science

Le monde a-t-il été créé il y a 5776 ans ?

Des archéologues ont retrouvé les restes d’un village vieux de 7000 ans à Jérusalem et le monde religieux est en émois: « Des chercheurs trouvent à Jérusalem les restes d’une maison d’avant la création du monde », titre par exemple un site internet, et de nombreuses réactions sont de cet acabit. Et encore s’agit-il de sionistes religieux, même pas de haredim sans éducation scientifique.

J’ai déjà débattu dans le passé de la question de l’apparente contradiction entre l’âge du monde et de l’univers selon la Bible et selon la science. Pour résumer, et je ne dis là rien de particulièrement original, les 7 jours de la création ne sont pas à prendre au sens littéral. Après tout, le soleil n’étant créé que le 4ème jour, ça pourrait difficilement être le cas.

Contrairement à une croyance répandue, le calendrier juif ne commence pas avec la création du monde mais celle d’Adam, donc le 7ème jour. Ainsi le monde et l’univers peuvent être plus anciens, et vieux de milliards d’années, sans contredire le texte biblique.

Oui mais, objectera-t-on avec justesse, les hommes d’après la même science existent depuis au moins 200,000 ans (si on se limite aux seuls membres de l’espèce homo sapiens sapiens). Pour faire coïncider texte biblique et réalité scientifique il faut soit renvoyer Adam des centaines ou des millions d’années en arrière, soit admettre qu’il n’était pas le premier homme au sens physique.

Dans la mesure où le texte biblique place Adam aux temps de l’agriculture, qui a commencé il y a 12,000 ans, et probablement à ses débuts puisque le texte décrit le passage du mode de vie chasseur-cueilleur à celui de paysan, et qu’il sous-entend que la population mondiale était assez large pour que Caïn puisse bâtir des villes, cette seconde possibilité me semble plus en conformité avec la logique.

Reste que la date de 5776 ans est impossible à faire concorder avec quoi que ce soit. Car cette date est de toute manière erronée.

D’abord, d’où vient-elle ? D’un ouvrage appelé Seder Olam Raba, un texte rabbinique du deuxième siècle établissant une chronologie de la création du monde à Alexandre. D’un point de vue théologique, ce n’est pas un texte prophétique ou révélé, juste celui d’un sage qui a fait ses propres calculs, avec sa propre méthodologie, et avec les sources dont il disposait à l’époque. Il n’y a donc à la base rien de sacré dans cette chronologie, même si elle est souvent citée dans le Talmud.

Parmi les erreurs les plus évidentes, on trouve celle des fameux « cent ans perdus », le décalage entre la chronologie juive et la chronologie historique pour les évènements antérieurs à Alexandre. Ainsi le premier Temple a été détruit en -422 selon le Seder Olam Raba, mais en -587 selon la chronologie historique. Ce décalage est du en majeure partie à un trou dans la période perse. Là où la chronologie juive voit 4 rois sur une cinquantaine d’année, l’histoire a noté 10 rois sur 200 ans. C’est que seuls 4 rois perses ont été conservés par la mémoire et la traditions juives, et en l’absence d’autres sources (comme des archives royales pour l’époque des royaumes de Juda et d’Israël), les autres rois ont été oubliés.

C’est un exemple. Il nous rajoute déjà près de 160 ans. Mais il y en a beaucoup d’autres. Par exemple, dans les listes de générations de Bereshit (la Genèse) où on apprend que X a enfanté Y à tel âge, le Seder Olam Raba comprend ces enfantements littéralement, en faisant de X le père de Y. Cependant la connaissance de la littérature de l’époque nous apprend que ces enfantements ne sont pas à prendre dans ce sens, ils signifient juste que Y est un descendant notable de X, quelques générations plus tard. Cela rend tout calcul impossible. Et renvoie Adam des siècles et probablement des milliers d’années en arrière, à un moment qui me semble beaucoup plus logique.

Reste alors la question de pourquoi Adam et qu’est-ce qui le différencie des autres hommes ? En quoi est-il le premier ? Ou bien Adam est une allégorie de l’ensemble de l’humanité ? Cela reste à débattre.

