philosophie

Le vide spirituel de l’Occident

Mon article sur les trois pièges à éviter suite aux attentats de Paris a suscité beaucoup de commentaires et quelques critiques, un certain nombre se focalisant sur le troisième point que j’évoquais: le vide spirituel de l’occident. Je vais donc essayer de développer un peu plus ce que je voulais dire par là, très rapidement, même si un tel sujet mérite d’être traité par un ouvrage entier.

L’Occident s’est créé sur l’héritage du monde classique, d’Athènes, Rome et Jérusalem. En s’appuyant sur cet héritage, les Européens ont créé les bases du monde moderne fondé sur la protection des libertés, en particulier la liberté de penser et de critiquer. Mais nous sommes arrivés à un moment où le monde occidental s’est coupé de ses propres racines philosophiques, juridiques et bibliques et continue à avancer sans savoir où il va.

Le thème du « désenchantement du monde » n’est pas nouveau. La science a façonné un univers (apparemment) rationnel, où tout semble avoir une explication logique, dans lequel le magique, le religieux, le spirituel sont relégués au rang de superstitions. La société occidentale actuelle se concentre exclusivement sur l’accomplissement personnel et matériel de ses membres. Gagner suffisamment, « se réaliser » et être « heureux » sont les mots d’ordre de la culture dans laquelle nous vivons.

L’Occident a été trahi par ses propres élites intellectuelles. Depuis les années 60, le monde académique, puis tout le milieu intellectuel, a été contaminé par une nouvelle façon de penser qui rejette ce qui fut l’objet même de son existence: la recherche de la vérité. L’idéologie post-moderne et son bras armé, le politiquement correct, ont pris le contrôle progressivement des universités, en particulier dans les sciences sociales, et formé des générations entières à nier la réalité, le monde tel qu’il est, et sa compréhension, tout en se complaisant dans la haine de soi et l’autoflagellation perpétuelle et moralisatrice. Le monde académique, hormis les sciences dures, n’est plus qu’un immense marais de médiocrité et de bêtise où quelques ilots de lumière survivent encore.

L’être humain a besoin de transcendance pour vivre, de quelque chose qui le dépasse, et qui donne un sens à sa vie. La société ne lui propose plus rien qui réponde à ces besoins. Je ne parle pas forcément de religion et de croyance. D’ailleurs la religion elle-même peut se fossiliser et ne plus répondre aux attentes des hommes. Je n’ai aucun amour pour la religion catholique traditionnelle moyen-âgeuse. Mais il faut admettre que le catholicisme bien pensant et bien propre sur lui de l’après-guerre, qui donne parfois l’impression de vivre dans le pays des bisounours, est le premier responsable de son effondrement en occident. Il n’a plus rien à dire – à part quelques banalités vaguement socialisantes.

Il y a d’autres façons de se transcender. Pendant un temps, le monde occidental à remplacé la religion chrétienne par le nationalisme messianique, ce qui a mené à une impasse, mais la réaction fut de jeter le bébé de la nation avec l’eau du bain, surtout en Europe. Et il ne reste plus rien. Les gens comblent avec ce qu’ils peuvent – la drogue, la télé-réalité, les divertissements…. Et une manifestation de cet état de fait est qu’ils ne font plus d’enfants. En Europe occidentale, minorités musulmanes et chrétiens intégristes compris, les femmes font en moyenne 1,5 enfants, alors qu’il en faut 2,1 juste pour stabiliser la population à long terme.

Pour de nombreux intellectuels conservateurs, comme David Goldman, auteur de « How Civilizations Die » ou Yoram Hazony, à mon avis le plus grand penseur israélien, cet effondrement démographique, sans précédent dans l’histoire de l’humanité, exprime une grande désillusion métaphysique. Les occidentaux (et ils ne sont pas les seuls d’ailleurs) ne croient plus en eux-mêmes, ni en l’avenir. Ils vivent pour le maintenant et la satisfaction immédiate de leurs désirs individuels. C’est évidemment une recette qui mène au désastre et au suicide collectif – soit par la disparition démographique soit par le remplacement par des minorités religieuses extrémistes dont la natalité est sensiblement plus élevée.

