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L’exode mythe ou realite ?

Il y a quelques annees j’ai ecrit plusieurs articles sur le debat historique et archeologique autour de la realite de la sortie d’Egypte (par exemple ici) et comme c’est Pessah c’est l’occasion d’essayer de condenser et de resumer. En effet, il existe une vaste gamme d’opinions sur le sujet qui va de l’acceptation complete de l’histoire telle que la Torah la raconte a sa negation pure et simple.

L’attitude mainstream est partagee sur le sujet. Les historiens/archeologues / specialistes de la Bible (3 choses differentes) pensent generalement que la Torah a ete redigee ou editee vers le 7eme ou 6eme siecle avant l’ere chretienne. L’histoire de la sortie d’Egypte repose a priori sur d’anciennes traditions, est citee ou evoquee dans la plupart des livres bibliques, et son importance est telle qu’il a ete generalement considere comme evident qu’elle reposait sur un evenement historique reel. D’autant plus qu’on n’a pas connaissance de peuples s’inventant une origine d’esclaves dans un pays etranger.

Cependant un courant a la mode ces dernieres decennies a rejete cette vision des choses et nie le fait que les israelites soient jamais sortis d’Egypte. Ils seraient en fait des Cananeens qui pour des raisons sociales ou religieuses se sont revoltes et sont partis vivre dans les montagnes. La preuve de cette affirmation est justement l’absence de preuves de la sortie d’Egypte. De preuve directe, car il y a des indices indirects nombreux. Le probleme avec cette theorie c’est qu’elle ne repose sur aucune preuve ni aucun element qui la confirme. C’est assez paradoxal de nier une tradition bien etablie parce qu’elle n’a pas de preuve archeologique (mais rien qui l’a contredise) pour adopter une theorie qui ne repose sur strictement rien. D’autant plus qu’il faut ensuite expliquer d’ou sort la tradition de la sortie d’Egypte et comment elle s’est imposee « out of the blue ». Ca serait « un souvenir de l’occupation egyptienne du pays ». Ca parait assez faible et peu convaicant.

Le mainstream accepte l’idee qu’une sortie d’Egypte a pu avoir lieu mais probablement de facon tres differente de celle decrite dans la Bible. Il est possible qu’un groupe d’esclaves se soient enfuis et se soient ensuite meles aux autres elements constitutifs de la proto nation israelite, et aient transformes leur fuite en mythe exaltant qu’ils ont transmis a tout le groupe. Il existe de nombreuses theories. Par exemple certains pensent que la sortie d’Egypte est un souvenir de l’expulsion des Hyksos. Les Hyksos etaient un groupe issu principalement de Canaan qui a envahi et controle le nord de l’Egypte (la Basse Egypte) entre -1750 et -1550. Ceux qui soutiennent cette these s’appuient notamment sur le fait que le texte biblique et certaines traditions semblent sous entendre voire dire explicitement que les Israelites furent expulses d’Egypte, ce qui est en relative contradiction avec l’histoire telle qu’elle est presentee. Ils notent aussi qu’un des premiers rois Hyksos se nommait … Yosef. Cette these n’est pas nouvelle, c’est celle que defendait Flavius Josephe il y a 2000 ans. Nous n’avons que la version egyptienne de l’occupation hyksos et il est probable que la realite historique a etet tres differente. Mais ca reste peu compatible avec le texte biblique.

Une autre theorie populaire est de lier la sortie d’Egypte a Akhenaton et sa reforme pseudo monotheiste. Dans cette optique, la sortie d’Egypte serait celle de ses partisans apres la contre revolution religieuse egyptienne. L’ensemble de ses partisans ou juste un groupe de pretres. Le fait que les membres de la tribu de Levi portaient souvent des noms egyptiens est interessant. La encore, ce n’est pas une these nouvelle, Freud la defendait deja, mais surtout le pretre egyptien Manetho il y a 2300 ans qui avait acces aux archives egyptiennes et est le pere de l’Egyptologie moderne.

Plusieurs questions se posent: qui est sorti d’Egypte et quand? Les Israelites sont-ils constitues de divers groupes avec des traditions differentes unifiees a travers le recit biblique? Un groupe cananeen, un groupe issu des regions arameennes et un groupe sorti d’Egypte par exemple? Ou bien peut-etre que tous les israelites n’ont pas ete en Egypte, ou alors ils ne sont pas sortis en meme temps et certains sont sortis plus tot? C’est un possibilite evoquee par le texte biblique lui meme et le fait qu’il donne deux chemins differents pris pour entrer en terre de Canaan, refletant des conditions politiques changees entre les deux periodes.

Par exemple des inscriptions egyptiennes du 14eme siecle evoquent une tribu de « Aseru » vivant exactement la ou apres la conquete etait censee vivre la tribu d’Asher. Si la sortie d’Egypte a eu lieu vers -1250 come tout semble l’indiquer, cela signifie que la tribu d’Asher etait deja sur place avant que les Israelites ne quittent l’Egypte. Donc soit ils sont sortis avant, soient jamais sortis. Et peut etre n’etaient ils pas des israelites du tout a la base, mais une tribu qui a rejoint la coalition israelite plus tard, ce qui explique pourquoi Asher est le fils de Zilpah, une concubine, et pas une des Matriarches. Mais il est possible aussi que les Israelites arrives sur place aient adopte le nom local, ou que la sortie d’Egypte a eu lieu plus tot.