Pourquoi la science ne réfute pas l’existence de Dieu

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Article publié dans Times of Israel en français

Dans un précédent article, j’ai passé en revue les arguments du Dr Gerald Schroeder selon lequel non seulement il n’y a pas de contradiction entre la Torah et la Science, ils diraient en fait la même chose.

Une autre approche sur le sujet est apportée par le Dr Amir Aczel dans son livre sorti cette année Why Science Does Not Disprove God.

Amir Aczel est israélo-américain comme Gerald Schroeder si ce n’est qu’il a acquis ses nationalités dans le sens inverse: il est né en Israel et en parti vivre aux Etats-Unis dans les années 1970.

Il y est devenu relativement célèbre pour ses ouvrages de vulgarisation scientifique et il est régulièrement invité dans les médias pour débattre notamment sur la question de l’existence de Dieu où il s’oppose à des militants athéistes acharnés comme le biologiste Richard Dawkins.

Ce livre a donc été écrit avant tout pour réfuter les thèses athéo-scientistes de ce qu’il appelle les « Nouveaux athéistes » dont Dawkins est un des chefs de file.

Contrairement à ce que ces derniers affirment, la science n’est pas arrivée au point où elle peut prouver que « l’hypothèse Dieu » est inutile. En fait elle ne pourra jamais le faire.

A la différence de Gerald Schroeder, Amir Aczel ne cherche pas à défendre le Dieu de la Torah ou de la Bible chrétienne ni aucune idée de Dieu personnel. Certes il développe un petit chapitre pour répondre à l’affirmation selon laquelle l’archéologie contredirait entièrement la Bible, ce qui n’est absolument pas vrai.

Mais ce n’est pas le coeur de son livre. Néanmoins, il utilise souvent les mêmes arguments que Schroeder comme nous le verrons ensuite, mais de manière moins affirmative et plus prudente.

En 2013, le célèbre astrophysicien Stephen Hawking a déclaré que le Big Bang n’avait pas eu besoin de Dieu pour arriver. Il voulait dire que la physique avait développé aujourd’hui des théories pour expliquer le Big Bang qui ne nécessitaient pas l’existence de Dieu.

Le Big Bang était simplement une conséquence des lois de la physique. La question qui ne semble pas être venue à l’esprit de Stephen Hawking est: et les lois de la physique, qui les a créées ?

Le Dieu dont parlent les scientifiques n’est pas le Dieu que vénèrent des centaines de millions de gens à travers le monde. Le Dieu de la science est une sorte de causalité ultime, indescriptible et indéfinissable, qui se trouve au-delà de ce que la science peut comprendre et expliquer. Il découle du Dieu des philosophes, lui-même issu du Dieu du monothéisme grec.

Dans le Kuzari de Yehuda Halevy, rédigé vers 1140, le roi des Khazars, perturbé par un songe, fait défiler des représentants de toutes les grandes religions et un philosophe afin qu’ils le convainquent de la vérité de leur foi.

Le philosophe, représentant une sorte de synthèse de différents courants médiévaux et grecs, s’appuie sur la beauté merveilleuse de la création, l’existence même de lois de la nature, le fonctionnement de l’univers pour démontrer que ce dernier ne peut être que le résultat d’une création par un Dieu suprême et parfait.

Mais ce dernier, étant parfait, ne peut donc jamais changer, donc jamais intervenir et agir dans l’univers, il n’est qu’un Dieu horloger et détaché de sa création.

Presque 900 ans plus tard, les arguments d’Aczel sonnent étrangement semblables. Les progrès de la science ont permis de découvrir que la création était encore plus merveilleuse qu’on ne le pensait.

L’univers n’existe que grâce à une série de coïncidences ahurissantes, de constantes extrêmement précises dont la moindre variation infime aurait anéanti les chances même de l’existence de cet univers.

La charge des protons et des électrons, le fait que l’univers a sa création aurait du créer autant de matière que d’anti-matière, ce qui l’aurait immédiatement annulé, mais il a créé, sans qu’on sache comment, plus de matière, etc…

De même, l’existence de la vie n’est possible que par des conditions très particulières et statistiquement improbables. Et l’avènement d’une vie intelligente et consciente est elle tout simplement incompréhensible.

