religion

Premiers enseignements de l’étude Pew sur le Judaïsme israélien

L’étude Pew sur les Israéliens a pour le moment surtout fait parler d’elle à cause de la question sur l’expulsion « d’Arabes » (sans préciser lesquels, combien, dans quelles circonstances etc..) mais elle contient beaucoup d’enseignements beaucoup plus intéressants.

Le principal point d’intérêt des auteurs de l’étude était de comparer Judaïsme israélien et américain (sujet de leur grande étude de 2013) et les résultats ne font que confirmer ce qu’on savait déjà mais c’est maintenant officiel: les Juifs d’Israël sont beaucoup plus religieux, beaucoup plus à droite, et surtout vivent entre eux, dans un pays où ils sont la majorité et pas une infime minorité.

L’enseignement le plus intéressant concerne le sujet des « orthodoxes » et des réformés. L’étude insiste pour n’appeler « orthodoxes » que les haredim et les religieux ce qui me semble absurde et est contredit par l’étude elle-même. Quand on définit les réformés ou les conservatives, on compte tous les gens qui se définissent comme tels, ou qui sont membres de synagogues libérales, même s’ils n’y vont qu’une fois par an. Donc pareil pour les orthodoxes. Mais le concept, essentiellement séfarade, de Judaïsme traditionaliste est incompréhensible pour les Américains, et ils n’arrivent pas à accepter qu’on puisse s’identifer au Judaïsme « orthodoxe »/ classique sans être religieux. Pourtant l’étude elle-même nous apprend que 50% des Israéliens juifs se définissent comme « orthodoxes », et seuls 5% comme réformés ou conservative. Et ceci alors que cette classification n’est pas utilisée en Israël.

Remarquez que cela contredit aussi l’affirmation selon laquelle les réformés seraient le plus grand mouvement juif dans le monde, un calcul rapide nous montre que ce n’est pas le cas: 35% des 5,3 millions d’adultes Juifs américains (selon Pew en 2013), 3% des 4,5 millions d’adultes Juifs israéliens – soit 2 millions -, contre 11% et 50% respectivement – soit presque 3 millions. En rajoutant en plus les enfants (les orthodoxes en font beaucoup plus que les réformés), l’écart se creuse encore plus. Le reste de la diaspora ne modifie pas grand chose (et est probablement aussi plus orthodoxe que réformé).

D’autres choses intéressantes cependant apparaissent d’une première lecture (il y a 200 pages):

L’enquète, qui utilise exactement les mêmes définitions que le bureau israélien des statistiques, compte 81% de Juifs, 18% d’Arabes et 1% d’autres, alors que les chiffres officiels parlent de 75% de Juifs, 21% d’Arabes et 4% d' »autres » (essentiellement les olim non-juifs).

Comment expliquer la différence ? D’abord par le fait que l’étude se concentre sur les adultes. Comme la natalité arabe a été jusqu’à présent supérieure (plus maintenant ou presque), leur part dans la population adulte est inférieure.
Mais ce qui frappe surtout c’est que visiblement les 3/4 des gens non-reconnus officiellement comme Juifs en Israël se considèrent comme tels. Cela influence les résultats sur la pratique religieuse puisqu’ils sont à peu près tous inclus dans les hilonim (alors que le bureau des statistiques, qui les considèrent comme non-juifs, ne les comptent pas parmi eux).

Autre point intéressant: la quasi-non-existence des couples mixtes (mariés ou pas) en Israël – 2%, la plupart au sein de la population russe. Vous avez surement entendu ces associations comme d’un côté « Mishpaha hadasha » qui milite pour les mariages civils et qui parle de 10% de couples mixtes, ou inversement des associations qui parlent de « 30,000 juives dans les villages arabes » (quand le chiffre réel est probablement plus proche de 30). Comme on pouvait s’y attendre, elles disaient n’importe quoi.