La date traditionnelle de la sortie d’Egypte est autour de -1440. Elle decoule du fait que l’inauguration du Premier Temple est datee de 480 ans apres la sortie d’Egypte, du fait que le Juge Yiftah disait que sa tribu etait installee depuis 300 ans, et du compte des differents periodes des Juges et des rois jusqu’a Shlomo. Mais cette date pose de nombreuse problemes, et est surtout a priori contredite par les lettres d’Amarna qui date du siecle d’apres, qui decrivent la situation en Canaan. Les israelites n’y apparaissent pas et la situation est radicalement differente de celle decrite dans la Bible. Les lettres evoquent par contre les incursions de Habiru/Apiru. La question de savoir si il y a un lien entre les Hebreux et les Habiru a longtemps fait debat mais on peut affirmer je pense qu’il s’agit bien de la meme chose. Les Habiru sont une entite qui depasse largement les Israelites. Il s’agit a la base d’un groupe social d’exclus et de gens vivant aux marges de la societe a travers tout le croissant fertile et le terme signifiait en gros « hors la loi ». Avec les siecles, le mot a fini par prendre une connotation plus ethnique. L’utilisation du mot dans la Bible a ete analysee: le terme est utilise assez peu et toujours dans un contexte ou les Israelites se presentent a d’autres gens, jamais entre eux. Ce qui signifie que les Israelites etaient percus comme etant des Habiru mais ne se voyaient pas forcemment comme tels. Le fait est qu’il y avait au milieu du 14eme siecle des incursions Habiru a travers Canaan, etait-ce l’arrivee des Israelites sortis d’Egypte? Peut-etre mais comme dit precedemment tout indique que la sortie d’Egypte, ou la sortie principale s’il y en a eu plusieurs, a eu lieu au 13eme siecle.

D’abord ca ne peut pas etre apres puisque la Stele de Merneptah datee de -1220/15 et relatant la campagne du pharaon du meme nom en Canaan indique une rencontre avec une population appelee Israel et vivant dans les monts centraux.

Ensuite, c’est ce qu’indique l’archeologie. Le 13eme siecle voit une explosion soudaine de la population dans les montagnes du centre de Canaan (la Judee et la Samarie actuelles), exactement la ou se sont installes les Israelites au debut. Comme chacun sait, les livres de Josue et des Juges donnent une image apparemment contradictoire de la conquete de Canaan: dans Josue tout le pays est conquis assez facilement, dans les Juges, qui se passe apres, les Israelites n’ont reussi a s’implanter que dans quelques zones, principalement les montagnes et les Cananeens controlent la plupart des villes. Je ne vais pas entrer dans le debat, pour le Pr. Kenneth Kitchen par exemple, il n’y a pas en fait de contradiction parce que le livre de Josue ne decrit pas une conquete mais des raids.

Quoi qu’il en soit, la population explose avec des centaines de petits villages, probablement 20-30,000 personnes en tout, avec des maisons de 4 pieces et une absence d’os de porcs – des elements identifies aux Israelites. Les potteries utilisees au debut etaient cananeennes puis changent radicalement de style. Ceux qui pensent que les Israelites etaient des cananeens voient dans le fait que les premieres potteries venaient de la une preuve de leur affirmation, mais ca n’explique pas le changement de style, alors qu’au contraire il semble plus logique d’imaginer qu’en arrivant ils ont pris les potteries locales, n’en ayant pas a eux, avant de creer les leurs.

Et enfin c’est ce qu’indique le texte lui meme. Les Israelites opprimes en Egypte construisent les villes de Ramses et Pithom, c’est-a-dire Pi Ramses et Per Atum. Pi Ramses etait la nouvelle capitale de Ramses II, construite a l’ancien emplacement d’Avaris la capitale des Hyksos vers l’est du Delta du Nil. Cette ville a donc ete construite au 13eme siecle, puis abandonnee au 11eme et generalement oubliee. Il y a debat sur la question de savoir a quel point elle a ete oubliee, si seulement quelques pretres en conservaient le souvenir ou plus de monde, mais dans tous les cas, difficile d’imaginer comment des scribes israelites des siecles plus tard la connaitraient ou pourquoi ils l’utiliseraient dans leur recit quand la tendance etait au contraire d’actualiser les textes (ainsi le celebre anachronisme de Avraham allant chez le roi des Philistins des siecles avant l’arrivee des Philistins). Donc a priori c’est une indication forte que l’histroie date bien du 13eme siecle, ce n’est pas la seule. Il y a aussi une description assez precise de l’emplacement des fortifications egyptiennes dans le Sinai, une connaissance exacte de l’ecologie et la topographie du Sinai et des routes utilisees a l’epoque. Il y a aussi un indice plus etonnant: la definition des frontieres du pays de Canaan dans la Torah qui ne correspond a rien de connu si ce n’est celle de la province de Canaan egyptienne au 13eme siecle, pas avant et pas apres. Autre element: dans la description de Canaan lors de la sortie d’Egypte, les Philistins n’apparaissent pas dans la region ou ils habiteront plus tard mais les anciennes populations cananeennes, ce qui souligne la encore l’antiquite de la tradition ou du texte en question.

Tous ces elements ensembles sont difficilement explicables si le texte ou la tradition orale sur laquelle il reside (mais il y a d’autres raisons de penser que c’etait un texte des le debut) ne date pas de cette periode precisemment.

Voila donc les principaux elements. Il existe de nombreuses autres theories parfois serieuses mais qui restent marginales. Par exemple je suis tombe sur ca aujourd’hui:

Bonne fete a tous !

 

Netflix n’aime pas les ultra-orthodoxes

En ces jours ou les haredim (ultra-orthodoxes) sont la cible de nombreuses critiques en Israel pour leur non respect des consignes au debut de la crise, Netflix semble ajouter de l’huile sur le feu avec pas moins de deux titres racontant l’histoire de jeunes haredim quittant leur monde ferme, etouffant, yiddishisant et bizarre pour rejoindre le monde moderne germanophone. Car dans les deux cas effectivement, le monde moderne est represente par Zurich et Berlin.