Car nombreux sont ceux qui ne peuvent pas se satisfaire de cette absence de transcendance du monde moderne. Et c’est ce qui explique le succès des sectes ainsi que des mouvements islamistes, bien au-delà des jeunes d’origine musulmane: ils donnent un but à la vie, ils donnent du sens, ils offrent une mission et la possibilité de changer le monde. Le monde occidental ne propose que doute et relativisme moral, ils incarnent au contraire une vérité qui se veut absolue. Ils attireront de plus en plus de gens à mesure que le monde occidental sera incapable de proposer une alternative.

Est-il déjà trop tard ? Tout le monde ne le pense pas. Yoram Hazony pense que c’est le rôle des Juifs que d’aider les occidentaux à revenir vers la Bible et son message divin. Peut-être la concurrence musulmane finira-t-elle aussi par réveiller les chrétiens. Ou peut-être trouvera-t-on une autre voie. Car sinon, l’alternative sera, à plus ou moins long terme, la fin de l’Occident.

 

Pourquoi la science ne réfute pas l’existence de Dieu

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Article publié dans Times of Israel en français

Dans un précédent article, j’ai passé en revue les arguments du Dr Gerald Schroeder selon lequel non seulement il n’y a pas de contradiction entre la Torah et la Science, ils diraient en fait la même chose.

Une autre approche sur le sujet est apportée par le Dr Amir Aczel dans son livre sorti cette année Why Science Does Not Disprove God.

Amir Aczel est israélo-américain comme Gerald Schroeder si ce n’est qu’il a acquis ses nationalités dans le sens inverse: il est né en Israel et en parti vivre aux Etats-Unis dans les années 1970.

Il y est devenu relativement célèbre pour ses ouvrages de vulgarisation scientifique et il est régulièrement invité dans les médias pour débattre notamment sur la question de l’existence de Dieu où il s’oppose à des militants athéistes acharnés comme le biologiste Richard Dawkins.

Ce livre a donc été écrit avant tout pour réfuter les thèses athéo-scientistes de ce qu’il appelle les « Nouveaux athéistes » dont Dawkins est un des chefs de file.

Contrairement à ce que ces derniers affirment, la science n’est pas arrivée au point où elle peut prouver que « l’hypothèse Dieu » est inutile. En fait elle ne pourra jamais le faire.

A la différence de Gerald Schroeder, Amir Aczel ne cherche pas à défendre le Dieu de la Torah ou de la Bible chrétienne ni aucune idée de Dieu personnel. Certes il développe un petit chapitre pour répondre à l’affirmation selon laquelle l’archéologie contredirait entièrement la Bible, ce qui n’est absolument pas vrai.

Mais ce n’est pas le coeur de son livre. Néanmoins, il utilise souvent les mêmes arguments que Schroeder comme nous le verrons ensuite, mais de manière moins affirmative et plus prudente.

En 2013, le célèbre astrophysicien Stephen Hawking a déclaré que le Big Bang n’avait pas eu besoin de Dieu pour arriver. Il voulait dire que la physique avait développé aujourd’hui des théories pour expliquer le Big Bang qui ne nécessitaient pas l’existence de Dieu.

Le Big Bang était simplement une conséquence des lois de la physique. La question qui ne semble pas être venue à l’esprit de Stephen Hawking est: et les lois de la physique, qui les a créées ?

Le Dieu dont parlent les scientifiques n’est pas le Dieu que vénèrent des centaines de millions de gens à travers le monde. Le Dieu de la science est une sorte de causalité ultime, indescriptible et indéfinissable, qui se trouve au-delà de ce que la science peut comprendre et expliquer. Il découle du Dieu des philosophes, lui-même issu du Dieu du monothéisme grec.

Dans le Kuzari de Yehuda Halevy, rédigé vers 1140, le roi des Khazars, perturbé par un songe, fait défiler des représentants de toutes les grandes religions et un philosophe afin qu’ils le convainquent de la vérité de leur foi.

Le philosophe, représentant une sorte de synthèse de différents courants médiévaux et grecs, s’appuie sur la beauté merveilleuse de la création, l’existence même de lois de la nature, le fonctionnement de l’univers pour démontrer que ce dernier ne peut être que le résultat d’une création par un Dieu suprême et parfait.

Mais ce dernier, étant parfait, ne peut donc jamais changer, donc jamais intervenir et agir dans l’univers, il n’est qu’un Dieu horloger et détaché de sa création.

Presque 900 ans plus tard, les arguments d’Aczel sonnent étrangement semblables. Les progrès de la science ont permis de découvrir que la création était encore plus merveilleuse qu’on ne le pensait.