Le point qui va probablement susciter le plus de commentaires est la « rétention » des gens issus de chaque secteur. Alors que haredim et hilonim ne perdent presque pas de membres et même en gagnent, et que les traditionalistes se maintiennent, le secteur religieux semble en grave crise.
19% des adultes israéliens ont grandi dans une maison religieuse sioniste mais seuls 10% d’entre eux se définissent comme religieux, auxquels se rajoutent 3% devenus religieux et issus d’autres milieux. La masse est devenue traditionaliste.

L’étude en conclut que les extrèmes se polarisent et que le centre s’affaiblit mais je ne suis pas certain qu’ils aient raison. D’abord parce qu’ils négligent ici les énormes différentiels de natalité entre religieux et laïcs, et ensuite parce que l’étude ne donne aucune indication générationnelle sur les taux de rétention: peut-être que dans le passé les jeunes issus de familles religieuses quittaient plus ce mode de vie qu’aujourd’hui ? En fait c’est ce que semblent indiquer d’autres études.

D’autres informations surprendront surement comme le fait que seuls 16% des Israéliens juifs mangent du porc, ou qu’un tiers des hilonim ont une maison casher.

Il ne s’agit que des premières choses qui m’ont frappé, et les prochains jours les commentaires approfondis vont probablement fleurir dans la presse et les blogs.

Le vide spirituel de l’Occident

Mon article sur les trois pièges à éviter suite aux attentats de Paris a suscité beaucoup de commentaires et quelques critiques, un certain nombre se focalisant sur le troisième point que j’évoquais: le vide spirituel de l’occident. Je vais donc essayer de développer un peu plus ce que je voulais dire par là, très rapidement, même si un tel sujet mérite d’être traité par un ouvrage entier.

L’Occident s’est créé sur l’héritage du monde classique, d’Athènes, Rome et Jérusalem. En s’appuyant sur cet héritage, les Européens ont créé les bases du monde moderne fondé sur la protection des libertés, en particulier la liberté de penser et de critiquer. Mais nous sommes arrivés à un moment où le monde occidental s’est coupé de ses propres racines philosophiques, juridiques et bibliques et continue à avancer sans savoir où il va.

Le thème du « désenchantement du monde » n’est pas nouveau. La science a façonné un univers (apparemment) rationnel, où tout semble avoir une explication logique, dans lequel le magique, le religieux, le spirituel sont relégués au rang de superstitions. La société occidentale actuelle se concentre exclusivement sur l’accomplissement personnel et matériel de ses membres. Gagner suffisamment, « se réaliser » et être « heureux » sont les mots d’ordre de la culture dans laquelle nous vivons.

L’Occident a été trahi par ses propres élites intellectuelles. Depuis les années 60, le monde académique, puis tout le milieu intellectuel, a été contaminé par une nouvelle façon de penser qui rejette ce qui fut l’objet même de son existence: la recherche de la vérité. L’idéologie post-moderne et son bras armé, le politiquement correct, ont pris le contrôle progressivement des universités, en particulier dans les sciences sociales, et formé des générations entières à nier la réalité, le monde tel qu’il est, et sa compréhension, tout en se complaisant dans la haine de soi et l’autoflagellation perpétuelle et moralisatrice. Le monde académique, hormis les sciences dures, n’est plus qu’un immense marais de médiocrité et de bêtise où quelques ilots de lumière survivent encore.

L’être humain a besoin de transcendance pour vivre, de quelque chose qui le dépasse, et qui donne un sens à sa vie. La société ne lui propose plus rien qui réponde à ces besoins. Je ne parle pas forcément de religion et de croyance. D’ailleurs la religion elle-même peut se fossiliser et ne plus répondre aux attentes des hommes. Je n’ai aucun amour pour la religion catholique traditionnelle moyen-âgeuse. Mais il faut admettre que le catholicisme bien pensant et bien propre sur lui de l’après-guerre, qui donne parfois l’impression de vivre dans le pays des bisounours, est le premier responsable de son effondrement en occident. Il n’a plus rien à dire – à part quelques banalités vaguement socialisantes.

