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La loi de la honte

Article paru dans Times of Israel en français

Le 12 novembre 2014 restera dans les annales comme un jour noir dans l’histoire de la Knesset : celui où il s’est trouvé une majorité de députés pour voter en première lecture une loi anti-démocratique qui bafoue les règles les plus élémentaires de la liberté d’expression et la liberté d’entreprendre.

La réalité israélienne est souvent kafkaïenne, cette loi totalitaire n’est pas issue du gouvernement mais de l’opposition (!), avec le soutien de membres de la coalition.

De quoi s’agit-il ? D’une loi visant à fermer un journal, « Israel Hayom », premier quotidien du pays, sous prétexte officiel qu’étant un journal gratuit il nuirait à la concurrence saine sur le marché de la presse.

Evidemment personne n’est dupe, les raisons réelles et à peine voilées sont politiques: ce qui est reproché à ce journal, financé par le milliardaire américain conservateur Sheldon Adelson, c’est de soutenir contre vents et marées le Premier ministre Binyamin Netanyahu.

Or, c’est parfaitement vrai. Israel Hayom est un journal engagé, et comme tout gratuit, son niveau est médiocre (encore qu’en comparaison avec les gratuits distribués en France, c’est un journal de grande qualité).

Et alors ? Tout le monde connait l’engagement à l’extrême-gauche du journal « Haaretz », tenu à bout de bras et pour des raisons purement idéologiques par ses propriétaires alors qu’il est largement déficitaire. Le quotidien « Yedioth Aharonot » qui a mené la charge pour cette loi, est au service de son propriétaire, le « tycoon » Noni Mozes et de ses intérêts économiques et idéologiques, soutenant les hommes politiques qui suivent sa ligne, détruisant les carrières de ceux qui osent penser librement.

Israel Hayom, avec tout ses défauts, a mis fin au monopole de la gauche politique sur les medias en Israel. C’est visiblement ce qui rend folle l’opposition, habituée à avoir la main mise sur tout le discours publique. Ainsi Eithan Cabel, député du parti travailliste et initiateur de la loi, s’était déjà fait connaitre pour avoir fait fermer en 2003 la radio Arutz 7, radio de droite, après avoir tout fait pour l’empêcher de recevoir une autorisation d’émettre.

Encore plus révélateurs, les propos de la député Yifat Kariv, qui veut étendre la loi aux journaux locaux, ne laissent aucune place au doute sur les motivations de cette loi: « Nous devons protéger la presse écrite en Israel et lui donner les moyens de continuer à exister même dans cet âge technologique, mais ceci étant dit, nous devons protéger la vérité et empêcher des Adelson locaux d’écrire la vérité comme ils la voient ». Ainsi seule la vérité telle qu’Yifat Kariv la voit aura le droit d’être publiée. C’est la définition même du fascisme.

Il n’est pas anodin que les partis de la coalition qui ont soutenu la loi, Yesh Atid, dirigé par l’ex-journaliste de Yedioth Aharonot Yair Lapid et Israel Beitenu, dirigé par Avigdor Lieberman, soient tous les deux des partis au fonctionnement totalitaire où seule la parole du chef compte et dans lesquels il n’existe absolument aucun système de démocratie interne. Il n’est même pas prévu qu’un autre homme que l’actuel chef du parti puisse siéger à sa tête, ces partis n’existent que pour appliquer la volonté du chef.

Il reste quelques raisons d’espérer. La loi n’est passée qu’en première lecture et si la raison l’emporte elle sera probablement enterrée en commission. Sinon, il est probable que la Cour Suprême la juge anti-constitutionnelle et l’invalide, le vice-conseiller juridique de la Knesset ayant déjà prévenu les députés que cette issue serait quasi-certaine si la loi était votée.

Néanmoins, le fait qu’une majorité de députés, principalement de gauche, a été capable de voter pour une loi qu’on peut qualifiée de proto-fasciste, est inquiétant pour l’avenir de la démocratie israélienne. Voilà des années qu’on nous parle des pseudo-menaces pour la démocratie venues de la droite israélienne en raison de propositions de loi, jamais votées, visant à établir la transparence sur l’origine des fonds étrangers de certaines organisations liées à l’ultra-gauche.

Pourtant en fin de compte, c’est bien la gauche qui a initié et voté la pire loi anti-démocratique de l’histoire d’Israel.

Honte à elle et à tous ceux qui l’ont soutenu.

Pourquoi les médias occidentaux mentent au sujet d’Israel

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Article publié sur The Times of Israel en français

Depuis au moins la guerre du Liban en 1982, les médias occidentaux semblent avoir choisi de déformer, mentir, et travestir la réalité du conflit entre Israel et les Arabes. Ils accordent une importance démesurée à un conflit somme toute assez mineur et marginal, ils dépeignent l’Etat d’Israel comme systématiquement fautif et en tort, quoi qu’il fasse, tandis que les Palestiniens remplissent le rôle d’éternelles victimes passives et dépourvues de capacité à être les acteurs de leur propre drame.