Le premier est une comedie suisse, « L’eveil de Motti Wolkenbruch ». Je ne connais pas la communaute haredit de Zurich, j’ignorais meme qu’elle existait donc je ne sais pas a quel point sa representation est exacte ici. Dans ce film comique, le jeune Motti Wolkenbruch appartient a une communaute haredit assez ouverte, il travaille et etudie l’economie a l’universite, mais parle yiddish a la maison, ce qui est plutot la marque des groupes hassidiques les plus fermes sur eux. Il tombe amoureux d’une « shiksa » (une goya), part en Israel pour trouver une femme et y rencontre des filles faciles, et finalement rompt avec sa famille, mais pas completement. C’est une comedie donc les personnages sont volontairement caricaturaux, le monde haredi n’est cependant pas depeint avec horreur mais plus avec les poncifs ashkenazes classiques (la mere juive en particulier), et le monde exterieur n’est pas idealise. La jeune shiksa n’est pas la femme ideale. A la fin, le jeune Motti n’a pas vraiment decide de son avenir et de ce qu’il va faire.

Le second titre, qui a fait beaucoup plus de bruit, est la mini serie « Un-Orthodox » inspiree vaguement du livre de Deborah Feldman sur sa fuite de la communaute Satmar de New York. Dans cette serie, la jeune Esty quitte un mariage malheureux dans cette communaute oppressante pour aller vivre a Berlin ou habite sa mere qui a elle meme fuit ce milieu 15 ans auparavant. Tout le monde a fait l’eloge de la serie mais je dois avouer avoir ete moins touche. Pas parce que je n’aime pas la critique des Satmar. Je suis un Juif croyant et traditionaliste et je respecte les haredim mais j’ai honnetement du mal a comprendre leur mode de vie. Les hassidim encore plus. Et les Satmar, une secte extremiste et tres antisioniste, encore moins. La serie est divisee en deux, les flashbacks sur la vie d’Esty dans la communaute, bases sur les memoires de Deborah Feldman et assez realistes (meme si parfois Esty, pour les besoins du scenario, semble ignorer des choses que n’importe quel enfant juif meme non haredi connait), et « le present » a Berlin principalement, completement invente. Et ca se voit. C’est une succession de cliches a la limite de la propagande: Esty debarque a Berlin sans rien, meme pas une valise, et est immediatement et sans poser de questions adoptee par un groupe de jeunes musiciens rencontres par hasard – et ca tombe bien , elle reve d’etre musicienne ! Et ces musiciens sont une sorte de pub Benetton vivante, multi ethniques, multi religions, multi sexuels, tolerants, gentils, ouverts, l’inverse de son monde. Le professeur de l’ecole qui accepte immediatement de l’inscrire au concours d’entree sans avoir meme verifie une seconde si elle sait jouer d’un quelconque instrument est un arabe. La seule un peu mechante est d’ailleurs une israelienne. Difficile de prendre ca au serieux. Dans la realite il est peu probable qu’une jeune fille SDF visiblement pas tres normale soit acceptee par quiconque aussi facilement. D’ailleurs dans la realite, Deborah Feldman n’a pas etudiee la musique en secret de sa communaute mais de facon tout a fait officielle, et elle est partie vivre a Berlin de nombreuses annees apres, quand elle etait deja un ecrivain reconnu.

Evidemment le principal probleme reste Berlin. Berlin comme symbole de la delivrance de l’oppression juive c’est quand meme un peu dur a avaler. On se rappelle du debat il y a quelques annees sur « le phenomene » des jeunes israeliens partant vivre a Berlin (en fin de compte, juste quelques milliers, principalement d’extreme gauche), et la serie prend clairement partie. Israel n’est meme pas une option – contrairement a Wolkenbruch qui donne plutot une bonne image du pays – meme si l’antisionisme radical des Satmar est evoque et que faire son alya serait une vraie revolte. C’est surtout ca qui m’a gene.

Vieux films et evolutions culturelles

Ma femme regardait hier Annatel et est tombee sur le film Tootsie, je ne sais pas sur quelle chaine. Dans ce film de 1982, Dustin Hofmann est un acteur au chomage qui n’arrive pas a se faire engager et trouve un role quand il se fait passer pour une femme. Il tombe amoureux de sa partenaire a l’ecran, et toute sorte de gags decoulent du fait que des hommes cherchent a seduire Hoffman quand il est une femme.

Je n’avais jamais fait attention a quel point ce film est un grande partie un remake de « Some Likes it Hot » (Certains l’aiment chaud). Dans ce film de 1959 qui se passe dans les annees 20 pendant la prohibition, Tony Curtis et Jack Lemon sont deux musiciens qui pour fuir la mafia qui veut leur peau se font passer pour des danceuses. Tony Curtis tombe amoureux de sa collegue (Marylin Monroe), des hommes plus ages cherchent a seduire Jack Lemon. C’est pratiquement la meme chose.

Ces deux films sont des classiques remplis de stars legendaires: Billy Wilder et Sydney Pollack a la realisation, Curtis, Lemmon, Monroe d’un cote, Dustin Hoffman, Bill Murray, Jessica Lange, Geena Davis de l’autre. Some Like It Hot est le meilleur des deux, Tootsie reste cependant celebre pour sa scene hilarante de la revelation publique, mainte fois copiee.

Mais ce qui est interessant c’est d’imaginer comment ces films seraient accueillis aujourd’hui. Ils tournent autour de blagues sur ce qu’on appelle aujourd’hui les transexuels et sur les homosexuels, la peur d’etre pris pour un homosexuel, l’incongruite de voir un homme en femme, et surtout une claire separation des sexes (« les genres »). Dans le contexte de leurs epoques respectives, ces films etaient extremement tolerants et progressistes, mais dans l’epoque actuelle il est clair que les fanatiques de la gauche progressiste y verraient d’horribles pamphlets homophobes et transphobes. Meme la serie Friends, qui dans sa premiere saison presentait un mariage lesbien et un enfant eduque par ce meme couple, et etait l’incarnation de la propagande progressiste a la tele, est aujourd’hui consideree comme une serie raciste et homophobe.

Revoyez Some Like It Hot, ce film est genial.