Il y a d’autres façons de se transcender. Pendant un temps, le monde occidental à remplacé la religion chrétienne par le nationalisme messianique, ce qui a mené à une impasse, mais la réaction fut de jeter le bébé de la nation avec l’eau du bain, surtout en Europe. Et il ne reste plus rien. Les gens comblent avec ce qu’ils peuvent – la drogue, la télé-réalité, les divertissements…. Et une manifestation de cet état de fait est qu’ils ne font plus d’enfants. En Europe occidentale, minorités musulmanes et chrétiens intégristes compris, les femmes font en moyenne 1,5 enfants, alors qu’il en faut 2,1 juste pour stabiliser la population à long terme.

Pour de nombreux intellectuels conservateurs, comme David Goldman, auteur de « How Civilizations Die » ou Yoram Hazony, à mon avis le plus grand penseur israélien, cet effondrement démographique, sans précédent dans l’histoire de l’humanité, exprime une grande désillusion métaphysique. Les occidentaux (et ils ne sont pas les seuls d’ailleurs) ne croient plus en eux-mêmes, ni en l’avenir. Ils vivent pour le maintenant et la satisfaction immédiate de leurs désirs individuels. C’est évidemment une recette qui mène au désastre et au suicide collectif – soit par la disparition démographique soit par le remplacement par des minorités religieuses extrémistes dont la natalité est sensiblement plus élevée.

Car nombreux sont ceux qui ne peuvent pas se satisfaire de cette absence de transcendance du monde moderne. Et c’est ce qui explique le succès des sectes ainsi que des mouvements islamistes, bien au-delà des jeunes d’origine musulmane: ils donnent un but à la vie, ils donnent du sens, ils offrent une mission et la possibilité de changer le monde. Le monde occidental ne propose que doute et relativisme moral, ils incarnent au contraire une vérité qui se veut absolue. Ils attireront de plus en plus de gens à mesure que le monde occidental sera incapable de proposer une alternative.

Est-il déjà trop tard ? Tout le monde ne le pense pas. Yoram Hazony pense que c’est le rôle des Juifs que d’aider les occidentaux à revenir vers la Bible et son message divin. Peut-être la concurrence musulmane finira-t-elle aussi par réveiller les chrétiens. Ou peut-être trouvera-t-on une autre voie. Car sinon, l’alternative sera, à plus ou moins long terme, la fin de l’Occident.

 

La différence entre un Juif de France et un Juif d’Israel

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Article publié sur The Times of Israel français

Il y a quelques jours 400 Olim de France sont arrivés en Israel. Des centaines d’autres vont les rejoindre dans les prochaines semaines. Au bout de trois mois, ils deviendront officiellement des citoyens israéliens. Plus qu’une nouvelle citoyenneté, c’est une nouvelle façon, pleine et entière, de vivre son identité juive qu’ils vont acquérir.

Je suis né en France, j’y ai grandi, et j’ai fait mon aliyah à l’age de 22 ans. Après 17 ans en Israel j’ai été envoyé en France pour une mission dans le cadre d’une institution nationale. Envoyé plutôt que renvoyé parce qu’après tout ce temps, je n’avais pas l’impression de revenir chez moi mais bien d’aller vivre dans un pays (un peu) étranger.

Ce n’est pas que je n’ai pas visité la France depuis mon aliyah, mais uniquement en vacances, pour des séjours de plus en plus courts et de moins en moins fréquents. Cela faisait en fait quelques années que je n’étais pas venu quand on m’a demandé de m’y expatrier.

Le pays a changé mais ce n’est pas de cela dont je veux parler maintenant. Ce qui m’a le plus frappé c’est ce qui distinguait ma vie de Juif en Israel par rapport à la France. Je me retrouvais membre d’une minorité qui, notamment à cause de la situation, cherche à être discrète et à ne pas afficher son identité en publique. Les fêtes nationales et religieuses ne sont pas les miennes, les gens dans la rue sont des étrangers, je ne partage rien avec mes voisins. Je ne suis pas chez moi.

