à unifier par la paix et l’économie des peuples qui se sont entretués pendant des siècles. Pour moi, l’Europe évoque avant tout la fin de l’Empire romain. La principale impression que me donnent les pays européens c’est qu’ils sont en fin de vie, que leurs peuples ont cessé de croire en eux-mêmes, et qu’ils s’apprêtent à disparaitre de l’histoire, en faisant plus ou moins de bruit.

Le parallèle avec la chute de l’Empire romain est pertinent à plus d’un titre. Les causes de cette chute sont un des sujets les plus débattus et les plus contestés par les historiens depuis des siècles. L’histoire est une discipline qui n’a a priori pas d’autre but que d’établir les faits sur les évènements passés et les expliquer, mais malheureusement depuis quelques décennies les dérives idéologisantes qui infectent les sciences sociales dans les universités et l’obsession pour les explications basées sur des théories pseudo-scientifiques ont aussi pénétré cette auguste discipline et dénaturé son travail.

Comme je disais précédemment, le travail de réécriture de l’histoire n’est pas une invention contemporaine. Par exemple, nous avons tous appris à l’école que la chute de l’Empire romain avait eu lieu au moment des invasions barbares au 5ème siècle. Ce qui est vrai et faux en même temps. Car l’Empire romain n’a réellement été détruit qu’en 1453, soit mille ans plus tard, avec la chute de Constantinople. Ce qui a disparu au 5ème siècle, c’est l’Empire romain d’Occident, tandis que celui d’Orient (la division datant du 3ème siècle) a continué à prospérer pendant quelques temps. Mais dans les livres d’histoire l’Empire romain d’Orient est appelé « Empire byzantin », un nom qu’il n’a jamais porté. C’est une invention des historiens du 19ème siècle.

C’est a priori un détail, mais qui en dit long sur la façon dont certains a priori idéologiques peuvent motiver l’analyse de l’histoire. En changeant le nom de l’Empire romain d’Orient, les occidentaux s’appropriaient entièrement l’héritage civilisationnel de Rome et le niait à ceux qui se réclament de Constantinople – les Grecs et les Russes surtout.

Plus récemment, deux révisions de la description classique de la chute de l’empire romain d’occident ont jouit d’une grande popularité pour des raisons plus idéologiques que réellement basées sur la recherche de la vérité. D’abord, en réaction aux représentations nationalistes simplistes qui voyaient dans les grandes migrations du premier millénaire le mouvement de nations entières, il est devenu courant de nier non seulement le caractère national de ces mouvements, mais même leur existence.

L’empire romain d’occident s’est effondré suite à l’infiltration massive de populations germaniques « barbares », elles-mêmes mises en mouvement par l’arrivée des Huns – les Angles et les Saxons, les Francs, les Lombards, etc. D’autres migrations ont suivi et bouleversé le paysage démographique européen dans les siècles suivants: celle des Slaves, des Magyars (les Hongrois), ou des Vikings. Cependant, dans les cercles historiens il est devenu de plus en plus courants de nier ou de fortement limiter la réalité de ces mouvements. Il ne s’agirait que de groupes de quelques milliers guerriers issus des élites qui auraient remplacé les anciennes élites locales sur le modèle de la conquête de l’Angleterre par les « Normands » en 1066, la masse de la population restant inchangée.

Pour arriver à cette conclusion, il faut refuser par exemple d’accepter les témoignages directes de l’époque qui décrivent des mouvements de masse de gens accompagnés de femmes et d’enfants ainsi que ce que nous apprend l’archéologie. Mais il est plus important de s’opposer à une vision qui renforce les mythes nationaux honnis.

La deuxième révision devenue populaire chez les historiens est en fait de nier plus ou moins la réalité des conséquences de la chute de l’Empire romain. Le mot « chute » laisse entendre un bouleversement total de la vie et de la civilisation telles qu’elles étaient connues par les citoyens de l’ancien empire et généralement pas pour le mieux. Mais non, nous explique-t-on. En fait, il n’y a pas eu de vrai changement, mais plutôt une continuité dans un cadre un peu différent. Les « barbares » étaient déjà largement romanisés et n’ont fait que reprendre les structures pré-existantes. Les populations de l’époque n’ont pas vécu de véritable rupture.