3500 ans de sionisme

On trouve a Jerusalem d’anciens abris bus reaffactes en bibliotheques publiques et gratuites ou les gens viennent deposer les livres qu’ils ne veulent plus et prendre d’autres qui les interessent. C’est comme ca que j’ai trouve un gros livre intitule « Histoire de la Terre d’Israel » de 1979, edite par le ministere de la defense, et ecrit par les meilleurs historiens et archeologues de l’epoque.

Le livre retrace l’histoire de notre terre depuis la prehistoire jusqu’a 1882 et les debuts du sionisme moderne, sous un angle scientifique rigoureux mais aussi, et c’est ce qui etait raffraichissant, avec une optique sioniste clairement assumee et difficilement imaginable dans le monde academique israelien actuel. L’ouvrage adopte aussi une attitude qu’on qualifierait de « conservatrice » concernant les evenements bibliques, c’est-a-dire que le Tanakh est considere comme une source primaire comme une autre jusqu’a preuve du contraire et donc fiable, et les auteurs montrent que l’archeologie s’accorde parfaitement bien avec le recit biblique.

Une place particuliere est accordee a la periode du second temple mais toutes les epoques sont couvertes. On repete souvent que la presence juive sur la Terre d’Israel n’a jamais cesse mais c’est assez different quand on le voit et l’etudie avec attention. Historiquement la population de la terre d’Israel a ete assez faible, de l’ordre du quart de million, sauf pendant le Premier Temple (probablement le double), et la fin du Second Temple – les estimations varient de 500,000 a 5 millions d’habitants, probablement autour de 2 millions, Juifs en majorite. Cette majorite, qui d’ailleurs parlait hebreu contrairement a l’idee souvent repandue que l’hebreu etait deja une langue morte remplacee par l’arameen, a perdure jusqu’au moins la fin du 2eme siecle. Ce ne sont pas tant les massacres et les deportations suite aux revoltes contre Rome qui ont reduit la population juive – meme si ca a joue un role significatif – que l’emigration face a l’aggravation progressive de la situation economique de la region et des Juifs en particulier. A ceci s’est rajoute l’immigration chretienne massive au 4eme siecle apres la conversion de l’Empire romain. Le pays retrouve alors sa population du 1er siecle (voire plus), mais pas pour longtemps – epidemies, guerres, crises la reduisent puis la conquete arabe transforme le pays en desert.

L’histoire de la domination arabo-musulmane d’Israel c’est celle de la transformation du pays en desert, la nomadisation de sa population, la destruction de son economie, a tel point que durant toute la periode le pays n’a guerre que 150,000 a 200,000 habitants. Contrairement a certaines theories en vogue, les Juifs n’ont pas oublie la terre d’Israel et n’ont pas attendu la venue du Mashiah pour y retourner (c’est une attitude extremement recente, consequence de plusieurs crises). L’alya, individuelle, par dizaines, par centaines, n’a jamais cesse au cours des 1000 dernieres annees. Et pourtant il n’y avait que 7000 Juifs en 1800 en Israel. Certains ont imagine que les conversions au christianisme et a l’islam expliquent cette faiblesse numerique. Nous n’avons aucune donnee sur le sujet et rien qui indique qu’il s’agisse d’un phenomene significatif. La cause premiere du declin est restee l’emigration. Plus de Juifs quittaient Israel que ne venaient parce que la situation economique et securitaire du pays etait catastrophique la plupart du temps, surtout pour les Juifs, ecrases d’impots, soumis a l’arbitraire et au chantage, expulses, assassines, voles, et presque jamais defendus par personne. Cependant la Galilee en particulier a garde une population antique de fermiers juifs pratiquement jusqu’a l’epoque sioniste et Tiberiade est restee une ville juive, quand elle etait peuplee, ce qui n’etait pas toujours le cas, aussi jusqu’au bout ou presque.

En ces jours ou Ahmed Tibi se voit deja au gouvernement et clame que le concept meme de Terre d’Israel est « colonialiste », il est important de se rememorer la verite historique.

C’est reparti !

Apres deux ans d’inactivite sur ce blog, et de semi inactivite en francais en general sur les reseaux sociaux, je vais essayer de recommencer a ecrire ici, sur la politique, l’economie, la religion, les series teles et ce qui me passe par la tete. Mon clavier est en qwerty, je peux rajouter les accents mais ca demande beaucoup de travail supplementaire donc cela dependra de mon temps libre et de mon bon vouloir, ne m’en veuillez pas.

Pourquoi un blog en 2020? Ca parait has been mais ca offre une certaine liberte et un controle que les reseaux sociaux n’offrent pas. Le but n’est pas de faire du like et du commentaire, juste d’ecrire ce que j’ai envie. Je ne sais pas avec quelle frequence je vais publier, je vais essayer une fois par semaine mais ca dependra a la fois de mon temps libre et avant tout de mon inspiration.

Cette semaine c’est Pourim, j’avais ecrit des articles dans le passe sur le sujet, je vais donc commencer par faire le point sur le sujet. A bientot !

Jesus II – le retour

Hanoukka est sur le point de commencer et cette année la fête sera couplée à Noël, qui célèbre la naissance de Jésus, et se terminera avec sa circoncision le jour de l’an. Sauf que je me pose une question depuis quelques temps: Jésus a-t-il existé ? J’ai déjà discuté de ce sujet dans deux articles précédents mais j’ai depuis approfondi la question.

Voilà une interrogation apparemment ridicule. L’existence de Jésus est considérée comme établie par la quasi-totalité des historiens et des spécialistes de la question. Comme le rappelait le dossier récent du Point sur lui: « Deux mille ans plus tard, nous disposons à son sujet d’une documentation d’une richesse rare pour un homme de l’Antiquité, et la recherche historiographique qui s’est développée depuis le XVIIIe siècle nous aide à mieux cerner sa biographie et sa personnalité. »

C’est d’ailleurs un des arguments massue souvent utilisé contre ceux qui nient que le messie des chrétiens a existé: nous savons plus de choses sur lui que sur Vercingétorix ou Alexandre le Grand. Et s’il n’a pas existé alors rien ne prouve que ces derniers aussi. Et pourtant personne n’a jamais nié leur existence.