Je ne veux pas avoir à faire de compromis sur mon identité, à me cacher ou au contraire être observé comme un monstre de foire parce que je suis différent. Je n’ai pas envie de devoir supporter la culture et les règles d’un autre peuple et d’une autre culture, aussi respectables soient-ils. La culture française est un des joyaux du patrimoine mondial, mais ce n’est pas ma culture.

Le contraste est saisissant par rapport à ma vie en Israel. Ma culture est la culture du pays, mes fêtes ses fètes. On vit en hébreu, les enfants apprennent le Tanakh et l’histoire juive à l’école sans que j’ai besoin de les envoyer dans une école privée et protégée par la police. Le pays vit au rythme du calendrier hébraïque, se repose le Shabbat, tout le monde va célébrer le Seder de Pessah au premier soir de la fête, la plupart des restaurants respectent les lois alimentaires.

Quel moment incroyable que de se retrouver dans les rues le jour de Yom Hakippourim lorsqu’aucune voiture ne circule et que tout le peuple, qu’il jeune ou pas, se retrouve dans la rue. Quel plaisir d’entendre ses voisins chanter le Kiddoush le vendredi soir, de voir des gens de promener en kippa dans la rue, de savoir que l’armée, les policiers, les fonctionnaires, les agriculteurs, les vendeurs, les ouvriers partagent votre identité. Je suis chez moi.

Etre chez soi signifie aussi avoir une relation plus calme et complète avec son identité. Je ne me demande pas comment conjuguer ma vie de citoyen dans la sphère publique avec ma vie de juif à la maison. En Israel, je peux être entièrement juif chez moi et dans la rue. Je n’ai pas besoin d’implorer les pouvoirs publiques pour qu’ils protègent les synagogues en priant pour que certaines forces politiques n’arrivent jamais au pouvoir. Je ne me demande pas si les enfants auront un avenir dans ce pays ou devront s’enfuir.

Le choix de vivre en Israel met fin à l’alternative devant lequel se trouve placé le Juif de diaspora qui hésite perpétuellement entre l’assimilation et le ghetto. La souveraineté juive sur la terre d’Israel permet de vivre pleinement sa vie de Juif dans la cité sans la moindre compromission avec son identité. Même le dernier des athées et le Juif le plus anti-religieux vit sa vie en hébreu, peut lire la Torah dans le texte naturellement, organise sa vie selon le calendrier hébraïque, et défend la terre d’Israel.

Pendant ce temps la, les Juifs de diaspora essaient de survivre en tant que Juifs et de ne pas disparaitre. Ils peuvent contribuer de façon remarquable à la culture, la science ou l’économie de leur pays, mais leur contribution n’est pas spécifiquement juive, n’apporte presque rien à leur peuple et ne représente pas l’expression d’une vision juive du monde.

Les Juifs d’Israel ne survivent pas, ils vivent leur Judaisme de façon entière. Ce n’est qu’en Israel, parce qu’ils sont libres et indépendants, que les Juifs peuvent remplir leur mission universelle et être une lumière pour les Nations. Ce n’est qu’en Israel que peut naitre une parole spécifiquement juive qui s’adresse d’égale à égale aux autres nations.

Evidemment, personne ne peut nier les problèmes, les tensions, les crises, et les conflits que connait le pays. Mais ils sont la conséquence de l’immense vitalité créative et de l’incroyable foisonnement chaotique qui caractérisent la vie juive d’Israel. Et ces problèmes et ces conflits, aussi désespérant peuvent-ils apparaitre parfois, sont les nôtres. C’est à nous de les résoudre ou au moins d’essayer.

Jesus et Yeshu – histoire d’un malentendu ?

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Article paru sur The Times of Israel français

Le Talmud parle de tout. De loi avant tout, mais aussi d’histoire, de légendes, d’éthique et de morale, on y trouve même des histoires drôles et des conseils de cuisine.

Aussi on pourrait s’attendre à ce qu’il discute d’une branche dissidente du judaïsme qui a fini par devenir la religion de l’Empire romain.

Jesus et le christianisme, vus d’aujourd’hui, ont révolutionné le monde, changé son histoire, et d’un point de vue religieux, ont fait de la tradition d’Israël l’héritage d’une bonne partie de l’humanité.

