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La communauté juive de France est-elle sur le point de disparaitre ?

alya

 

Update: Une version plus récente de ce post a été publiée sur « The Times of Israel Français ».

Je suis en France depuis 3 mois et partout où je vais, dans le cadre de mes activités professionnelles, les gens me parlent de quitter la France pour Israel, prochainement, demain, plus tard, un jour, mais en tout cas ils ne voient clairement pas leur avenir ni celui de leurs enfants en France.
Dans le même temps, l’aliyah française a bondi de 63% cette année en atteignant 3120 Olim, un nombre qui sans être un record absolu, est néanmoins un des plus élevés jamais atteint. Et encore, la majeure partie de cette hausse s’est produite ces derniers mois. Fin aout, lors d’une réunion avec Ariel Kandel, le directeur de l’Agence juive à Paris, ce dernier s’attendait à 2500 Olim pour 2013, un chiffre déjà très satisfaisant. L’explosion a eu lieu à partir de la rentrée et n’a cessé de s’amplifier depuis. Le Global Center de l’agence juive traiterait près de 900 appels par jour en ce moment contre quelques dizaines en temps normal.

Ajoutons à cela le « plan de sauvetage » élaboré par une commission inter-ministérielle pour l’Aliyah française et qui parle d’investissements importants pour faire venir en Israel plus de 40,000 personnes d’ici 2016. Alors sommes-nous à la veille de la disparition de la communauté juive de France ?

Les raisons de la vague d’aliyah sont connues. Depuis 2000 et le début d’une nouvelle vague d’antisémitisme issue de l’immigration arabo-musulmane avec le soutien ou la compréhension de l’extrême-gauche qui ne veut y voir que de l’antisionisme, une rupture s’est opérée dans l’identité juive française. Jusqu’à présent, les Juifs de France n’avaient aucun mal à conjuguer leur identité de citoyens français et leur identité juive. Pour la plupart, la question ne se posait pas de savoir s’ils étaient des Français juifs ou des Juifs français, ils étaient tout simplement Juifs et Français, sans y voir la moindre contradiction. La montée du nouvel antisémitisme, couplée à l’absence totale de réaction des pouvoirs publics socialistes voire à la négation de l’antisémitisme dans un premier temps, a été un choc profond pour la communauté juive et beaucoup ont alors compris que leurs petits enfants ne grandiraient pas dans ce pays.

En ce sens, les propos actuels sur l’envie de partir ne sont pas nouveaux, ils expriment par contre une plus grande urgence. Car si les pouvoirs publics ont depuis adopté un comportement irréprochable et ne tolèrent plus l’expression de l’antisémitisme, l’antisémitisme n’a pas régressé et a même progressé violemment, de l’assassinat d’Ilan Halimi en 2006 aux massacres de Mohammed Merah à Toulouse en 2012, en passant par Dieudonné et ses quenelles actuellement omniprésentes. Le climat est clairement malsain.

Le deuxième facteur est la lourde crise économique que traverse l’Europe depuis 2008 et la France en particulier. Israel n’a pas connu la récession en 2009 et a vite renoué avec la croissance. Le chômage est descendu ce mois ci à 5,5% un chiffre historiquement bas. Le PIB par habitant à parité de pouvoir d’achat est maintenant d’un niveau presque équivalent à celui de la France – encore 2-3 ans pour le dépasser au rythme actuel – contre à peine 80% il y a 10 ans. Dans ces conditions, Israel semble offrir des opportunités intéressantes surtout pour les jeunes. Récemment, un excellent article de The Marker comparait le destin des Juifs séfarades qui ont choisi de venir en Israel avec ceux qui étaient partis en France. Sans entrer dans le débat du pourquoi, il est incontestable que ceux qui sont partis en France ont beaucoup mieux réussi que ceux partis en Israel. Mais cela n’est pas forcément le cas aujourd’hui. En fait, il est possible qu’un jeune séfarade de 18 ans, à niveau égal, réussisse mieux en Israel qu’en France.

Le troisième facteur, plus conjoncturel, découle de la politique fiscale du gouvernement de François Hollande – irréprochable sur sa politique extérieur par ailleurs. Dans ces conditions, il devient très intéressant de faire son aliyah pour protéger ses revenus ou simplement pour pouvoir entreprendre.

Cela signifie-t-il qu’il n’y aura bientôt plus de Juifs en France ? D’abord de combien de gens parlons-nous ?