L’univers n’existe que grâce à une série de coïncidences ahurissantes, de constantes extrêmement précises dont la moindre variation infime aurait anéanti les chances même de l’existence de cet univers.

La charge des protons et des électrons, le fait que l’univers a sa création aurait du créer autant de matière que d’anti-matière, ce qui l’aurait immédiatement annulé, mais il a créé, sans qu’on sache comment, plus de matière, etc…

De même, l’existence de la vie n’est possible que par des conditions très particulières et statistiquement improbables. Et l’avènement d’une vie intelligente et consciente est elle tout simplement incompréhensible.

La réponse athéisme à ces arguments repose surtout sur le principe anthropique qui consiste à dire que si l’univers et la vie n’existaient pas, nous ne serions pas là pour en parler, donc l’univers possède nécessairement les conditions de son existence et de la vie. Ce qui revient à dire « l’univers existe parce qu’il existe ».

C’est un peu léger. Cette ligne de pensée a trouvé dans la « théorie des cordes » une conceptualisation scientifique, avec l’idée selon laquelle il existerait une infinité d’univers parallèles et donc, l’existence d’un univers qui possède les bonnes caractéristiques pour le développement de la matière, des planètes et de la vie n’a plus rien d’extraordinaire.

La théorie des cordes n’est cependant pas une théorie véritablement scientifique dans la mesure où elle est infalsifiable et invérifiable. Elle ne repose que sur des calculs mathématiques extrêmes déconnectés de la réalité.

Plus exactement, cette théorie est l’application dans la réalité de concepts abstraits qui ne servent qu’à faire des calculs.

Amir Aczel prend même un certain plaisir à en démonter la logique concrète en utilisant justement les mathématiques et les propriétés particulières de l’infini qui finissent de rendre l’idée de l’existence d’un nombre infini d’univers absurde.

Une autre sphère scientifique appréciée des athéistes est la mécanique quantique qui elle aussi permettrait de prouver, selon une théorie bancale, que l’univers a pu apparaitre à partir de rien sans besoin de Dieu. Il y a ici un paradoxe : l’idée que l’univers puisse apparaitre à partir de rien est justement le coeur de la pensée biblique.

Et en fait, en grattant, on découvre que la création à partir de rien des athées ne part pas de rien mais d’une « mousse quantique » préexistante et des lois qui la gouverne. Et tout cela vient d’où alors ?

En fait, la mécanique quantique est une des pièces centrale de l’argumentaire d’Amir Aczel. Personne ne comprend rien à la mécanique quantique. Si quelqu’un affirme la comprendre, c’est justement la preuve qu’il ne sait rien.

Elle est complètement irrationnelle et elle défie l’entendement. Des particules quantiques qui se sont trouvées liées mais ensuite séparées de milliers de kilomètres réagissent de la même façon et surtout instantanément – ce qui veut dire qu’aucune information n’est envoyée de l’une à l’autre.

Ces particules peuvent se trouver à différents endroits ou dans des états différents au même moment, et c’est le fait d’être observées qui les fixe.

L’exemple des photons est assez fascinant. Schroeder présentait le même exemple, d’une manière légèrement différente. Les photons sont les particules qui composent la lumière.

Sauf que la lumière est aussi une onde. Donc les photons, comme toutes les particules quantiques, sont à la fois une onde et une particule ce qui est a priori impossible.

Une expérience a été réalisée: on tire un seul photon à travers un écran qui a deux fentes, jusqu’à un autre écran. Le photon ne devrait logiquement ne passer que par une fente. Il passe simultanément par les deux et interagit avec lui même lorsqu’il arrive sur le second écran. Comment est-ce possible ? Cela ne devrait pas l’être.

Mais si on met un détecteur au dessus de chaque fente pour savoir par où le photon est passé, mystérieusement le photon s’en aperçoit et ne passe plus que par une seule fente. Le fait de pouvoir savoir par où le photon passe change son comportement. Aucune explication n’existe.

Les particules quantiques sont la base de la matière et de la réalité de notre univers et elles dépassent entièrement notre compréhension. On comprend ainsi que la science est loin de pouvoir affirmer quoi que ce soit concernant les mystères de la création.

Ce fait est aussi illustré par les lois du chaos. Un battement de papillon au Brésil peut causer un ouragan en Afrique. Nous n’avons et n’aurons jamais aucun moyen de le savoir à l’avance.