Sauf que, comme le prouve l’historien britannique Bryan Ward-Perkins dans son ouvrage « The Fall of Rome and the end of civilization », la chute de l’Empire romain d’occident fut un désastre d’une ampleur inouïe sur tous les plans: effondrement démographique (encore qu’en Italie le pire eut lieu lors de la reconquête par l’empire romain d’Orient au 6ème siècle), effondrement économique, effondrement culturel, effondrement technologique. En Angleterre, le niveau de vie est revenu à ce qu’il était à l’âge de bronze. Dans le reste de l’Europe, il faudra attendre entre le 13ème et le 19ème siècle, suivant les domaines, pour juste retrouver le niveau de l’époque romaine (en terme de commerce, de production, d’échanges, de technologie, de démographie).

Ward-Perkins pense que les raisons de ce travestissement de la réalité historique sont liées à la construction européenne et notamment à la volonté de faire plaisir à l’Allemagne: il s’agit de ne pas lui mettre sur le dos la fin de la civilisation romaine. Il s’agit aussi de nier les thèses conservatrices sur les menaces que l’immigration de masse ferait peser sur la civilisation occidentale contemporaine.

C’est là que nous retrouvons la pertinence de l’exemple romain. Quelques soient les opinions sur les causes profondes de la chute de Rome, deux facteurs sont indéniables: la faiblesse démographique romaine dans ses derniers siècles et l’immigration massive et non-voulue des populations germaniques. Ces deux facteurs trouvent une résonance dans la situation européenne actuelle qui mêle aussi faible natalité des populations autochtones à une immigration « barbare » soutenue. On comprend pourquoi il est impératif de faire disparaitre un ancien exemple qui pourrait donner l’idée que l’avenir européen n’est pas rose.

Et tout redevient alors logique: on réécrit l’histoire pour détruire les mythes nationaux et, on espère, les Nations ;  et pour faire accepter l’immigration étrangère de masse dont l’objectif avoué est aussi d’affaiblir la base historico-ethnique des identités nationales européennes pour créer un nouvel homme européen transnational.

Toute cette construction idéologique est en train aujourd’hui d’exploser au visage des européens qui découvrent aujourd’hui ce que l’URSS a fini aussi par apprendre à la fin des années 80: que la réalité est plus forte que l’idéologie, et que tout se paie.

Premiers enseignements de l’étude Pew sur le Judaïsme israélien

L’étude Pew sur les Israéliens a pour le moment surtout fait parler d’elle à cause de la question sur l’expulsion « d’Arabes » (sans préciser lesquels, combien, dans quelles circonstances etc..) mais elle contient beaucoup d’enseignements beaucoup plus intéressants.

Le principal point d’intérêt des auteurs de l’étude était de comparer Judaïsme israélien et américain (sujet de leur grande étude de 2013) et les résultats ne font que confirmer ce qu’on savait déjà mais c’est maintenant officiel: les Juifs d’Israël sont beaucoup plus religieux, beaucoup plus à droite, et surtout vivent entre eux, dans un pays où ils sont la majorité et pas une infime minorité.

L’enseignement le plus intéressant concerne le sujet des « orthodoxes » et des réformés. L’étude insiste pour n’appeler « orthodoxes » que les haredim et les religieux ce qui me semble absurde et est contredit par l’étude elle-même. Quand on définit les réformés ou les conservatives, on compte tous les gens qui se définissent comme tels, ou qui sont membres de synagogues libérales, même s’ils n’y vont qu’une fois par an. Donc pareil pour les orthodoxes. Mais le concept, essentiellement séfarade, de Judaïsme traditionaliste est incompréhensible pour les Américains, et ils n’arrivent pas à accepter qu’on puisse s’identifer au Judaïsme « orthodoxe »/ classique sans être religieux. Pourtant l’étude elle-même nous apprend que 50% des Israéliens juifs se définissent comme « orthodoxes », et seuls 5% comme réformés ou conservative. Et ceci alors que cette classification n’est pas utilisée en Israël.

Remarquez que cela contredit aussi l’affirmation selon laquelle les réformés seraient le plus grand mouvement juif dans le monde, un calcul rapide nous montre que ce n’est pas le cas: 35% des 5,3 millions d’adultes Juifs américains (selon Pew en 2013), 3% des 4,5 millions d’adultes Juifs israéliens – soit 2 millions -, contre 11% et 50% respectivement – soit presque 3 millions. En rajoutant en plus les enfants (les orthodoxes en font beaucoup plus que les réformés), l’écart se creuse encore plus. Le reste de la diaspora ne modifie pas grand chose (et est probablement aussi plus orthodoxe que réformé).