Sauf que – c’est complètement faux. Nous n’avons absolument pas plus, ni même autant, d’informations et de sources historiques de première main sur Alexandre, Vercingétorix ou n’importe quel autre personnage connu de l’Antiquité. Parce que concernant Jésus, nous n’avons strictement rien. Rien du tout. Aucune source hors les Evangiles écrits au minimum 50 ans après sa mort supposée (voire beaucoup plus).

La thèse qui rejette l’existence de Jésus, dite « mythiciste », a été avancée depuis plus de 200 ans sous diverses formes. Elle a connu son plus grand succès au début du 20ème siècle avant d’être, apparemment, réfutée de façon quasi-définitive. Et depuis plusieurs décennies, cette thèse semblait appartenir au même monde que les théories de conspiration ou les théories sur les extra-terrestres qui ont construit les pyramides, celui de la pseudo-science farfelue et paranoïaque, très loin du monde académique. Pourtant elle revient en force ces dernières années, pas seulement portée par des chercheurs autodidactes illuminés mais de plus en plus, par des gens dotés de vrais cursus universitaires. Néanmoins le consensus académique sur le sujet reste favorable à l’idée que Jésus a bien existé, même si nous ne savons pas grand chose de sa vie réelle.

J’ai étudié le sujet sans a priori, lisant de nombreux articles et livres, allant des thèses les plus absurdes (le christianisme est un complot de l’élite romaine) à l’orthodoxie chrétienne. Que Jésus a existé ou non ne change rien à ma vie. S’il a existé il était un prophète illuminé parmi les très nombreux qui encombraient la Judée à l’époque, sauf qu’il aura eu, post-mortem, plus de succès, sans doute par hasard. S’il n’a pas existé, les choses deviennent un peu plus intéressantes parce qu’il faut alors expliquer comment et pourquoi il a été inventé et comment est né le christianisme.

Les deux principaux ouvrages sur lesquels je vais m’appuyer ici sont « Did Jesus Exist » du professeur Bart Ehrman, un des plus grands spécialistes mondiaux de la question, et qui répond par l’affirmative – bien qu’il ne croit pas du tout au Jésus des Evangiles – et « On the Historicity of Jesus » de Richard Carrier, un docteur en histoire et militant athéiste, qui, après l’avoir réfutée est aujourd’hui la figure de proue de la thèse mythiciste. Et je dois dire immédiatement plusieurs choses: d’abord il est absolument impossible en l’état actuel des connaissances de déterminer de façon affirmée qui a raison. Une grande partie des opinions est le résultat de pure spéculation, elle-même colorée par les a priori idéologiques de leurs auteurs. Néanmoins je dois dire d’emblée que la thèse mythiciste minimale développée par Carrier est beaucoup plus convaincante que les arguments assez légers de Ehrman (qui a écrit avant mais répond directement à certains arguments de Carrier avec qui il a eu plusieurs discussions dans les médias).

Comment donc une thèse qui semblait avoir été complètement vaincue il y a un siècle peut-elle ressurgir aujourd’hui ? En fait, la thèse mythiciste n’avait pas été proprement réfutée à l’époque mais seulement certaines versions effectivement peu sérieuses qui ne voyaient de façon simpliste dans le christianisme qu’une religion à mystère paienne et ignoraient complètement les aspects proprement juifs de sa théologie. Dans l’ombre de l’histoire officielle, les mythicistes ont continué à travailler et à avancer leurs propres recherches, et émergent aujourd’hui avec de nouveaux arguments beaucoup plus difficiles à attaquer.

Commençons par le commencement: d’abord pourquoi douter que Jésus a existé ?

Comme je l’ai dit au début, il n’existe aucune source contemporaine de Jésus qui évoque son existence. L’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence, c’est certain. Néanmoins, la Judée de l’époque n’était pas un coin paumé au fin fond de l’Empire romain mais une province qui intéressait de nombreux historiens et commentateurs de l’époque, à commencer par les Juifs, et personne n’a rien écrit sur lui ou son ministère. Nous n’avons pas toutes les sources de l’époque et il est possible que les textes qui auraient parlé de lui n’aient pas été conservés. Sauf que c’est très improbable puisque justement ceux sont les chrétiens de l’antiquité et du moyen-âge qui ont en grande partie décidé ce qui est arrivé jusqu’à nous, et tout ce qui évoquait de près ou de loin Jésus a été gardé. Philon d’Alexandrie, le célèbre philosophe juif qui vivait exactement à la même époque et dont la philosophie est quasi-identique sur de nombreux points à celle des premiers chrétiens, ne dit pas un mot sur lui bien qu’il suivait de près la situation à Jérusalem. Ni Philon, ni personne à l’époque. Donc si Jésus a existé, il était tellement marginal qu’il n’a laissé aucune impression à personne, ce qui contredit complètement l’histoire officielle chrétienne et nécessite d’expliquer ce qui c’est passé autant que s’il n’avait pas existé (voire plus en fait).