Trop de variables sont en jeu et la plus faible variation de juste l’une d’entre elles change entièrement le résultat. Le chaos n’est pas un phénomène aléatoire, et d’ailleurs, probablement rien n’est aléatoire dans l’univers.

Ce dernier est marqué par la « non-linéarité » et l’apparition d’évènements extrêmes, scientifiquement imprévisibles, qui peuvent complètement changer la donne – comme l’astéroïde qui a éliminé les dinosaures et permit à la race humaine de donner le monde plusieurs millions d’années après.

Si cela rappelle le principe des « Cygnes Noirs » du financier-philosophe-gourou mégalomaniaque Nassim Nicholas Taleb, ce n’est pas un hasard, Aczel ayant longuement discuté avec le professeur Mandelbrot, aujourd’hui décédé, qui fut le maitre de Taleb.

Ces évènements aléatoires extrêmes, ces cygnes noirs, sont imprévisibles pour nous, mais pas forcément pour une intelligence bien supérieure à la notre.

Amir Aczel va plus loin et démontre aussi les limites de la théorie de l’évolution.

En tant que scientifique, cette théorie, qu’il adopte évidemment, est incomplète, marquée par de nombreux défauts. Elle n’explique pas tout, à commencer par l’altruisme, et elle est incapable de faire des prédictions, ce qui est la raison d’être d’une théorie scientifique.

Surtout, elle ne peut pas expliquer l’apparition de la conscience humaine, la conscience de soi, de la pensée abstraite et symbolique, de l’art, de la culture, bref de l’âme humaine.

Cette conscience ne peut pas être le résultat naturel des mécanismes de l’évolution, et ne peut pas être créée par un simple mécanisme d’accumulation comme semblent le croire aussi bien les biologistes que les spécialistes de l’intelligence artificielle.

Si un robot conscient de lui-même voit le jour dans les prochaines décennies, Aczel aura eu tort. En même temps, si les hommes peuvent créer une conscience artificielle, cela peut aussi prouver que la leur a aussi été fabriquée.

Au final, Aczel pense que la science ne pourra jamais démontrer l’existence ou l’inexistence de Dieu tout simplement parce que nous étudions l’univers depuis son intérieur.

Nous n’avons pas accès à une vue d’ensemble et ne pourrons ainsi jamais répondre à la majeure partie des mystères ultimes. Et c’est tant mieux comme ça.

L’obsession antijuive, une maladie vieille de 2500 ans

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Je viens de finir l’excellent Anti-Judaism, the Western Tradition de David Nirenberg. Sa thèse, extrêmement fouillée et érudite, est que l’anti-Judaisme, qu’il distingue de l’antisémitisme, est une façon de penser le monde qui caractérise le monde occidental depuis 2500 ans, mais surtout depuis les débuts du Christianisme. Il veut dire par là qu’il existe une tradition antique de penser le monde en terme de Juifs, de Judaisme, et de « questions juives », questions essentielles et par lesquelles des groupes entiers se sont définis, et ceci généralement, et c’est l’élément le plus fascinant, sans le moindre rapport avec les Juifs réels – mais avec de lourdes conséquences pour eux.

Nirenberg part de l’Egypte ancienne et y trouve les premières traces d’anti-Judaisme à l’époque de l’occupation perse – par les autochtones, qui devaient sans doute peu apprécier les célébrations locales de Pessah -, et leur récupération obsessionnelle et violente plus tard par les élites grecques, en particulier après l’occupation romaine. Nirenberg étudie aussi plus tard les fondements antijuifs de l’Islam, mais le coeur de son ouvrage concerne le monde chrétien.

Tout part initialement de la célèbre phrase de Paul: « La lettre tue et l’esprit donne la vie ». Les chrétiens, des origines à aujourd’hui, ont un problème: que faire de la Loi telle que présentée dans l’Ancien Testament. Les dualistes, tels Marcion, étaient tentés de le rejeter complètement, y voyant l’oeuvre de Métatron ou de Satan et pas du vrai Dieu révélé/incarné par Jésus. Paradoxalement, si cette vision avait triomphé, le sort des Juifs aurait probablement été meilleur. Mais l’Eglise a choisi une autre voie, celle du remplacement de l’ancien Israel par le Verus Israel incarné par les chrétiens. La tradition d’Israel ne peut être effacée, mais l’Eglise affirme aussi, suivant Paul qui à l’origine ne s’adressait qu’aux païens souhaitant devenir chrétiens, que la Loi d’Israel n’a plus lieu d’être. C’est que les Juifs ont mal compris les textes sacrés qu’ils ont reçu. Il n’a jamais fallu les prendre à la lettre mais seulement de façon allégorique, là où se situe leur véritable sens.