La réponse athéisme à ces arguments repose surtout sur le principe anthropique qui consiste à dire que si l’univers et la vie n’existaient pas, nous ne serions pas là pour en parler, donc l’univers possède nécessairement les conditions de son existence et de la vie. Ce qui revient à dire « l’univers existe parce qu’il existe ».

C’est un peu léger. Cette ligne de pensée a trouvé dans la « théorie des cordes » une conceptualisation scientifique, avec l’idée selon laquelle il existerait une infinité d’univers parallèles et donc, l’existence d’un univers qui possède les bonnes caractéristiques pour le développement de la matière, des planètes et de la vie n’a plus rien d’extraordinaire.

La théorie des cordes n’est cependant pas une théorie véritablement scientifique dans la mesure où elle est infalsifiable et invérifiable. Elle ne repose que sur des calculs mathématiques extrêmes déconnectés de la réalité.

Plus exactement, cette théorie est l’application dans la réalité de concepts abstraits qui ne servent qu’à faire des calculs.

Amir Aczel prend même un certain plaisir à en démonter la logique concrète en utilisant justement les mathématiques et les propriétés particulières de l’infini qui finissent de rendre l’idée de l’existence d’un nombre infini d’univers absurde.

Une autre sphère scientifique appréciée des athéistes est la mécanique quantique qui elle aussi permettrait de prouver, selon une théorie bancale, que l’univers a pu apparaitre à partir de rien sans besoin de Dieu. Il y a ici un paradoxe : l’idée que l’univers puisse apparaitre à partir de rien est justement le coeur de la pensée biblique.

Et en fait, en grattant, on découvre que la création à partir de rien des athées ne part pas de rien mais d’une « mousse quantique » préexistante et des lois qui la gouverne. Et tout cela vient d’où alors ?

En fait, la mécanique quantique est une des pièces centrale de l’argumentaire d’Amir Aczel. Personne ne comprend rien à la mécanique quantique. Si quelqu’un affirme la comprendre, c’est justement la preuve qu’il ne sait rien.

Elle est complètement irrationnelle et elle défie l’entendement. Des particules quantiques qui se sont trouvées liées mais ensuite séparées de milliers de kilomètres réagissent de la même façon et surtout instantanément – ce qui veut dire qu’aucune information n’est envoyée de l’une à l’autre.

Ces particules peuvent se trouver à différents endroits ou dans des états différents au même moment, et c’est le fait d’être observées qui les fixe.

L’exemple des photons est assez fascinant. Schroeder présentait le même exemple, d’une manière légèrement différente. Les photons sont les particules qui composent la lumière.

Sauf que la lumière est aussi une onde. Donc les photons, comme toutes les particules quantiques, sont à la fois une onde et une particule ce qui est a priori impossible.

Une expérience a été réalisée: on tire un seul photon à travers un écran qui a deux fentes, jusqu’à un autre écran. Le photon ne devrait logiquement ne passer que par une fente. Il passe simultanément par les deux et interagit avec lui même lorsqu’il arrive sur le second écran. Comment est-ce possible ? Cela ne devrait pas l’être.

Mais si on met un détecteur au dessus de chaque fente pour savoir par où le photon est passé, mystérieusement le photon s’en aperçoit et ne passe plus que par une seule fente. Le fait de pouvoir savoir par où le photon passe change son comportement. Aucune explication n’existe.

Les particules quantiques sont la base de la matière et de la réalité de notre univers et elles dépassent entièrement notre compréhension. On comprend ainsi que la science est loin de pouvoir affirmer quoi que ce soit concernant les mystères de la création.

Ce fait est aussi illustré par les lois du chaos. Un battement de papillon au Brésil peut causer un ouragan en Afrique. Nous n’avons et n’aurons jamais aucun moyen de le savoir à l’avance.

Trop de variables sont en jeu et la plus faible variation de juste l’une d’entre elles change entièrement le résultat. Le chaos n’est pas un phénomène aléatoire, et d’ailleurs, probablement rien n’est aléatoire dans l’univers.

Ce dernier est marqué par la « non-linéarité » et l’apparition d’évènements extrêmes, scientifiquement imprévisibles, qui peuvent complètement changer la donne – comme l’astéroïde qui a éliminé les dinosaures et permit à la race humaine de donner le monde plusieurs millions d’années après.