Il existe des historiens ultérieurs, vers la fin du premier siècle, qui évoquent Jésus d’une façon plus ou moins directe. Mais soit ils ne font que nous apprendre l’existence de chrétiens et pas de Jésus lui-même, soit il s’agit d’interpolations de scribes chrétiens rajoutées aux textes originaux, par erreur le plus souvent (des commentaires dans la marge insérés plus tard par un autre scribe dans le texte). L’exemple le plus célèbre est celui du « Testimonium Flavianum » – un paragraphe qui se trouve dans les « Antiquités juives » de Flavius Josèphe et que voici:

« En ce temps-là paraît Jésus, un homme sage, si toutefois il faut l’appeler un homme, car ; c’était un faiseur de prodiges, un maître des gens qui recevaient avec joie la vérité. Il entraîna beaucoup de Judéens et aussi beaucoup de Grecs ; Celui-là était le Christ. Et quand Pilate, sur la dénonciation des premiers parmi nous le condamna à la croix, ceux qui l’avaient aimé précédemment ne cessèrent pas. Car il leur apparut le troisième jour, vivant à nouveau ; les prophètes divins avaient dit ces choses et dix mille autres merveilles à son sujet. Jusqu’à maintenant encore, le groupe des chrétiens ainsi nommé après lui n’a pas disparu. »

Pas besoin d’être un expert pour comprendre qu’un Juif pieux comme Josèphe n’aurait jamais écrit ce texte, en fait seul un chrétien aurait pu l’écrire. Le consensus des historiens est quasi-total sur le fait que ce paragraphe n’est pas authentique mais il y a débat pour savoir si tout le paragraphe est faux ou seulement une partie. Je ne vais pas entrer dans ce débat mais il prouve à quel point les spécialistes sont parfois tellement pris dans leurs idées qu’ils ne voient plus les choses clairement. Flavius Josèphe a écrit « La Guerre des Juifs » juste après la première guerre judéo-romaine de 67-74. Dans ce livre il revient longuement et en détail sur les décennies qui ont précédé le conflit. Il évoque plusieurs pseudo-messies sauveurs (littéralement « Jesus Christ » en grec) qui ont créé des troubles – aucun n’est le Jésus des Evangiles, bien qu’un s’appelait Jésus (Yoshua) de Jérusalem et son histoire ressemble beaucoup sur certains points à celle de Jésus de Nazareth. Sauf qu’il a fait parlé de lui 30 ans après la mort supposée de ce dernier et quand le christianisme existait déjà (mais pas les Evangiles). 20 ans après, en 93, il a écrit les « Antiquités juives », et c’est là qu’on retrouve ce fameux paragraphe qui n’a aucune logique. Il évoquerait Jésus sans presque rien dire sur lui alors qu’il s’adresse à un public romain, et que ce n’est pas sa méthode, il donne toujours beaucoup de détails. Et ce paragraphe n’a pas de continuité logique avec celui qui le précède ni celui qui le suit. En fait si on l’enlève, tout est beaucoup plus clair et logique. Bref, il n’y a aucun doute que tout ce paragraphe est un faux. D’ailleurs personne n’en avait jamais entendu parlé avant le 4ème siècle, et pourtant des apologistes chrétiens connaissaient et citaient Flavius Josèphe avant, mais pas ce passage. Et malgré tout ça, il y a une (petite) majorité d’experts  aujourd’hui pour penser que ce paragraphe contient un noyau authentique. Cela incite à se demander s’ils sont sérieux.

Donc aucune source non-chrétienne n’a entendu parler de Jésus à l’époque. Ce n’est pas suffisant pour dire qu’il n’a pas existé. Ce qui fait pencher la balance c’est le fait que les premiers textes chrétiens historiques dont nous disposons (essentiellement les Epitres authentiques de Paul et quelques autres, qui datent des années 50), ne parlent pas de Jésus comme d’un être humain réel mais comme d’un personnage cosmique. Dans toutes ces lettres et malgré les interpolations ultérieures reconnues par tout le monde, aucun détail de la vie de Jésus n’est jamais donné, aucune parole prononcée – toutes les citations de Jésus viennent soit de la Septuante (la traduction grecque de la Bible hébraïque), soit de « révélations » faites directement par Jésus à Paul. Au contraire ce dernier se défend constamment de n’avoir jamais reçu la moindre tradition sur Jésus, que tout ce qu’il sait vient de révélations directes – et c’est pour ça qu’il est considéré comme un apôtre. Il explique en long et en large que tout le message de Jésus vient des textes saints (l’Ancien Testament) et des révélations reçues par les apôtres et c’est par les apôtres que les gens connaissent Jésus.

Alors qui était ce Jésus s’il n’était pas un homme réel et comment sont apparus les Evangiles qui racontent sa vie ?

C’est là que ça devient passionnant. Parce que Jésus Christ, le Sauveur Messie/Oint, était un personnage déjà connu dans le Judaïsme, ou en tout cas certains courants, des siècles avant le christianisme ! Philon en parle justement longuement. Certaines sectes juives semblaient penser, en se basant sur des textes bibliques qui évoque ça plus ou moins directement, qu’à l’origine Dieu avait créé en tout premier un être, une sorte d’Adam cosmique, par l’intermédiaire duquel il a ensuite créé le reste de la création. Cet Adam cosmique était son « fils » et a été identifié au futur sauveur (Yoshua/Jésus). En se basant encore une fois sur des textes de la Bible hébraïque dont le célèbre Isaïe 53, toute une théologie a été batie sur l’idée que cet Adam/Jésus devait descendre du 7ème ciel ou il se trouvait aux côtés de Dieu jusqu’au firmament (l’espace entre la Terre et la Lune, dont on pensait à l’époque qu’il était le royaume de Satan et des démons), de façon déguisée, prendre l’apparence d’un homme, se faire tuer par les démons et alors ressusciter dans toute sa gloire pour confondre et vaincre Satan, seul son sang parfait pouvant effacer les péchés des hommes (je résume grossièrement). Tout ce processus se passait dans le cosmos ou les sphères spirituelles, pas sur Terre. Le christianisme serait donc né de la conjonction de ces idées avec des concepts hellénistiques et a pris la forme d’une religion à mystère dont l’objectif principal était de remplacer le culte du Temple par celui intime de Jésus. Paul voulait aller plus loin en abolissant le respect des lois de la Torah, ce à quoi s’opposait Pierre – le probable fondateur de la secte.

Notons que cet Adam cosmique n’a pas disparu du Judaïsme puisqu’il semble correspondre au personnage talmudique et kabbalistique de Metatron.