Voilà des sujets sur lesquels les sages du Talmud avaient sûrement beaucoup à dire.

La Mishna a été compilée à l’endroit et au moment même où le christianisme naissait et se développait, la Gemara a été écrite quand il devenait religion impériale, on peut difficilement rêver meilleure position.

Et que trouve-t-on alors dans le Talmud sur Jesus et le christianisme : à peu près rien !

Cela n’a pas empêché l’Eglise de censurer le Talmud et d’en faire retirer tous les passages qui pouvaient, si on a beaucoup d’imagination, évoquer Jesus, les apôtres ou le christianisme.

Parfois, néanmoins, il ne fallait pas beaucoup d’imagination. Quelques passages talmudiques évoquent un certain Yeshu qui aurait fait dévier le peuple d’Israel du droit chemin, dont la mère s’appelait Myriam, qui avait des disciples et qui aurait été pendu pour sorcellerie.

Or, il faut savoir que « Yeshu » est le nom de Jesus en hébreu moderne, ce qui laisse à penser que ces passages donneraient la version juive de la vie de Jesus.

Regardons de plus près: d’après le rabbin orthodoxe américain Gil Student, on trouve dans le Talmud deux Yeshu différents : un est Yeshu Ben Pandera/Panthera, qui vivait à l’époque du roi hasmonéen Alexandre Jannée, soit près d’un siècle avant Jesus.

Suite à un malentendu avec son maitre, Rabbi Yehoshua Ben Perachiah, il aurait fondé un culte hérétique ; le second s’appelait Yeshu Ben Stada, il vivait à l’époque de Rabbi Akiva soit un siècle *après* Jesus, et fut pendu pour sorcellerie à Lod.

Notons qu’en hébreu ou araméen, Jesus devrait se dire Yeshua et non Yeshu. Il n’est pas vraiment clair si Yeshu était réellement un prénom – un diminutif de Yeshua, prénom très courant – ou un terme à la signification différente.

Dans son livre The Jesus The Jews Never Knew publié en 2003, Franck Zindler passe en revue toutes les sources juives qui auraient pu ou du évoquer Jesus et les origines du christianisme.

Zindler est un militant athéiste et son livre est publié par les American Atheist Press. Son objectif est de montrer que les Juifs en terre d’Israel n’ont pas gardé le moindre souvenir de Jesus et n’ont jamais entendu parler de lui, ce qui tendrait à démontrer qu’il n’a jamais existé.

La théorie du Jesus mythique n’est pas nouvelle et a connu son heure de gloire au début du 20ème siècle. Comme Zindler le reconnaît lui-même, l’immense majorité des chercheurs et des spécialistes académiques rejettent aujourd’hui cette thèse, pour deux principales raisons : parce que si Jesus n’avait pas existé, les païens et les Juifs de l’antiquité auraient été les premiers à le dire, et parce qu’il y a quelques témoignages de l’époque sur son compte.

Sans entrer dans la polémique elle-même, le premier de ces arguments est faible. Si les opposants antiques au christianisme n’ont pas nié l’existence de Jesus c’est qu’ils n’avaient aucune possibilité de le faire.

Les polémiques contre les chrétiens ont commencé des décennies au minimum après la mort supposée de Jesus, comment donc pouvaient-ils savoir si ce dernier avait ou pas existé ?

Quant aux témoignages, d’après Zindler, il s’agit essentiellement de passages qui confirment l’existence de chrétiens, pas de Jesus lui-même.

Les rares textes qui évoqueraient Jesus directement seraient hautement suspects.

En fait si Jesus avait réellement existé il aurait du suscité beaucoup plus de réactions.

Contrairement à ce que les gens imaginent, la Judée à cette époque n’était pas un obscur coin paumé de l’Empire romain mais une petite province relativement riche, densément peuplée, pas stratégique en elle-même mais proche de zones essentielles, dont la famille régnante était extrêmement proche du pouvoir impérial – c’est Agrippa qui a fait nommé Claude empereur après l’assassinat de Caligula – et dont la religion connaissait une grande popularité dans les classes aisées et jusque dans la famille impériale où on trouvait des « Judaïsants ».