Si cela rappelle le principe des « Cygnes Noirs » du financier-philosophe-gourou mégalomaniaque Nassim Nicholas Taleb, ce n’est pas un hasard, Aczel ayant longuement discuté avec le professeur Mandelbrot, aujourd’hui décédé, qui fut le maitre de Taleb.

Ces évènements aléatoires extrêmes, ces cygnes noirs, sont imprévisibles pour nous, mais pas forcément pour une intelligence bien supérieure à la notre.

Amir Aczel va plus loin et démontre aussi les limites de la théorie de l’évolution.

En tant que scientifique, cette théorie, qu’il adopte évidemment, est incomplète, marquée par de nombreux défauts. Elle n’explique pas tout, à commencer par l’altruisme, et elle est incapable de faire des prédictions, ce qui est la raison d’être d’une théorie scientifique.

Surtout, elle ne peut pas expliquer l’apparition de la conscience humaine, la conscience de soi, de la pensée abstraite et symbolique, de l’art, de la culture, bref de l’âme humaine.

Cette conscience ne peut pas être le résultat naturel des mécanismes de l’évolution, et ne peut pas être créée par un simple mécanisme d’accumulation comme semblent le croire aussi bien les biologistes que les spécialistes de l’intelligence artificielle.

Si un robot conscient de lui-même voit le jour dans les prochaines décennies, Aczel aura eu tort. En même temps, si les hommes peuvent créer une conscience artificielle, cela peut aussi prouver que la leur a aussi été fabriquée.

Au final, Aczel pense que la science ne pourra jamais démontrer l’existence ou l’inexistence de Dieu tout simplement parce que nous étudions l’univers depuis son intérieur.

Nous n’avons pas accès à une vue d’ensemble et ne pourrons ainsi jamais répondre à la majeure partie des mystères ultimes. Et c’est tant mieux comme ça.

Et si l’univers avait bien été créé en 6 jours ?

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Article publié et mis à jour sur The Times Of Israel en français

Il y a généralement 3 façons d’appréhender les contradictions entre la Science et la Bible. Pour les athées les choses sont simples, les textes bibliques ne sont qu’un assemblage de contes et légendes antiques dotés d’un éventuel intérêt anthropologique mais pas grand chose d’autre. Pour les croyants les choses sont plus complexes. Il est possible de voir les textes comme divinement inspirés et allégoriques, mystiques, secrets, légaux, moraux, éthiques, mais pas comme un récit historique stricto sensu. Ici, la science et la religion appartiennent à deux sphères différentes. L’une explique le comment et l’autre le pourquoi, l’une s’occupe du monde matériel, l’autre de spiritualité. D’autres croyants plus « fondamentalistes » préfèrent croire que la Bible est littéralement vraie et donc que la science a tort, voire qu’elle ment et déforme consciemment la vérité. 

Tout le monde semble en tout cas partager la même conclusion: la Science et la Bible prise littéralement se contredisent. D’un côté un récit qui parle d’un monde créé en six jours il y a près de 6000 ans, de l’autre les conclusions de la science selon lesquelles notre univers est apparu il y a  14 milliards d’années. Les deux ne peuvent pas être simultanément vrais.

Ou peuvent-ils l’être ? C’est ce qu’affirme le Dr Gerald Schroeder, diplômé d’un doctorat en physique du MIT, ancien membre de la commission nucléaire des Etats-Unis, et maintenant conférencier chez Aish Hatorah. Je viens de lire son livre « The Science of God » – La Science de Dieu -, sorti en 1997 et réédité en 2009 (c’est la version que j’ai lu). 