Après la destruction du Temple – probablement vu par les chrétiens comme la confirmation de leurs croyances -, un auteur de la tendance paulienne a écrit le premier Evangile « selon Marc ». Il est la base de tous les autres évangiles qui le copient (parfois mot à mot), le réécrivent, le critiquent, mais ne viennent pas d’une autre source (il existe une théorie d’une source appelée Q mais elle n’apparait plus vraiment crédible aujourd’hui et de toute façon ce Q aussi se serait basé sur Marc). Cet évangile selon Marc a été écrit comme une sorte de séries de midrashim faits pour présenter les thèses chrétiennes et mélés à d’autres inspirations, en particulier la vie de Socrate et les récits d’Homère. Comme les midrashim, il s’agit de récits imaginaires et allégoriques. Il n’y a là aucun souvenir, aucun témoignage réel, aucune tradition transmise oralement et l’analyse du texte peut le prouver facilement.

Les autres évangiles sont des réponses à Marc d’abord, puis à Matthieu (qui est pro-Pierre et pro-Torah) etc… chacun réécrivant l’histoire en fonction de sa vision théologique, pas en fonction de ce qui ce serait réellement passé.

La clé de la compréhension du passage d’un Jésus cosmique à un Jésus historique est liée à la disparition de tous les fondateurs et la première génération chrétienne, probablement dans les années 60. Des années 60 à 80-90, nous n’avons aucun texte chrétien. Ce trou générationnel, couplé au fait que le christianisme était une religion à mystère, dont les secrets n’étaient connus que d’un nombre réduit parmi les fidèles (qui n’étaient pas nombreux à la base) explique comment les chrétiens de la fin du siècle se sont mis à croire à l’existence réelle de Jésus (pas tous d’ailleurs, loin de là).

Un autre point avant de passer aux arguments de ceux qui pensent que Jésus a réellement existé: la secte chrétienne originale, celle qui suivait la Torah, a continué à survivre pendant quelques siècles avant de disparaitre. Nous savons indirectement – l’église a éliminé systématiquement les écrits de toutes les sectes dissidentes – que ces continuateurs du christianisme originel avaient eux aussi fini par croire en un Jésus historique – mais ils le faisaient vivre un siècle plus tôt, à l’époque Hasmonéenne. Ce qui correspond exactement à certains écrits sur Yeshu dans le Talmud – soit il s’agit du véritable Jésus originel conservé dans la tradition juive aussi, soit les rabbins ne connaissaient que la secte chrétienne originale et sa version de Jésus et ont proposé leur propre explication de son histoire.

Que répondent les partisans de la thèse de l’existence de Jésus ?

Après tout si la quasi-totalité des historiens et chercheurs pensent que Jésus a existé ils doivent s’appuyer sur des arguments solides, non ?

Le premier argument est justement que « la quasi-totalité des historiens et chercheurs pensent que Jésus a existé », donc toute personne qui pense le contraire est un illuminé ou un inculte. C’est l’argument d’autorité par excellence et il n’a aucune logique. Mais il sert à éviter le débat. Ce que je peux comprendre, après tout les partisans de théories complètement folles comme les « 9/11 truthers » (ceux qui pensent que c’est le gouvernement américain qui est responsable du 11 septembre) ont toujours des arguments qui en surface semblent convaincants bien qu’ils soient en fait absolument stupides. Cependant je ne pense pas que cela soit le cas ici. En fait, il semble tout simplement que les historiens ne se soient pas posés la question et que jusqu’à récemment aucun n’a cherché à peser les évidences sérieusement. L’argument d’autorité est donc avant tout un argument d’esprit de mouton. Il faut donc de meilleures réponses.

Le deuxième argument le plus utilisé est que « si Jésus n’avait pas existé, les adversaires polémiques juifs et païens des chrétiens auraient été les premiers à l’affirmer ». Là encore, ça n’a pas grande logique. Avant la fin du premier siècle, personne ne faisait vraiment attention aux chrétiens. Les polémiques anti-chrétiennes commencent vraiment au second siècle, des dizaines d’années voire un siècle après la mort supposée de Jésus. Personne à ce moment là n’avait ni les moyens ni d’ailleurs de raisons de douter de son existence. Et pourtant certains l’ont apparemment fait (y compris des chrétiens).

Le troisième argument le plus classique est celui du « ridicule » de Jésus. Un messie inventé n’aurait pas été aussi faible et facilement vaincu. Mais nous avons vu au contraire que toute la théologie chrétienne reposait sur l’idée de la mort et de la résurrection du Messie. Il devait être humilié et tué pour expier nos fautes.

Le quatrième argument affirme que les différences entre les Evangiles prouvent qu’ils proviennent de témoins différents, tandis qu’une source unique et inventée aurait au contraire produit des textes identiques. Mais nous avons vu que les différences sont le résultat de débats théologiques, pas de témoignages variants.

Le cinquième argument accepte que les Evangiles ne rapportent pas la réalité historique mais ils contiendraient quand même un noyau de faits historiques enfouis sous les inventions et les embellissements. C’est une possibilité, mais rien de plus, personne n’a réussi à établir avec certitude le moindre de ces faits.

Le sixième argument est que « si Jésus n’a pas existé, alors d’où vient le christianisme ? » – et j’ai présenté ici une thèse, absolument pas certaine mais possible, qui répond à cette question. Cela signifie qu’en se basant sur les éléments réels dont nous disposons il est possible de reconstruire des scénarios crédibles et qui correspondent aux faits, qui voient l’apparition de la religion chrétienne sans que Jésus existe réellement.

Enfin le dernier argument repose sur les propos de Paul. Pris littéralement dans certains passages, il semble que Paul sous-entende que Jésus avait un frère (Jacques), et il évoque son père et sa mère (sans donner de noms). Mais tous ces passages sont interprétables de manière allégorique et correspondent en fait assez bien à la théologie du Jésus cosmique. Le fait est que Paul ne donne aucun détail de la vie terrestre de Jésus, ne cite jamais le moindre propos qu’il a tenu ni la moindre action qu’il a fait lors de son ministère, n’évoque aucun évènement de sa vie en dehors de sa crucifixion. Il ne dit même pas qu’il est né, mais qu’il a été créé, comme Adam.