Le livre de Zindler n’est ni neutre ni objectif. C’est un livre partisan, apologétique, et qui le dit ouvertement.

C’est d’ailleurs une très bonne chose, cela permet de savoir précisément comment apprécier les arguments de l’auteur et cela démontre une certaine honnêteté intellectuelle.

Zindler n’hésite pas à admettre quand il ne sait pas, quand il ne fait que spéculer, ou quand il n’est pas d’accord avec quelqu’un mais reconnaît ne pas pouvoir démontrer sa position.

Il faut certes subir les torrents de mépris que l’auteur déverse sur la religion en général et les religieux en particulier. Les théologiens, les prêtres, les rabbins sont tous avides de pouvoir et d’argent, prêts à mentir, trafiquer et falsifier les textes pour atteindre leurs objectifs. Et ils sont tous très bêtes. On n’oublie donc jamais qu’on a affaire à un militant.

Zindler s’attaque tout d’abord aux auteurs juifs du premier siècle qui auraient pu ou du parler de Jesus.

D’abord Philon d’Alexandrie, le philosophe juif qui est sans doute le père (involontaire) de certains concepts développés dans les Evangiles comme le Logos.

Philon était contemporain de Jesus, il s’intéressait de très près à ce qui se passait en Israël, venait souvent à Jérusalem, et avait des liens de parenté avec la famille hérodienne et pourtant, pas un mot sur le fondateur du christianisme ni ses disciples.

Ensuite, Zindler aborde Flavius Josèphe, l’historien de la première guerre judéo-romaine, qui n’a pas été un contemporain de Jesus mais dont les écrits furent préservés par l’Eglise parce qu’ils prouveraient son existence.

On trouve dans ses « Antiquités juives » quelques passages qui évoquent Jesus ou Jean le Baptiste, mais bizarrement pas dans La Guerre des Juifs, livre écrit 20 ans plus tôt et qui traite pourtant directement de la période en question.

Il est admis par à peu près tout le monde aujourd’hui que certains de ces passages sont des interpolations de scribes chrétiens, mais Zindler s’attache à démontrer qu’à l’exception du texte concernant Jacques le Juste, tous ces passages sont des faux.

Le paragraphe qui parle de Jesus, le « Testimonium Flavianum« , est considéré de façon quasi-consensuelle comme au minimum une interpolation partielle.

Certains pensent qu’il y a un noyau originel réellement écrit par Flavius Josèphe.

Je dois avouer être plutôt d’accord avec Zindler sur le fait que cela n’a pas grand sens : d’abord parce que ce passage n’a aucun rapport ni avec le paragraphe qui précède ni avec celui qui suit, tandis que si on le supprime, la continuité est parfaite ; ensuite parce que si c’était le cas, comment expliquer que Josèphe ne parle de Jesus nul part ailleurs ?

Josèphe consacre tout un passage à un obscur agitateur politico-religieux juif égyptien mais pas de développement sur un Jesus qu’il aurait pourtant évoqué en passant ?

Zindler s’attaque ensuite au Talmud.

Il entre beaucoup plus dans les détails que le rabbin Gil Student, notamment en étudiant l’évolution des mêmes passages de la Mishna (close en 200 en Israël) et la Tosefta (même époque) aux Gemarot du Yerushalmi (terminée au 4ème siècle à Tibériade) puis du Bavli (finie un siècle plus tard en Mésopotamie), et s’attaque à tous les passages qui furent jamais considérés comme évoquant Jesus ou ses disciples.

Il consacre par exemple beaucoup de temps à démontrer que le Balaam dont discutent les rabbins est bien le Balaam biblique et pas Jesus, ce qui semble pourtant aller de soi, mais illustre le biais inverse du sien: celui de l’Eglise au moyen-âge mais aussi de tous les chercheurs à l’époque moderne qui n’ont jamais pu se faire à l’idée que le Talmud ne disait rien de Jesus ou des apôtres et sont allés les trouver dans les endroits les plus improbables.