Ainsi le Judaisme est devenu l’incarnation de la Loi qui oppresse, du bassement matériel, de tout ce qui est « dans ce monde ». Mais comment savoir exactement où s’arrête la frontière entre le texte et son allégorie, entre la loi et l’esprit, comment ne pas risquer d’aller trop loin dans l’exégèse au point de se couper du texte ou pas assez et risquer de répéter les erreurs des Juifs ? D’innombrables « questions juives » vont surgir et les théologiens chrétiens ne vont cesser de s’attaquer entre eux et de s’accuser de « Judaïser » les uns les autres, le Judaïsme devenant un concept mouvant au fil des interprétations, mais toujours répulsif.

Nirenberg montre comment ces questions juives se sont transmises au cours des siècles, ont évolué, se sont transformées mais ont gardé leur centralité, de l’Espagne moyenâgeuse à Shakespeare – il propose une interprétation particulièrement intéressante du « Marchant de Venise » qui dépasse la question de savoir si la pièce est antisémite ou pas. Il montre aussi en passant comment les historiens ont souvent mal interprété d’anciens débats, imaginant que derrière les accusations de « judaisation » se cachaient de véritables Juifs qui cherchaient à convertir des chrétiens, des origines juives ou une intention de se rapprocher du Judaisme réel. Il n’en est rien. Il s’agissait de débats purement internes aux chrétiens et d’accusations sans le moindre rapport avec les Juifs ou le Judaisme réels. D’autant plus que jusqu’à l’époque moderne, et surtout pendant la Renaissance, l’Europe occidentale était pratiquement vide de gens pratiquants le Judaisme ouvertement.

La tragédie révélée par le livre est que lors du passage à l’age moderne, les philosophes, tout en rejetant la religion, ont continué à utiliser les structures mentales qui en étaient issues concernant la place du Judaisme, qui reste ou devient associé à l’obscurantisme, au matérialisme etc… Spinoza porte ici une responsabilité majeure, de même que Marx plus tard et à des niveaux moindres, d’autres intellectuels d’origine juive qui vont continuer à utiliser et répandre les structures de pensée antijuives – on peut citer plus récemment le cas d’Hannah Harendt. La période de la modernité philosophique, malgré toute ses différences avec les périodes précédentes, perpétue la tradition d’anti-Judaisme du passé, et les philosophes s’accusent les uns les autres d’être trop « Juif » et de « Judaiser », même si le sens peut profondément se transformer. Ainsi Kant, qui dénonçait lui-même le Judaisme de ses adversaires – là encore sans le moindre rapport avec le Judaisme réel – a fini par être perçu comme l’incarnation du Judaisme en philosophie à cause de son intellectualisme abstrait. Remarquons que de même que l’antisémitisme moderne accuse les Juifs d’être à la fois ultra-capitalistes et communistes, nationalistes sectaires et cosmopolites, pour l’anti-Judaisme moderne, les Juifs incarnaient à la fois le matérialisme et l’esprit étroit de la lettre mais aussi l’intellectualisme et la pensée abstraite.

Nirenberg s’arrête à la Shoah. Il prend beaucoup de précautions mais son message est clair, cette antique tradition d’anti-Judaisme, qui n’est pas toujours antisémite au sens où nous l’entendons aujourd’hui – dans le sens où des intellectuels qui pratiquaient l’anti-Judaisme n’étaient pas systématiquement hostiles aux Juifs réels, parfois même ils pouvaient les défendre -, a joué un rôle majeur dans le fait que la Shoah a pu être possible.