La question du nombre de Juifs en diaspora se heurte généralement au problème de savoir qui est juif. Déjà que cette question se pose en Israel où la réponse est censée être relativement aisée à apporter, on imagine que la difficulté est démultipliée dans les pays où les Juifs sont des citoyens intégrés, assimilés, où leur identité juive n’est qu’une possibilité parmi d’autres. Cette problématique a été encore parfaitement illustrée par le fameux rapport du center Pew sur le Judaisme américain paru en octobre dernier. Alors que la dernière étude importante sur la communauté américaine, en 2001, avait estimé le nombre de Juifs à 5,2 millions et en diminution, l’étude Pew en compte 6,7 millions en 2013. La différence s’explique intégralement par des questions de méthodologies et de définition. Pew, qui n’est pas un groupe juif, compte comme Juifs des gens que nous n’identifierions pas forcément comme tels, et inversement ne comptent pas comme Juifs des gens qui le seraient indubitablement à nos yeux. Par exemple, le rapport compte 500,000 adultes américains dont les deux parents sont juifs mais qui ne se définissent pas comme tels ou seulement partiellement et sont au choix sans identité ethnique ou religieuse, chrétiens ou bouddhistes. Or il s’agit peut-être de Juifs complètement assimilés mais ils sont Juifs quand même. De même la méthodologie choisie pour compter les Juifs est surement critiquable, c’est une question plus technique qui n’a pas encore été évoquée, ou très peu, dans le débat autour du rapport, mais elle surgira probablement plus tard.

Alors combien de Juifs en France ? Le même centre Pew a récemment estimé leur nombre à seulement 350,000 mais ce n’était pas une enquête spécifique sur les Juifs de France et il est probable qu’il s’agisse d’une erreur. On a souvent entendu parler de 600 ou 700,000 juifs en France dans les années 80. Mais çela ne reposait sur aucune étude scientifique. Les seules enquêtes sur le sujet ont été menées par Doris Bensimon, qui estimait le nombre de Juifs à 535,000 en 1980, et Erik Cohen, qui lui estimait leur nombre à 520,000 en 1988 et 500,000 en 2002. Sur la base de ces derniers chiffres, les estimations actuelles tournent autour de 480,000, simplement en continuant la tendance et en prenant en compte la hausse de l’Aliyah.

Les chiffres des différentes études semblent cohérents entre eux mais les méthodologies ne sont pas toujours les mêmes et en y regardant de plus près des choses ne « collent » pas. Par exemple, l’étude de Bensimon dénombre 280,000 séfarades, 180,000 ashkénazes et 75,000 qui ne se définissent pas ainsi – probablement essentiellement des « Israélites » à l’ancienne qui sont eux-mêmes ashkénazes (alsaciens) pour la plupart.

L’étude de Cohen de 2002 compte 350,000 séfarades, 120,000 ashkénazes et 30,000 mixtes que Cohen ajoute aux ashkénazes. Comment en 20 ans le nombre d‘ashkénazes aurait-il pu s’effondrer de la sorte ? Même si aucun bébé ashkénaze n’était né, la baisse n’aurait pas été aussi forte. Comme il n’y a pas eu à notre connaissance d’émigration ashkénaze massive depuis la France, difficile de concilier ces chiffres. Il est donc possible que l’étude de 2002 sous-estime le nombre d’ashkénazes en France et donc de Juifs tout court, d’au moins 50,000.

La baisse du nombre de Juifs en France depuis les années 80 peut s’expliquer par les mariages mixtes et l’assimilation (31% de couples mixtes selon Cohen en 2002), probablement, mais surement aussi par l’émigration. Ainsi il y aurait selon l’estimation du consulat général de France à Tel Aviv près de 150,000 Français résidants en Israel. Le nombre d’électeurs inscrits a bondi de 15,000 en 2002 à 62,000 en 2012. Le bureau des statistiques israélien dénombre 73,000 Franco-Israéliens résidants dans le pays mais il ne compte que les gens nés en France (43,000) – ce qui exclut les gens nés en Algérie ou ailleurs – et les enfants dont le père est né en France (30,000), mais pas ceux dont seule la mère est française, ni les petits-enfants. Le nombre de 150,000 est donc raisonnable. Rajoutons les Juifs français qui sont partis dans d’autres pays, notamment ces 15 dernières années pour New York, Miami ou Londres où on trouve des communautés judéo-françaises de plusieurs milliers de personnes.