Aussi, pour le moment et en l’absence d’arguments plus convaincants, je dois avouer que la thèse mythiciste me semble plus pertinente. Cependant ce n’est pas une certitude. Beaucoup repose sur des conjectures et des interprétations. Les textes dont nous disposons aujourd’hui ont été modifiés, réécrits, transformés pendant des siècles et ne représentent qu’un petit pourcentage de ce qui existait à l’époque. Il se peut que l’archéologie fasse de nouvelles découvertes qui changent toute la donne. C’est ce qui est arrivé dans le passé pour d’autres figures bibliques que certains croyaient imaginaires comme David ou les Hittites. Je reste donc prudent.

Le vide spirituel de l’Occident

Mon article sur les trois pièges à éviter suite aux attentats de Paris a suscité beaucoup de commentaires et quelques critiques, un certain nombre se focalisant sur le troisième point que j’évoquais: le vide spirituel de l’occident. Je vais donc essayer de développer un peu plus ce que je voulais dire par là, très rapidement, même si un tel sujet mérite d’être traité par un ouvrage entier.

L’Occident s’est créé sur l’héritage du monde classique, d’Athènes, Rome et Jérusalem. En s’appuyant sur cet héritage, les Européens ont créé les bases du monde moderne fondé sur la protection des libertés, en particulier la liberté de penser et de critiquer. Mais nous sommes arrivés à un moment où le monde occidental s’est coupé de ses propres racines philosophiques, juridiques et bibliques et continue à avancer sans savoir où il va.

Le thème du « désenchantement du monde » n’est pas nouveau. La science a façonné un univers (apparemment) rationnel, où tout semble avoir une explication logique, dans lequel le magique, le religieux, le spirituel sont relégués au rang de superstitions. La société occidentale actuelle se concentre exclusivement sur l’accomplissement personnel et matériel de ses membres. Gagner suffisamment, « se réaliser » et être « heureux » sont les mots d’ordre de la culture dans laquelle nous vivons.

L’Occident a été trahi par ses propres élites intellectuelles. Depuis les années 60, le monde académique, puis tout le milieu intellectuel, a été contaminé par une nouvelle façon de penser qui rejette ce qui fut l’objet même de son existence: la recherche de la vérité. L’idéologie post-moderne et son bras armé, le politiquement correct, ont pris le contrôle progressivement des universités, en particulier dans les sciences sociales, et formé des générations entières à nier la réalité, le monde tel qu’il est, et sa compréhension, tout en se complaisant dans la haine de soi et l’autoflagellation perpétuelle et moralisatrice. Le monde académique, hormis les sciences dures, n’est plus qu’un immense marais de médiocrité et de bêtise où quelques ilots de lumière survivent encore.

L’être humain a besoin de transcendance pour vivre, de quelque chose qui le dépasse, et qui donne un sens à sa vie. La société ne lui propose plus rien qui réponde à ces besoins. Je ne parle pas forcément de religion et de croyance. D’ailleurs la religion elle-même peut se fossiliser et ne plus répondre aux attentes des hommes. Je n’ai aucun amour pour la religion catholique traditionnelle moyen-âgeuse. Mais il faut admettre que le catholicisme bien pensant et bien propre sur lui de l’après-guerre, qui donne parfois l’impression de vivre dans le pays des bisounours, est le premier responsable de son effondrement en occident. Il n’a plus rien à dire – à part quelques banalités vaguement socialisantes.

Il y a d’autres façons de se transcender. Pendant un temps, le monde occidental à remplacé la religion chrétienne par le nationalisme messianique, ce qui a mené à une impasse, mais la réaction fut de jeter le bébé de la nation avec l’eau du bain, surtout en Europe. Et il ne reste plus rien. Les gens comblent avec ce qu’ils peuvent – la drogue, la télé-réalité, les divertissements…. Et une manifestation de cet état de fait est qu’ils ne font plus d’enfants. En Europe occidentale, minorités musulmanes et chrétiens intégristes compris, les femmes font en moyenne 1,5 enfants, alors qu’il en faut 2,1 juste pour stabiliser la population à long terme.

Pour de nombreux intellectuels conservateurs, comme David Goldman, auteur de « How Civilizations Die » ou Yoram Hazony, à mon avis le plus grand penseur israélien, cet effondrement démographique, sans précédent dans l’histoire de l’humanité, exprime une grande désillusion métaphysique. Les occidentaux (et ils ne sont pas les seuls d’ailleurs) ne croient plus en eux-mêmes, ni en l’avenir. Ils vivent pour le maintenant et la satisfaction immédiate de leurs désirs individuels. C’est évidemment une recette qui mène au désastre et au suicide collectif – soit par la disparition démographique soit par le remplacement par des minorités religieuses extrémistes dont la natalité est sensiblement plus élevée.

Car nombreux sont ceux qui ne peuvent pas se satisfaire de cette absence de transcendance du monde moderne. Et c’est ce qui explique le succès des sectes ainsi que des mouvements islamistes, bien au-delà des jeunes d’origine musulmane: ils donnent un but à la vie, ils donnent du sens, ils offrent une mission et la possibilité de changer le monde. Le monde occidental ne propose que doute et relativisme moral, ils incarnent au contraire une vérité qui se veut absolue. Ils attireront de plus en plus de gens à mesure que le monde occidental sera incapable de proposer une alternative.

Est-il déjà trop tard ? Tout le monde ne le pense pas. Yoram Hazony pense que c’est le rôle des Juifs que d’aider les occidentaux à revenir vers la Bible et son message divin. Peut-être la concurrence musulmane finira-t-elle aussi par réveiller les chrétiens. Ou peut-être trouvera-t-on une autre voie. Car sinon, l’alternative sera, à plus ou moins long terme, la fin de l’Occident.