J’ai souvent entendu l’argument selon lequel la Bible disait n’importe quoi parce que les pyramides avaient été bâties près de 1000 ans avant le séjour des Israélites en Egypte et ces derniers ne pouvaient donc pas les avoir construites. Le problème c’est qu’il n’est écrit nul part dans la Torah que les Hébreux ont bâti les pyramides. D’ailleurs la Torah ne dit strictement rien sur les pyramides. De même, la Torah ne dit pas le moindre mot sur le fait que le Soleil tournerait autour de la Terre. C’est une interprétation de l’Eglise et si la Science a prouvé que c’était au contraire la Terre qui tournait autour du Soleil, elle a ainsi contredit l’Eglise et pas la Bible. Les exemples de ce type sont nombreux. Beaucoup de contradictions entre science et Bible sont en fait des contradictions entre science et église, voire entre science et des idées populaires issues d’on ne sait où. Selon Schroeder, en fait, il n’y a pas la moindre contradiction entre la Torah et la science. Pour lui, suivant le Rambam (Maimonide), les deux se complètent parfaitement et sont deux facettes de la même vérité.

La théorie du Big Bang, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, n’est pas une défaite de la Bible mais probablement sa plus grande victoire. Depuis Aristote jusqu’au milieu du 20ème siècle, la philosophie puis la science tenaient pour évidente l’idée selon laquelle il ne pouvait y avoir de création « à partir de rien ». La matière avait forcément toujours existé et il n’y avait donc pas eu de création de l’univers au sens biblique. On se souvient que tout le dilemme intellectuel du Rambam se résumait à sa tentative de concilier sa rationalité philosophique et sa croyance en la création, ce qui était très difficile à son époque, lorsqu’il apparaissait que croire en un commencement de l’univers défiait la logique la plus basique. Ce combat a duré des siècles – jusqu’au Big Bang, qui confirme ce que la Bible avait toujours dit: il y a bien eu un commencement. C’est un changement de paradigme total. Mais la correspondance entre science et Bible irait encore plus loin.

Quand la Bible parle de « jours », nous dit Schroeder, alors que le soleil et la lune ne sont pas encore créés,’il faut comprendre qu’il ne s’agit pas de temps terrestre mais de temps cosmique. En se basant sur les propriétés de la dilatation du temps et une démonstration technique que je serai bien incapable d’expliquer ici, il apparait que les quelques 15 milliards d’années écoulées depuis la création correspondent à environ 6 jours de 24 heures relativement au temps cosmique du moment de la création. Plus fort encore, chaque jour cosmique correspond assez bien à ce que décrit le même jour dans la Torah. Ce n’est que lorsque apparait Adam que la Torah retourne au temps terrestre normal. Et c’est depuis la création d’Adam, ou plus précisément selon Schroeder, la création de l’âme d’Adam, que se sont écoulées les 5774 années du calendrier hébraïque.

Quand Schroeder parle de science, il est très convainquant et passionnant mais pas particulièrement original. Il explique longuement, ce que des tas d’autres scientifiques croyants – ou pas d’ailleurs – expliquent déjà, que le fait que la vie existe dans notre univers est une sorte de miracle, que l’existence tout court de notre univers est de l’ordre de l’impossible. Pour que les choses soient comme elles le sont, il a fallu un enchainement de hasards improbables et que d’innombrables constantes et variables soient de la valeur exacte qui est la leur. Une infime variation et nous ne serions pas là. Face à une telle impossibilité statistique, certains ont développé une théorie selon laquelle il existerait une infinité d’univers dans un monde à 10 dimensions, et notre univers serait celui où la vie est possible. A vous de voir ce qui semble le plus dur à croire: l’existence d’un Créateur ou une 10ème dimension où flotteraient un nombre infinis de bulles contenant chacune un univers entier. Remarquez, les deux idées ne sont pas mutuellement contradictoires en fait.

De même, lorsque Schroeder parle de l’évolution, il maitrise apparemment son sujet mais est modérément original. Il est d’accord sur les faits avec les partisans du Neo-Darwinisme mais pas sur leur interprétation. Il démontre que l’évolution n’a pas pu être un phénomène aléatoire mais qu’elle a été canalisée et dirigée, sans doute pré-programmée. Se basant sur le Ramban et le Talmud, il affirme que le seul acte de création de Dieu fut le Big Bang, tout le reste depuis est un processus naturel sans intervention directe, Dieu se pliant aux lois de la Nature parce que c’est une condition du libre arbitre. La faculté à créer de la vie est une propriété intrinsèque de la Terre, pas le résultat d’une intervention spécifique de la divinité. Il n’y a donc aucun problème à accepter l’évolution. Ce qui implique que l’homme descend bien du singe, et que le Adam historique est né d’un père et d’une mère. C’est là que les choses se corsent – quand Schroeder parle de Torah, j’y reviendrai.