D’autres choses intéressantes cependant apparaissent d’une première lecture (il y a 200 pages):

L’enquète, qui utilise exactement les mêmes définitions que le bureau israélien des statistiques, compte 81% de Juifs, 18% d’Arabes et 1% d’autres, alors que les chiffres officiels parlent de 75% de Juifs, 21% d’Arabes et 4% d' »autres » (essentiellement les olim non-juifs).

Comment expliquer la différence ? D’abord par le fait que l’étude se concentre sur les adultes. Comme la natalité arabe a été jusqu’à présent supérieure (plus maintenant ou presque), leur part dans la population adulte est inférieure.
Mais ce qui frappe surtout c’est que visiblement les 3/4 des gens non-reconnus officiellement comme Juifs en Israël se considèrent comme tels. Cela influence les résultats sur la pratique religieuse puisqu’ils sont à peu près tous inclus dans les hilonim (alors que le bureau des statistiques, qui les considèrent comme non-juifs, ne les comptent pas parmi eux).

Autre point intéressant: la quasi-non-existence des couples mixtes (mariés ou pas) en Israël – 2%, la plupart au sein de la population russe. Vous avez surement entendu ces associations comme d’un côté « Mishpaha hadasha » qui milite pour les mariages civils et qui parle de 10% de couples mixtes, ou inversement des associations qui parlent de « 30,000 juives dans les villages arabes » (quand le chiffre réel est probablement plus proche de 30). Comme on pouvait s’y attendre, elles disaient n’importe quoi.

Le point qui va probablement susciter le plus de commentaires est la « rétention » des gens issus de chaque secteur. Alors que haredim et hilonim ne perdent presque pas de membres et même en gagnent, et que les traditionalistes se maintiennent, le secteur religieux semble en grave crise.
19% des adultes israéliens ont grandi dans une maison religieuse sioniste mais seuls 10% d’entre eux se définissent comme religieux, auxquels se rajoutent 3% devenus religieux et issus d’autres milieux. La masse est devenue traditionaliste.

L’étude en conclut que les extrèmes se polarisent et que le centre s’affaiblit mais je ne suis pas certain qu’ils aient raison. D’abord parce qu’ils négligent ici les énormes différentiels de natalité entre religieux et laïcs, et ensuite parce que l’étude ne donne aucune indication générationnelle sur les taux de rétention: peut-être que dans le passé les jeunes issus de familles religieuses quittaient plus ce mode de vie qu’aujourd’hui ? En fait c’est ce que semblent indiquer d’autres études.

D’autres informations surprendront surement comme le fait que seuls 16% des Israéliens juifs mangent du porc, ou qu’un tiers des hilonim ont une maison casher.

Il ne s’agit que des premières choses qui m’ont frappé, et les prochains jours les commentaires approfondis vont probablement fleurir dans la presse et les blogs.

Le monde a-t-il été créé il y a 5776 ans ?

Des archéologues ont retrouvé les restes d’un village vieux de 7000 ans à Jérusalem et le monde religieux est en émois: « Des chercheurs trouvent à Jérusalem les restes d’une maison d’avant la création du monde », titre par exemple un site internet, et de nombreuses réactions sont de cet acabit. Et encore s’agit-il de sionistes religieux, même pas de haredim sans éducation scientifique.

J’ai déjà débattu dans le passé de la question de l’apparente contradiction entre l’âge du monde et de l’univers selon la Bible et selon la science. Pour résumer, et je ne dis là rien de particulièrement original, les 7 jours de la création ne sont pas à prendre au sens littéral. Après tout, le soleil n’étant créé que le 4ème jour, ça pourrait difficilement être le cas.

Contrairement à une croyance répandue, le calendrier juif ne commence pas avec la création du monde mais celle d’Adam, donc le 7ème jour. Ainsi le monde et l’univers peuvent être plus anciens, et vieux de milliards d’années, sans contredire le texte biblique.

Oui mais, objectera-t-on avec justesse, les hommes d’après la même science existent depuis au moins 200,000 ans (si on se limite aux seuls membres de l’espèce homo sapiens sapiens). Pour faire coïncider texte biblique et réalité scientifique il faut soit renvoyer Adam des centaines ou des millions d’années en arrière, soit admettre qu’il n’était pas le premier homme au sens physique.