Ainsi non seulement Balaam serait en fait Jesus, mais Gehazi serait Paul ou Doeg serait Pierre.

Evidemment cela n’a aucun sens et pourtant ces thèses sont à tout le moins prises en considération dans certains cercles académiques.

Comme on peut s’y attendre, Zindler n’a pas un grand respect pour le Talmud.

Il s’agit à ses yeux d’une collection d’histoires orales déformées au fil des générations et sans grand sens. Mais ce n’est pas vraiment la question. Le fait est que la Mishna ne dit pas le moindre mot sur Jesus ou ses disciples, même pas par des allusions mystérieuses.

Quant aux passages concernant Yeshu qui apparaissent dans la Gemara dont nous avons parlé avant, dans leurs versions plus anciennes dans la Tosefta, le nom même de Yeshu n’est pas présent pas. Parfois il y avait juste le nom Ben Panthera ou Ben Stada sans le prénom, parfois juste « untel » (ish ploni).

L’interprétation de Zindler est différente de celle de Student. Ce dernier prend le Talmud très au sérieux et considère que la tradition orale a été scrupuleusement respectée dans sa transmission au cours des siècles avant d’être mise par écrit.

Les détails donnés sont donc exacts. Pour Zindler, les histoires en question n’avaient probablement aucun rapport à l’origine avec Jesus mais face à la montée du christianisme elles ont été récupérées et utilisées pour répondre à la polémique chrétienne puis se sont enrichies de nouveaux détails inventés au fil du temps.

On sait que dès le deuxième siècle, d’après Origène, les Juifs affirmaient que Jesus était le fils d’une Myriam et d’un soldat romain appelé Pandera. Par la suite la confusion a donné naissance aux célèbres Toldot Yeshu, une sorte de réponse juive parodique aux Evangiles.

La thèse de Zindler est intéressante : le christianisme résulterait de la conjonction de diverses sectes hérétiques de Juifs hellénisés inspirés par le Gnosticisme et serait apparu en dehors d’Israël.

Jesus était une sorte de figure spirituelle mystique sans incarnation réelle et les apôtres eux-mêmes n’auraient jamais existé.

Ce qui explique comment l’Eglise a pu s’étendre si rapidement et se déchirer en sectes schismatiques presque dès le début – ces églises étaient déjà là avant.

Dans sa théorie, les judéo-chrétiens, ceux qui cherchaient à concilier Judaisme et croyance en Jesus vu comme un prophète et messie mais pas comme le fils incarné de Dieu, ne représenteraient pas la forme originelle du christianisme comme on le pense en général mais au contraire une dérive tardive.

Après tout, il existe aujourd’hui des groupes de ce type dits « Juifs messianiques » – qui sont entièrement chrétiens comme leur nom ne l’indique pas – et ils sont effectivement très récents.

Zindler semble négliger dans son analyse l’existence à l’époque d’un fort courant de Judaisants, des païens attirés par le Judaisme et qui en imitaient certaines pratiques.

Il est indéniable que ces Judaisants ont été le terreau fertile sur lequel le christianisme a pu se développer à ses débuts, et si on suit la thèse de Zindler, il serait plus logique de voir en eux les créateurs du christianisme que des Juifs hellénisés.

Mais il existe une autre possibilité, évoquée notamment par de nombreux sages de notre tradition comme le Ramban : que le Ben Panthera qui vivait un siècle avant Jesus soit le véritable Jesus historique.

Certains historiens comme G. R. S. Mead en 1903 ou Alvar Ellegard en 1999 ont notamment émit l’hypothèse, en analysant les Evangiles, que Jesus vivait un siècle avant lui-même.

Toutes ces théories sont intéressantes mais il faut se rappeler qu’ill s’agit entièrement de conjectures qui ne reposent sur aucune preuve concrète.

A moins que les archéologues ne découvrent de nouveaux artefacts irréfutables, il sera impossible de savoir ce qui s’est vraiment passé et chacun continuera à croire ce qui lui plait.