Ses thèses ne sont pas sans rencontrer une certaine critique. Certains soulignent des erreurs scientifiques, parfois basiques, ce que je suis incapable de juger. Néanmoins, même si c’était vrai cela n’affecte pas vraiment ses thèses centrales. D’autres sont plus gênés par son interprétation biblique – généralement des chrétiens qui n’ont pas l’habitude de l’exégèse juive traditionnelle. Car Schroeder, plus qu’il réconcilie la Bible avec la science, semble vouloir montrer la compatibilité de la tradition juive avec la science. C’est en phase avec l’approche des séminaires de Aish Hatorah dont le but est généralement d’utiliser le monde moderne pour prouver la vérité du Judaisme. Ce qui est tout à fait légitime. Schroeder fait donc un peu la même chose ici. Et dans la pratique cela ressemble plutôt à « regarder en cherchant bien on trouve des interprétations juives traditionnelles qui collent avec la science moderne ». C’est le défaut principal du livre et de la méthode Schroeder: le cherry picking, c-à-d la tendance à choisir ce qui lui plait et qui colle avec ses thèses.

Le Ramban, commentant le verset de la création d’Adam, émet en passant l’hypothèse hautement spéculative qu’il y avait des hommes avant Adam. Je ne peux pas dire si le Ramban adhérait à cette vision ou ne faisait que se questionner hypothétiquement. Cette position n’est pas exactement l’expression du mainstream du Judaisme traditionnel. Elle existe, et encore en général il s’agit de l’idée que des hommes *existaient* avant Adam mais plus quand lui a été créé. Ceci dit j’ai toujours eu personnellement l’impression que le texte sous entendait l’existence d’autres hommes à l’époque d’Adam. Ainsi Cain après avoir été chassé de devant Dieu, s’est marié (avec qui ?) et après la naissance de son fils a bâti une ville. Une ville pour les 7 personnes qui peuplaient la Terre à ce moment là ? Difficile à croire.

Quoiqu’il en soit, Schroeder interprète ceci comme signifiant qu’Adam est né de parents homo sapiens, mais qu’il fut le premier homme à recevoir une âme et donc à être le premier véritable être humain, les autres étant des bêtes à l’apparence et l’intelligence humaines. Schroeder veut absolument réconcilier le récit biblique avec les connaissances historiques et archéologiques. Les hommes physiquement modernes, d’après l’archéologie et la biologie, sont apparus il y a environ 150,000 ans en Afrique de l’Est ou du Sud. On parle d’hommes au comportement moderne à partir d’il y a 50,000 ans, lorsque subitement, sans qu’on sache pourquoi, les hommes se sont mis à exprimer des actes « culturels », tels que la religion, le langage, la pèche etc… Puis il y a 12,000 ans, au Proche-Orient, est apparue l’agriculture qui tout en étant une immense régression dans la qualité de vie au niveau individuel – c’est d’ailleurs une interprétation de l’histoire de la punition d’Adam et Eve, marquant le passage de la vie de chasseurs-cueilleurs à celle beaucoup plus rude de fermiers – fut le début de la civilisation. Enfin, il y a près de 6000 ans, toujours au même endroit, est apparue l’écriture. Schroeder note avec justesse que l’apparition de cette dernière semble correspondre à l’époque d’Adam telle que calculée par le Seder Olam Rabbah. Il en déduit que c’est la conséquence de l’introduction d’une âme humaine qui a conduit à ce changement. C’est très tiré par les cheveux, en toute honnêteté. Le lien avec l’écriture me semble une piste intéressante mais difficile de suivre Schroeder sur le chemin qu’il trace. Rien ne distingue fondamentalement la nature des hommes d’il y a plus de 6000 ans de ceux venus après.

Et les implications sont légèrement terrifiantes. Il y aurait donc des vrais hommes, avec une âme, et des « bêtes à l’apparence humaine », dotées seulement d’une nefesh haya (esprit vivant). Serait-ce encore le cas aujourd’hui ? Vu que Schroeder semble sous-entendre qu’il faut avoir deux parents ayant une âme pour en avoir une et qu’il est difficile d’imaginer que tous les êtres humains actuels descendent directement d’un Adam et d’une Eve ayant vécu il y a 6000 ans, la réponse est claire.