Dans la mesure où le texte biblique place Adam aux temps de l’agriculture, qui a commencé il y a 12,000 ans, et probablement à ses débuts puisque le texte décrit le passage du mode de vie chasseur-cueilleur à celui de paysan, et qu’il sous-entend que la population mondiale était assez large pour que Caïn puisse bâtir des villes, cette seconde possibilité me semble plus en conformité avec la logique.

Reste que la date de 5776 ans est impossible à faire concorder avec quoi que ce soit. Car cette date est de toute manière erronée.

D’abord, d’où vient-elle ? D’un ouvrage appelé Seder Olam Raba, un texte rabbinique du deuxième siècle établissant une chronologie de la création du monde à Alexandre. D’un point de vue théologique, ce n’est pas un texte prophétique ou révélé, juste celui d’un sage qui a fait ses propres calculs, avec sa propre méthodologie, et avec les sources dont il disposait à l’époque. Il n’y a donc à la base rien de sacré dans cette chronologie, même si elle est souvent citée dans le Talmud.

Parmi les erreurs les plus évidentes, on trouve celle des fameux « cent ans perdus », le décalage entre la chronologie juive et la chronologie historique pour les évènements antérieurs à Alexandre. Ainsi le premier Temple a été détruit en -422 selon le Seder Olam Raba, mais en -587 selon la chronologie historique. Ce décalage est du en majeure partie à un trou dans la période perse. Là où la chronologie juive voit 4 rois sur une cinquantaine d’année, l’histoire a noté 10 rois sur 200 ans. C’est que seuls 4 rois perses ont été conservés par la mémoire et la traditions juives, et en l’absence d’autres sources (comme des archives royales pour l’époque des royaumes de Juda et d’Israël), les autres rois ont été oubliés.

C’est un exemple. Il nous rajoute déjà près de 160 ans. Mais il y en a beaucoup d’autres. Par exemple, dans les listes de générations de Bereshit (la Genèse) où on apprend que X a enfanté Y à tel âge, le Seder Olam Raba comprend ces enfantements littéralement, en faisant de X le père de Y. Cependant la connaissance de la littérature de l’époque nous apprend que ces enfantements ne sont pas à prendre dans ce sens, ils signifient juste que Y est un descendant notable de X, quelques générations plus tard. Cela rend tout calcul impossible. Et renvoie Adam des siècles et probablement des milliers d’années en arrière, à un moment qui me semble beaucoup plus logique.

Reste alors la question de pourquoi Adam et qu’est-ce qui le différencie des autres hommes ? En quoi est-il le premier ? Ou bien Adam est une allégorie de l’ensemble de l’humanité ? Cela reste à débattre.

La vérité sur les olim de France

L’année dernière j’avais écrit un article sur l’aliyah qui avait connu un certain succès. Je n’aurais presque rien à rajouter si ce n’est mettre l’accent sur quelques points.

Il existe des problèmes objectifs et des barrières à l’aliyah – tout le monde a maintenant entendu parler de la fameuse reconnaissance des diplômes, en voie (semble-t-il) d’être résolue ; il est aussi clair qu’il est plus prudent d’arriver avec des économies suffisantes pour tenir un voire deux ans ; que parler hébreu est la clé par excellence de l’intégration etc…

Une chose sur laquelle personne ne s’étend concerne les problèmes de mentalité. En général, il s’agit plutôt de critiquer la mentalité des Israéliens, ou d’en rire. Leur façon de se mêler de votre vie sans qu’on leur a rien demandé, le fait qu’il faille se battre pour tout, les arnaqueurs qui profitent de la naiveté des olim, et j’en passe.

Même si tout ceci n’est pas faux, je vais dire tout haut ce que tout le monde murmure mais n’ose jamais dire ouvertement : il y a aussi un problème de mentalité chez certains olim de France. Pas tous. Et pas vraiment de leur faute non plus, c’est une conséquence de la culture française.