Il serait cependant erroné de croire que le génocide a mis fin à cette tradition. Même si l’Eglise a fait son mea culpa, les germes ont été dispersés depuis trop longtemps, et leurs fruits sont depuis longtemps consommés bien au-delà du monde chrétien. Le virus a muté. Des millions de personnes continuent à penser le monde en terme d’Israel et de Juifs comme l’actualité nous le prouve tous les jours, de l’affaire Scarlett Johansonn à Dieudonné. Il est difficile de ne pas voir le parallèle entre la théologie de remplacement de l’Eglise et l’idéologie de remplacement antisioniste selon laquelle les Palestiniens sont les nouveaux Juifs, à la fois comme victime d’un génocide, et comme habitants originels – depuis 9000 ans nous apprenait hier le ministre palestinien Saeb Arekat – de la « Palestine ». La différence c’est qu’ici les Juifs réels n’ont plus aucun rôle à jouer – ce que l’église leur permettait en général – à part disparaitre. C’est finalement la variante musulmane de l’anti-judaisme décrite par Nirenberg, celle qui voit dans les Juifs des menteurs et des faussaires à convertir ou exterminer. La différence c’est qu’aujourd’hui les Juifs ne sont plus des sujets passifs de cette histoire mais des acteurs qui ne se laissent plus faire. Et ça change tout.

Quelques livres pour les fêtes

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J’ai lu ces derniers mois pas mal de livres intéressants et j’avais à l’origine l’intention d’écrire un post pour chacun d’entre eux mais je n’ai jamais trouvé le temps. Aussi, voici une petite sélection des 4 livres qui m’ont le plus marqués récemment avec un rapide commentaire.

1. Nations, d’Azar Gat, 2013

J’avais lu il y a deux ans « War in Human Civilization » du professeur Azar Gat de l’université de Tel Aviv – probablement un des meilleurs livres que j’ai jamais lu – et j’attendais donc avec impatience ce nouvel ouvrage. C’est un excellent complément au précédent.

Gat s’attaque à la thèse relativement récente et à la mode dans certains cercles selon laquelle les nations seraient une invention des intellectuels du 19ème siècle, et qu’auparavant les populations n’avaient aucun sentiment national et se limitaient à s’identifier à leur village et leur région. Il démontre avec brio que non seulement les nations et les identités nationales existaient avant le 19ème, mais elles existent depuis des millénaires et les débuts de la civilisation, dans le monde entier. Après tout le peuple juif en est la preuve vivante. Il existait une nation juive il y a déjà 3000 ans.

Une fois encore, Gat utilise l’immense étendue de ses connaissances en génétique, en histoire, en anthropologie pour non seulement établir l’antiquité du phénomène mais surtout, pour l’expliquer : le sentiment national, loin d’être une construction intellectuelle est le résultat de centaines de milliers d’années d’évolution génétique et est implanté au plus profond de l’esprit humain. Cela ne signifie pas que les nations sont fixées et invariables, c’est au contraire un phénomène extrêmement fluide et changeant, des nations apparaissent et disparaissent tout le temps – mais elles existent et sont la conséquences de processus biologiques.

Les hommes sont organisés en Ethnos, des groupes partageant une origine réelle ou imaginaire et une culture commune. Ces ethnos sont des sortes de familles élargies et on peut les rejoindre par naissance, alliance ou adoption (et on invente ensuite un mythe d’origine commune). Mais au stage de l’ethnos, ses membres n’ont pas forcément conscience de cette identité commune et les tribus d’un même ethnos peuvent se faire la guerre sans le moindre problème. Jusqu’au moment du contact avec « l’Autre ». A ce moment, l’ethnos prend conscience de sa spécificité et devient un peuple. Il devient une nation lorsqu’il acquière un minimum d’autonomie politique.

Inutile de dire que Gat dynamite les présupposés du politiquement correct qui domine aujourd’hui la pensée moderne, et le fait avec joie et humour. C’est une lecture qui devrait être obligatoire pour tout étudiant en science sociale.

2. The Fourth Part of the World, de Toby Lester, 2010

La carte de Waldseemüller de 1507 est la première carte du monde à représenter le nouveau monde comme un continent séparé et entouré d’eau et à l’appeler « Amérique ». A partir de cette carte, Lester retrace de façon passionnante 400 ans d’exploration européenne du monde, partant des conceptions antiques de la géographie, le rôle de la religion, le mythe du Prêtre Jean et son royaume chrétien au fin fond du monde, et tout un univers intellectuel et politique qui a façonné notre monde. Ca se lit comme un roman et on apprend énormément.

3. The Philosophy of Hebrew Scriptures, de Yoram Hazony, 2012

J’avais été très marqué par un précédent livre de Hazony, « The Dawn », une lecture philosophico-politique incroyablement éclairante du rouleau d’Esther, aussi j’étais particulièrement intéressé par son nouvel opus qui appliquait la même méthode a l’ensemble de la Bible hébraïque (Tanakh).