Le dernier conflit avec Gaza semble avoir réveillé quelques esprits, et je recommande en particulier la lecture de ces deux superbes articles, parmi les meilleurs jamais publiés sur le sujet (les deux en anglais):

1. Une analyse extraordinaire de Richard Behar sur Forbes.com, longue mais qu’il faut absolument lire, qui déconstruit systématiquement le discours médiatique pendant le conflit à Gaza.

2. Le témoignage du toujours excellent Matti Friedman sur son travail à l’AP, une des deux plus grandes agences de presse mondiale, dans le bureau de Jérusalem, entre 2006 et 2011.

Pour compléter ce qu’ils racontent, je peux donner un petit témoignage personnel, assez ancien mais toujours d’actualité.

Fin 1998, les étudiants israéliens avaient lancé une grande grève afin de réclamer la baisse de 50% des droits d’inscription à l’université. J’étais à l’époque parmi les responsables de l’Union des étudiants de l’université hébraïque de Jérusalem et très actif dans le mouvement, essayant – vainement, et d’ailleurs tant mieux – d’expliquer à mes comparses israéliens comment on faisait une grève étudiante en France – pas du tout de la même façon. J’avais même été interviewé sur le sujet avec mon ami Dror Even Sapir (aujourd’hui présentateur sur i24news) par Yonit Levi, alors jeune journaliste débutante (et aujourd’hui la plus célèbre présentatrice du journal de 20h d’Israel).

J’ai alors été contacté par le journaliste français John Paul Lepers qui travaillait au « Vrai Journal » de Karl Zero sur Canal +. Il souhaitait faire un reportage sur la grève étudiante et avait besoin de quelqu’un, francophone, qui puisse le guider sur le terrain.

Je l’ai rencontré avec son équipe dans leur hôtel. Ils avaient choisi un établissement arabe de la vieille ville de Jérusalem et ils fêtaient l’arrivée du Beaujolais nouveau quand je suis arrivé. Je les ai emmenés manger à un de mes endroits préférés de Jérusalem, la Cinémathèque, avec sa vue magnifique sur les murailles.

Là, John Paul Lepers m’a expliqué son approche: il venait filmer les gentils étudiants qui font la grève pour la reprise du processus de paix et contre l’argent qui va aux écoles talmudiques des méchants ultra-orthodoxes partisans de la guerre et de la colonisation qui soutiennent l’ultra-nationaliste extrémiste Binyamin Netanyahu.

J’ai gentiment passé plusieurs heures à lui expliquer que cette vision des choses était « légèrement » en décalage avec la réalité. Les étudiants voulaient uniquement une baisse des droits d’inscription, rien d’autre, et prenaient bien garde à justement ne pas apparaitre comme motivés politiquement, ni pour le processus de paix, ni contre les ultra-orthodoxes qui siégeaient au gouvernement et donc pouvaient faire capoter l’acceptation de leurs demandes s’ils se sentaient agressés directement ; en fait, les ultra-orthodoxes n’avaient strictement rien à voir dans cette histoire ;  ils n’étaient d’ailleurs pas particulièrement « pour la colonisation », ne se définissant pas comme sionistes ; d’ailleurs le monde ultra-orthodoxe n’est pas un bloc, il faut différencier les haredim ashkénazes des séfarades, les lithuaniens des différentes cours hassidiques aux positions diverses, sans compter d’autres courants plus marginaux ; peut-être voulait-il parler des sionistes-religieux qui eux étaient, généralement, partisans de l’implantation sur toute la Judée-Samarie ; mais certains leaders étudiants étaient justement issus de cette mouvance, etc…

A la fin, John Paul Lepers m’a regardé avec un regard consterné et m’a dit « mais c’est beaucoup trop compliqué pour nous ça ».

Malgré tout je l’ai accompagné quelques temps, le présentant aux étudiants qui manifestaient et à ceux qui étaient allés jusqu’à faire grève de la faim. Ils avaient le même discours que moi, et cela ne lui plaisait apparemment pas. Il essayait de les pousser dans leurs retranchements, de leur faire avouer que tout était de la faute des ultra-orthodoxes ou de l’absence d’avancées du « processus de paix », en vain.

Au final, le reportage a été diffusé dans le « Vrai Journal » de Karl Zero, il a été très court, et disait en substance que: les gentils étudiants font la grève pour la reprise du processus de paix et contre l’argent qui va aux écoles talmudiques des méchants ultra-orthodoxes partisans de la guerre et de la colonisation qui soutiennent l’ultra-nationaliste extrémiste Binyamin Netanyahu.

Il est venu sachant ce qu’il allait dire. Confronté à une réalité totalement différente, il a préféré s’en tenir à ses idées préconçues et raconter l’histoire qui lui plaisait. Il est probable que la véritable histoire n’aurait pas intéressé son rédacteur en chef, elle ne collait pas au discours préconçu sur Israel et il fallait bien justifier un voyage couteux en Israel. Et au diable les faits et la vérité.

Pour les journalistes des massmedias, la réalité doit s’adapter aux formats narratifs pré-existants et dominants dans leur profession, pas l’inverse. Ce n’est pas un hasard si, chaque fois que ces journalistes parlent d’un sujet que vous connaissez bien, vous constatez qu’ils disent plus ou moins n’importe quoi. Cela ne se limite pas à Israel. C’est juste probablement le cas le plus extrême de ce phénomène.