Je parle de ceux qui passent leur temps à se plaindre, à tout critiquer, mais sans jamais faire le moindre effort pour changer les choses ou pour s’adapter. Ceux qui attendent que tout leur soit fourni sur un plateau d’argent parce qu’ils estiment qu’ils ont déjà été bien gentils de venir ici, alors c’est maintenant à Israel de faire tous les efforts. Ceux qui sont tellement habitués à ce que l’Etat prenne tout en charge qu’il ne leur vient plus à l’idée qu’ils doivent se prendre en main et être responsables de leur propre vie.

Alors soyons clairs: contrairement à ce que beaucoup d’olim croient, Israel ne les attend pas. Ils viennent, tant mieux. En fait, beaucoup d’Israéliens estiment que c’est eux qui leur font une fleur en les accueillant chez eux et en leur donnant des aides substantielles, qu’aucun pays ne donne à ses immigrants – c’est un point de vue qui n’est pas complètement faux non plus. Contrairement à ce qu’on entend souvent, la protection sociale en Israel est assez développée et efficace. Mais ce n’est pas un « Etat-nounou » qui prend ses citoyens pour de grands enfants irresponsables comme la France. Les Israéliens s’attendent en revanche à ce que les olim fassent preuve d’un minimum d’humilité et qu’ils cherchent à s’intégrer dans la société.

Les Olim de France ont beaucoup à apporter à Israel, beaucoup plus que le pays ne se rend compte. Les Juifs de France sont une population de haute qualité, sioniste, éduquée, qui vient d’un pays d’une grande richesse culturelle et économique. Il serait tragique de passer à côté. De plus en plus d’hommes politiques et de décideurs le comprennent, notamment grâce à l’action des Israéliens d’origine française qui oeuvrent, à travers plusieurs associations, de plus en plus pour mobiliser les olim, bouger les mentalités en Israel, et faire changer les choses.

Mais les Juifs de France qui veulent faire leur aliyah doivent aussi faire un effort de leur côté et comprendre que tout ne leur est pas du, qu’ils doivent apprendre à s’adapter à Israel et pas s’attendre à ce qu’Israel s’adapte à eux. Les choses ne marchent pas de la même façon ici et contrairement à ce que certains pensent, ce n’est pas forcément plus mal. C’est même souvent beaucoup mieux.

Je ne veux pas généraliser: nombreux sont ceux qui font leur aliyah avec humilité et reconnaissance et savent qu’ils vont devoir travailler dur pour avoir la chance de participer au rêve sioniste. Mais pas tous, et pas par mauvais esprit mais parce que c’est une façon de voir assez commune en France. Les Gaulois sont râleurs et lorsqu’ils voyagent à l’étranger ils se plaignent toujours quand les choses ne sont pas « comme à la maison ». Certains Juifs ont juste assimilé un peu trop ce pan de culture française.

La préparation mentale est essentielle à une aliyah réussie. Venez en sachant que votre vie va changer, qu’il va falloir se battre et se conformer à de nouvelles règles, et qu’il faudra faire des efforts. Le résultat en vaut la chandelle.

Le vide spirituel de l’Occident

Mon article sur les trois pièges à éviter suite aux attentats de Paris a suscité beaucoup de commentaires et quelques critiques, un certain nombre se focalisant sur le troisième point que j’évoquais: le vide spirituel de l’occident. Je vais donc essayer de développer un peu plus ce que je voulais dire par là, très rapidement, même si un tel sujet mérite d’être traité par un ouvrage entier.

L’Occident s’est créé sur l’héritage du monde classique, d’Athènes, Rome et Jérusalem. En s’appuyant sur cet héritage, les Européens ont créé les bases du monde moderne fondé sur la protection des libertés, en particulier la liberté de penser et de critiquer. Mais nous sommes arrivés à un moment où le monde occidental s’est coupé de ses propres racines philosophiques, juridiques et bibliques et continue à avancer sans savoir où il va.

Le thème du « désenchantement du monde » n’est pas nouveau. La science a façonné un univers (apparemment) rationnel, où tout semble avoir une explication logique, dans lequel le magique, le religieux, le spirituel sont relégués au rang de superstitions. La société occidentale actuelle se concentre exclusivement sur l’accomplissement personnel et matériel de ses membres. Gagner suffisamment, « se réaliser » et être « heureux » sont les mots d’ordre de la culture dans laquelle nous vivons.