De nos jours, la Bible est perçue comme un texte « religieux », donc lié à la foi et aux miracles, et à toute sorte de choses vaguement surnaturelles, ce qui pour la plupart des intellectuels modernes veut dire qu’elle est au même niveau que des textes mythologiques et folkloriques. La position de Hazony est que le Tanakh doit être lu comme on lit les philosophes grecs et que l’aspect religieux ne doit pas empécher de comprendre le message philosophique qui se cache dans le texte. Le problème selon Hazony est que si la Bible est étudiée dans les universités, c’est pour la déconstruire ou l’analyser, mais jamais pour essayer de comprendre son message. Et la raison est simple: aux yeux des critiques modernes de la Bible, les minimalistes (en perte de vitesse dernièrement) en particulier, la Bible n’a pas de message puisqu’elle n’est que la collection semi-désordonnée de diverses sources et textes d’époques différentes.

Hazony n’entre pas dans le sujet hautement polémique de qui a écrit la Bible, mais il pense que le texte et surtout la partie historique qu’il appelle « l’Histoire d’Israel » a eu un rédacteur final, probablement le prophète Jérémie. Et ce rédacteur final avait un message à faire passer.

Cette différence de perspective transforme la lecture. Si on prend la Bible pour une sorte de texte sacré, alors on a l’impression que les pratiques les plus immorales sont au minimum présentées de façon neutre voire louées. Or, la Bible est un texte qui est très dur et critique envers ses personnages. Ils sont présentés dans leurs faiblesses, lâchetés, vices, et ne sont pas des exemples à suivre, ou plutôt des exemples de ce qui arrive quand on suit la mauvaise voie.

Et quelle est la bonne voie selon la Bible d’après Hazony ? Pas un code moral personnel mais une vision de ce que doit être une société juste et libre, ce qu’il appelle l’éthique du berger. L’ennemi de la Bible, c’est l’Etat tout puissant, inhumain, qui nie les libertés et enchaine les hommes à sa volonté. Le berger est l’homme libre qui vit aux marges de la civilisation. Néanmoins, la Bible, à travers l’épisode des Juges, montre aussi les limites d’une société anarchique qui sombre dans l’immoralité et la solution est un Etat limité, modeste, et sous contrôle. Si ça sonne incroyablement moderne, c’est aussi que cette lecture de Hazony fut celle des inventeurs de la démocratie moderne aux USA et en Angleterre au 17ème et 18ème siècles. Contrairement à ce qu’on croit aujourd’hui, la démocratie libérale n’a pas été batie contre la Bible mais justement comme réalisation du message biblique (mais Hazony n’entre pas dans ce sujet).

Hazony nous offre ici seulement une introduction de ce qu’il estime doit être une oeuvre beaucoup plus grande et qu’il espère collective. Le message biblique est riche et pertinent au monde moderne et laïc. Il faut le réhabiliter.

4. The Quincunx, de Charles Palliser, 1989

Le seul roman de la liste et il n’est pas tout neuf mais je ne connaissais pas. C’est un livre gigantesque et énigmatique organisé autour du chiffre 5: divisé en 5 parties divisées en 5 livres divisés en 5 chapitres, une histoire avec 5 narrateurs (1 principal), avec une structure en mirroir, une histoire qui concerne 5 familles sur 5 générations.

Si vous aimez Dickens et la littérature anglaise du 19ème siècle, vous serez servi, ce livre est une sorte d’hommage / déconstruction post-moderne de ce genre. La description de l’Angleterre des années 1820 est extraordinaire de précision, physique, géographique, culturelle, et anthropologique. Il faut avoir le coeur bien accroché aussi pour suivre les aventures du jeune héros qui tombe de malheur en malheur et quand on croit que ça ne pourra pas être pire, on est immédiatement contredit. Presque tous les personnages sont des monstres obsédés par l’argent prêts à trahir et vendre leurs amis pour leurs intérêts. C’est dur, c’est long, c’est déprimant mais c’est aussi passionnant, et pas tant le mystère au coeur de l’histoire que les non-dits et le fait que le héros / narrateur ne semble pas toujours saisir la réalité des choses et son interprétation des évènements n’est à la fin qu’une possibilité parmi d’autres que le lecteur attentif aura repéré.

On referme le livre sans être complètement certain de savoir ce qui s’est passé et on continue à y penser longtemps après avoir fini le livre. Ce qui pour moi est la marque d’un grand livre.