Schroeder ne dit à peu près rien sur le reste du texte biblique sauf pour parler du déluge qui devient une simple inondation locale, en opposition avec ce que semble dire le texte et la majeure partie de la tradition juive. Là encore il se base sur son interprétation d’un bout de commentaire. Et cette idée n’est pas pas particulièrement originale, c’est celle de l’exégèse biblique scientifique classique – à l’origine une discipline ouvertement antisémite comme le rappelait David Nurenberg dans son livre précédemment évoqué ici. Or une des particularités du récit du déluge est son universalité. On le retrouve dans presque tous les peuples de la Terre, y compris parmi les Amérindiens. Je me rappelle une interview de Claude Levi-Strauss où confronter à ce fait, il en avait conclu que « les hommes avaient peur de l’eau ». On n’a trouvé aucune trace géologique du déluge, mais pourtant la plupart des peuples en ont gardé une mémoire. Comment expliquer ça ? Aucune idée.

Dans la même veine, Schroeder cherche à justifier ses méthodes de datation – cette fois contre les créationnistes – en se basant sur un descendant de Cain, Tuval-Cain, qui aurait été l’inventeur du bronze, ce qui correspondrait au début historique de l’age de bronze. Le problème c’est que mis à part qu’il se trompe d’au moins 500 ans sur le début de l’âge de bronze, le texte dit aussi que Tuval Cain travaillait le fer, ce qui est légèrement problématique vu que l’age de fer est postérieur de près de 2000 ans à celui du bronze. Il est surement possible de trouver une bonne explication, mais il préfère ne pas aborder le sujet tout court. Tout comme il ne parle pas de la Tour de Babel et d’autres éléments qui ne s’accordent pas forcément très bien avec la connaissance scientifique actuelle.

Un autre problème est qu’il consacre beaucoup de temps et d’énergie à vouloir débattre de choses qui ne changent pas fondamentalement sa thèse centrale. Il veut absolument démontrer que les neo-darwiniens ont tort, mais il prend le risque d’être contredit par de nouvelles découvertes. Ainsi son insistance sur l’explosion du Cambrien, qui est aujourd’hui remise en question, alors que fondamentalement, que l’évolution soit progressive ou procède par sauts soudains, ça ne change pas grand chose à ce qu’il raconte.

Aparté personnel: tout en croyant pleinement à la réalité d’un mécanisme d’évolution, j’ai personnellement du mal avec certaines affirmations neo-darwiniennes qui me semblent tenir plus de la foi que de la science, et avec le refus de toute remise en question. Je comprends leur virulence, après tout ils mènent un combat violent contre les créationnistes dont certains ne sont pas parmi les gens les plus intelligents et les plus rationnels que compte notre planète. Néanmoins, il est indéniable que la science institutionnelle, dès qu’elle est bousculée, a tendance à se comporter plus comme une église que comme un corps rationnel et ouvert à la critique. C’est le cas avec l’évolution. C’est encore plus le cas avec la théorie du réchauffement climatique du à l’homme, la virulence envers toute critique, qui en arrive à demander de censurer dans la presse toute opinion dissidente, se renforçant à mesure que la thèse s’écroule dans la réalité. On est ici clairement dans le domaine de la foi, plus de la science.

Au final, la démarche de Schroeder est fascinante et passionnante, même si les solutions apportées sont loin de répondre à toutes les questions. Sa volonté de faire de la Torah un livre de sciences exactes est probablement ce qui le conduit à l’erreur. Surtout quand la science elle-même ne cesse d’évoluer, de se contredire ou de s’auto-corriger et que les vérités d’aujourd’hui sont les erreurs de demain. Evidemment, il ne faut pas rejeter la science et ce qu’elle a à dire, au contraire même, mais ne pas non plus tout prendre comme vérité révélée. Science et Torah se complètent mais cela ne veut pas dire qu’elles racontent exactement la même chose et les contradictions apparentes ne font que stimuler la recherche de la vérité.