L’Occident a été trahi par ses propres élites intellectuelles. Depuis les années 60, le monde académique, puis tout le milieu intellectuel, a été contaminé par une nouvelle façon de penser qui rejette ce qui fut l’objet même de son existence: la recherche de la vérité. L’idéologie post-moderne et son bras armé, le politiquement correct, ont pris le contrôle progressivement des universités, en particulier dans les sciences sociales, et formé des générations entières à nier la réalité, le monde tel qu’il est, et sa compréhension, tout en se complaisant dans la haine de soi et l’autoflagellation perpétuelle et moralisatrice. Le monde académique, hormis les sciences dures, n’est plus qu’un immense marais de médiocrité et de bêtise où quelques ilots de lumière survivent encore.

L’être humain a besoin de transcendance pour vivre, de quelque chose qui le dépasse, et qui donne un sens à sa vie. La société ne lui propose plus rien qui réponde à ces besoins. Je ne parle pas forcément de religion et de croyance. D’ailleurs la religion elle-même peut se fossiliser et ne plus répondre aux attentes des hommes. Je n’ai aucun amour pour la religion catholique traditionnelle moyen-âgeuse. Mais il faut admettre que le catholicisme bien pensant et bien propre sur lui de l’après-guerre, qui donne parfois l’impression de vivre dans le pays des bisounours, est le premier responsable de son effondrement en occident. Il n’a plus rien à dire – à part quelques banalités vaguement socialisantes.

Il y a d’autres façons de se transcender. Pendant un temps, le monde occidental à remplacé la religion chrétienne par le nationalisme messianique, ce qui a mené à une impasse, mais la réaction fut de jeter le bébé de la nation avec l’eau du bain, surtout en Europe. Et il ne reste plus rien. Les gens comblent avec ce qu’ils peuvent – la drogue, la télé-réalité, les divertissements…. Et une manifestation de cet état de fait est qu’ils ne font plus d’enfants. En Europe occidentale, minorités musulmanes et chrétiens intégristes compris, les femmes font en moyenne 1,5 enfants, alors qu’il en faut 2,1 juste pour stabiliser la population à long terme.

Pour de nombreux intellectuels conservateurs, comme David Goldman, auteur de « How Civilizations Die » ou Yoram Hazony, à mon avis le plus grand penseur israélien, cet effondrement démographique, sans précédent dans l’histoire de l’humanité, exprime une grande désillusion métaphysique. Les occidentaux (et ils ne sont pas les seuls d’ailleurs) ne croient plus en eux-mêmes, ni en l’avenir. Ils vivent pour le maintenant et la satisfaction immédiate de leurs désirs individuels. C’est évidemment une recette qui mène au désastre et au suicide collectif – soit par la disparition démographique soit par le remplacement par des minorités religieuses extrémistes dont la natalité est sensiblement plus élevée.

Car nombreux sont ceux qui ne peuvent pas se satisfaire de cette absence de transcendance du monde moderne. Et c’est ce qui explique le succès des sectes ainsi que des mouvements islamistes, bien au-delà des jeunes d’origine musulmane: ils donnent un but à la vie, ils donnent du sens, ils offrent une mission et la possibilité de changer le monde. Le monde occidental ne propose que doute et relativisme moral, ils incarnent au contraire une vérité qui se veut absolue. Ils attireront de plus en plus de gens à mesure que le monde occidental sera incapable de proposer une alternative.

Est-il déjà trop tard ? Tout le monde ne le pense pas. Yoram Hazony pense que c’est le rôle des Juifs que d’aider les occidentaux à revenir vers la Bible et son message divin. Peut-être la concurrence musulmane finira-t-elle aussi par réveiller les chrétiens. Ou peut-être trouvera-t-on une autre voie. Car sinon, l’alternative sera, à plus ou moins long terme, la fin de l’Occident.

 

Star Wars – La Force se réveille bien mais manque un peu d’originalité

Un avis garanti sans spoilers.

J’aime beaucoup JJ Abrams, surtout le showrunner qui nous a donné deux excellentes saisons d’Alias (vraiment fantastique) et le pilote de Lost. En tant que réalisateur de cinéma, j’ai toujours trouvé qu’il lui manquait quelque chose. A part l’excellent Mission Impossible 3, ses autres films sont techniquement irréprochables, mais pèchent souvent du côté de l’intrigue. Abrams maitrise parfaitement le langage du cinéma, ses codes, sa technique, les relations entre les personnages, la construction d’une histoire – mais il a tendance justement à ne pas prendre l’histoire au sérieux, ne pas se soucier de la cohérence interne de l’intrigue, n’a pas de souci de réalisme. Ce qui compte c’est de susciter les émotions voulues chez le spectateur, et pas de réfléchir.