Admettons qu’il reste entre 480,000 et 530,000 Juifs en France. Mais le nombre de zakaye aliyah est plus important. Le droit au retour s’applique à toute personne ayant au moins un grand parent juif et leur conjoint. Donc Sarkozy et Carla pourraient faire leur aliyah. De combien de gens en plus s’agit-il ? En 1990 lors de l’ouverture de l’URSS on estimait le nombre de Juifs à 1,5 million mais le nombre d’ayant droits à l’aliyah à 3 millions, donc le double. L’assimilation étant quand même nettement moins forte en France que ce qu’elle fut en ex-URSS, on parle probablement de quelque chose comme 250,000 personnes. Cependant, ces gens ne sont que marginalement intéressés par l’aliyah en général. Environ 10% des olim de France ne seraient pas Juifs selon la Halakha – donc des conjoints de juifs ou des gens dont la mère n’est pas juive. Donc le potentiel maximal de l’aliyah en France est à la louche de 600,000 personnes.

La grande fuite hors de France a déjà commencé, doucement, depuis longtemps. Elle s’accélère. Mais à moins que Dieudonné ne soit élu Président de la République, tous les Juifs de France ne partiront pas. Je ne sais pas quel est le potentiel d’aliyah. On découvre toujours avec surprises que des gens extrêmement bien intégrés et qui juraient encore il y a quelques mois qu’ils ne quitteraient jamais la France vont s’inscrire à l’agence juive. Un autre ami, qui m’expliquait il y a quelques années comment il se battrait jusqu’au bout en France, déplore maintenant que sa profession ne soit pas transportable en Israel. Dans le passé j’aurais prédit que guère plus de 100 ou 150,000 Juifs de France seraient, dans des conditions extrêmes, prêts à venir en Israel. Je pense maintenant que ces mêmes chiffres sont réalisables dans les conditions actuelles si Israel est capable de faire les efforts pour les accueillir. Si une telle masse de gens quitte la France, la suite est réellement imprévisible.

Les Juifs ont-il un avenir en France ?

Ce n’est pas vraiment une question très nouvelle puisqu’elle est posée depuis le début des années 2000. Mais après Mohammed Merah, le groupe terroriste démantelé, les délires sur Twitter et le film diffusé sur Arutz 10 de Tzvi Yehezkeli, elle est plus que jamais d’actualité.

Autant le dire tout de suite, je ne pense pas que la France soit sur le point de devenir une République islamique. Ni même dans 50 ans. Michèle Tribalat, qu’on ne peut soupçonner d’autocensure politiquement correct, explique clairement que le nombre de musulmans en France est très inferieur à ce que certains racontent – j’entends fréquemment parler de 10 ou 12 millions de musulmans en France, c’est n’importe quoi.

Mais le fait que les musulmans restent minoritaires ne signifie pas que leur hostilité permanente (ou d’une grande partie d’entre eux) envers les Juifs n’est pas une menace. Ils restent 10 fois plus nombreux, et se radicalisent à grande vitesse. La police ne peut pas consacrer tous ses moyens à protéger la communauté juive, et la tentation est grande pour une bonne partie de la population française de se dire que le plus simple serait que les Juifs se fassent plus discrets ou s’en aillent pour ramener le calme. D’ailleurs ce discours est plus ou moins déjà ouvertement tenu dans certains milieux.

Malgré tout, je pense que ce n’est pas pour cela que les Juifs n’ont pas d’avenir en France. Ces éléments ne font que renforcer une situation qui existerait dans tous les cas : les Juifs n’ont pas d’avenir en France parce qu’aucun groupe intelligent, innovateur et entrepreneurial comme les Juifs n’a d’avenir en France. La France est le pays occidental le moins libéral, le plus étatiste, règlementé, kafkaïen du monde occidental. Tout est sous le contrôle de l’Etat, tout est soumis à des règles, des décrets, des régulations, des permis, de la bureaucratie. Il est impossible de faire quoi que ce soit. Et les impôts sont les plus élevés des pays développés.

Les Juifs n’ont pas attendu les années 2000 pour partir. D’après Eric Cohen, un sociologue spécialiste de la communauté juive de France, le nombre de Juifs a décliné depuis 1980 de 535,000 à 520,000 en 1988, et 500,000 en 2002. On est probablement autour de 480,000 aujourd’hui voire moins. L’assimilation explique une partie de cette baisse comme dans toute la diaspora, mais l’émigration, vers Israel bien sûr, mais aussi les USA ou l’Angleterre, explique encore plus que le nombre de Juifs en France décroit. Il est intéressant de noter d’ailleurs que ce sont surtout les jeunes qui partent, et les jeunes qualifiés en particulier, et pas que les retraites comme on le croit souvent. L’âge moyen des Olim de France quand ils arrivent est autour de 30 ans.