Star Wars était donc une franchise parfaitement adaptée pour lui. Dans sa version originale, les films sont un mélange entre les pulp serials des années 30 (Flash Gordon en particulier, qui est l’inspiration majeure) et les mythes/légendes classiques. Le Bien contre le Mal, le héros et sa quète, rien de cérébral.

C’est une des raisons majeures pour laquelle les prequels de Georges Lucas avaient été des désastres. Ils essayaient d’introduire des concepts réalistes, politiques, voire économiques dans une série qui était fondamentalement basée sur de simples archétypes mythologiques qui n’avaient jamais eu vocation à être pris littéralement. Cependant, aussi mauvais furent les prequels (et ils étaient très très mauvais), ils avaient au moins essayé de raconter une histoire originale et différente. Ils avaient aussi réussi à donner l’impression d’un monde réellement vaste et peuplé, où tout le monde n’est pas le fils ou la soeur de quelqu’un d’autre.

Le nouveau Star Wars est au contraire un très bon film. Mais qui pèche précisément sur ces points: on retombe dans une galaxie qui semble peuplée par 100 personnes. L’histoire est essentiellement un remake/remix de l’ancienne trilogie. Et elle ne se prend pas vraiment au sérieux. En fait, le film est beaucoup trop « meta » – il a beaucoup trop conscience de lui-même et du fait d’être la suite des films précédents. Lorsque les nouveaux personnages rencontrent les anciens, ils parlent comme s’ils étaient des fans de Star Wars rencontrant les acteurs mythiques de leur jeunesse. Il y a tout le temps des clins d’oeil appuyés aux spectateurs. Des scènes entières sont des copies de scènes des anciens films, des rappels, des références. Comme si le film nous disait tout le temps « vous vous rappelez ce que vous aviez aimé dans Star Wars et que les prequels n’avaient pas su faire ? Et bien moi j’y arrive ». Comme en plus j’étais dans une salle où le public ne cessait d’applaudir chaque fois qu’un ancien personnage faisait son entrée (comme au théâtre), ça avait tendance à me faire sortir du film.

L’intrigue est un remake de l’ancienne trilogie, en particulier de l’épisode 4, avec quelques innovations évidemment. Mais difficile d’être vraiment surpris par ce qui va se passer, surtout quand on utilise le même truc pour la troisième fois. Il y a aussi d’énormes invraisemblances, comme le fait que les personnages sur une planète voient dans le ciel une explosion qui situe dans un autre système solaire, au minimum à des années lumières de là, ce qui est évidemment impossible et donne l’impression qu’on nous prend un peu pour des cons.

Ceci dit, le positif est largement supérieur. Le film réussit en particulier là où les prequels s’étaient complètement vautrés: les personnages. Les nouveaux héros de la série, Rey, Fin, et le méchant Kylo Ren sont fantastiques, charismatiques, et ont ensemble une chimie parfaite et crédible. Kylo Ren est le méchant le plus intéressant jamais présenté dans Star Wars, justement parce qu’il n’a pas exactement le physique du rôle, qu’il est profondément tiraillé, et qu’il défie les attentes.

La réalisation est splendide, les décors, réels pour la plupart, donnent une impression de vécu, pas d’artificiel, on retrouve cette sensation de vétusté, d’univers habité par des gens réels. Le spectacle est impressionnant. Et il faut avouer qu’on rigole beaucoup aussi. J’ai adoré une scène où Ren, découvrant qu’un prisonnier s’est échappé, appelle les gardes, et deux stormtroopers, qui sont dans le couloir, et qui savent que quand il est énervé, Ren a tendance à tout casser et être imprévisible, préfèrent se barrer discrètement. C’était hilarant et ça humanise aussi ces soldats qui ont tendance à ne rien faire d’autre que de se faire tuer par les gentils.

Sur le plan de l’intrigue, même si elle n’est pas originale, elle est parfaitement exécutée et il y a quelques petites surprises. Et la fin donne envie de voir la suite. Ce film est avant tout une réintroduction dans l’univers classique de Star Wars et une manière de faire oublier les prequels. Espérons que les prochains films sauront prendre leur propre voie et nous raconter leur propre histoire.