Je pense donc que nous allons assister à une amplification du phénomène des départs. Certes, cela prendra du temps. Quitter le pays ou on est né, où on travaille, on a sa famille, un logement, une vie, est très difficile. Faire son aliyah, ce n’est pas venir vivre à l’année au pays des vacances. C’est découvrir une culture différente, une façon de se comporter et de réfléchir qui ne correspond pas à ce à quoi on était habitué, perdre ses réseaux professionels et soutiens, ne pas être reconnu à sa juste valeur, devoir tout réapprendre à zéro. Cela demande préparation et réflexion. Mais il n’y a pas d’autre choix.

Une seule solution, le retour a Sion

 

J’avais l’intention d’écrire quelque chose sur l’Aliyah et surtout les conseils pour bien la réussir. Mais les évènements récents me rappellent qu’il est avant tout important de savoir pourquoi faire son Aliyah.

Ce n’est pas que de telles horreurs soient impossibles en Israël. Le massacre de la famille Fogel à Itamar l’an dernier en est une preuve douloureuse. Mais la différence, c’est que c’est nous qui avons arrêté les tueurs et qui les jugeons, pas un gouvernement non-juif dont nous dépendons du bon vouloir – et je ne doute pas une minute de la sincérité de la réaction du peuple français devant cette horreur. Néanmoins c’est une chose de dépendre des autres pour sa sécurité et une autre d’être maître de son destin.

Il ne s’agit pas de fuir la France ou la sécurité des Juifs seraient en danger, parce que, pour le moment en tout cas, ce n’est pas vrai, mais de prendre son avenir en main, de cesser d’être un spectateur passif et de rejoindre le seul endroit où se joue le futur du peuple juif. La Diaspora, qui meure lentement par assimilation et déjudaïsation, n’a pas d’avenir. Les Juifs y survivent au mieux mais ne contribuent en rien à la créativité du peuple d’Israël.

Et comme les idéaux ne suffisent pas à remplir le ventre, il est aussi bon de se rappeler qu’en Israël, la croissance en 2011 était de 4,7% ; que le chômage est de 5,5% ; que le salaire moyen y est maintenant proche de celui de la France ; que les impôts y sont plus bas ; qu’il fait beau la majeure partie de l’année ; que l’énergie sans limite des Israéliens est contagieuse  et donne l’impression que tout est possible ici.

Ce qui est vrai. En 2000, moins de 4 ans en Israël, à 25 ans à peine et alors que je parlais médiocrement l’hébreu, je rencontrais députés et ministres et les convainquaient de s’opposer à une loi (la loi Tal – elle est passée mais ceux que j’ai rencontré ont voté contre). Rien qu’hier, j’ai fait partie du petit groupe , au ministère des Affaires Etrangères, en compagnie de hauts fonctionnaires et d’artistes graphiques majeurs, qui a décidé de ce que serait le logo et le branding d’Israël ces prochaines années. Et juste après, je me promenais dans la rue et je croise le Maire de Jérusalem qui me demandait de mes nouvelles. Ça serait possible ça en France ? J’y suis né, j’y ai fait de hautes et brillantes études et pourtant je ne m’imagine pas qu’aujourd’hui j’aurais pu décider de l’image de la France ou que Delanoë me prenne dans ses bras et me parle en vieux copain.

Je ne cherche pas à me mettre en avant. Juste à montrer l’étonnante ouverture de ce pays et ce malgré les réels obstacles et les oppositions qui y existent. Il vaut mieux habiter à Tel Aviv ou dans une riche banlieue. Il vaut mieux être issu d’une famille ashkénaze laïque. Il vaut mieux avoir été dans certaines unités a l’armée. Il vaut mieux être dans les bons cercles et connaitre les bonnes personnes, comme partout. Et pourtant, malgré tout ça, tout reste ouvert quand on apprend comment manœuvrer dans la culture israélienne. C’est parfois dur, et souvent très frustrant. Il y a des détours, des murs à abattre, des impasses. Mais on peut toujours trouver une voie.

Et ça, c’est Rak be Israel.