judaisme

Quand l’histoire est réécrite selon les besoins de l’idéologie

La résolution de l’UNESCO, honteusement votée par la France, niant les liens entre le peuple juif et Jérusalem n’est que le dernier avatar d’un discours développé par le monde musulman depuis plusieurs décennies et visant à réécrire l’histoire au service de la cause nationaliste arabo-musulmane. Le Temple n’a jamais existé, Jesus était Palestinien, et les Palestiniens sont les descendants au choix, suivant les jours, des Cananéens, des Philistins, ou des Hébreux. Les contradictions internes de ces étranges affirmations, leur opposition à ce que le Coran lui-même dit explicitement, ne sont que des détails sans importance aux yeux de ceux qui les avancent. Car pour eux comme pour les idiots utiles de la gauche progressiste occidentale qui les soutiennent, la vérité n’a aucune importance, seule compte la « cause » et tout est permis pour la faire avancer.

La réécriture de l’histoire, pas uniquement celle d’Israel, occupe une place essentielle dans le dispositif de propagande islamo-gauchiste. Ce n’est pas nouveau et ce n’est pas non plus une chose qu’ils ont inventé. Comme chacun sait, l’histoire est écrite par les vainqueurs, et ils ont toujours eu tendance à se donner le beau rôle. La nouveauté ici c’est que la réécriture est pratiquée avant la victoire et avec la complicité des élites des peuples qu’ils veulent soumettre.

Pourquoi donc les élites européennes acceptent-elles de collaborer avec cette entreprise négationniste ? Parce qu’elles sont elles-mêmes depuis 50 ans en plein travail de réécriture de leur propre histoire. Les Juifs et les Européens ont tiré des enseignements complètement opposés de la Seconde Guerre mondiale: les Juifs ont compris qu’ils ne pourraient pas survivre sans posséder un Etat fort et indépendant ; les Européens ont conclu que le nazisme était le stade ultime de l’Etat-Nation et que ce modèle devait être dépassé et le nationalisme éliminé. Fondamentalement, les Européens se sont complètement mépris sur la nature du nazisme, qui loin d’être un nationalisme était bien au contraire anti-nationaliste – une idéologie raciale qui méprisait les Etats-Nations et souhaitait leur destruction avec autant de ferveur que les intellectuels cosmopolites.

Et c’est cette motivation qui est à l’origine du projet de construction européenne.

Pour certains, « l’Europe » évoque un projet idéaliste et noble qui visait à unifier par la paix et l’économie des peuples qui se sont entretués pendant des siècles. Pour moi, l’Europe évoque avant tout la fin de l’Empire romain. La principale impression que me donnent les pays européens c’est qu’ils sont en fin de vie, que leurs peuples ont cessé de croire en eux-mêmes, et qu’ils s’apprêtent à disparaitre de l’histoire, en faisant plus ou moins de bruit.

Le parallèle avec la chute de l’Empire romain est pertinent à plus d’un titre. Les causes de cette chute sont un des sujets les plus débattus et les plus contestés par les historiens depuis des siècles. L’histoire est une discipline qui n’a a priori pas d’autre but que d’établir les faits sur les évènements passés et les expliquer, mais malheureusement depuis quelques décennies les dérives idéologisantes qui infectent les sciences sociales dans les universités et l’obsession pour les explications basées sur des théories pseudo-scientifiques ont aussi pénétré cette auguste discipline et dénaturé son travail.

Comme je disais précédemment, le travail de réécriture de l’histoire n’est pas une invention contemporaine. Par exemple, nous avons tous appris à l’école que la chute de l’Empire romain avait eu lieu au moment des invasions barbares au 5ème siècle. Ce qui est vrai et faux en même temps. Car l’Empire romain n’a réellement été détruit qu’en 1453, soit mille ans plus tard, avec la chute de Constantinople. Ce qui a disparu au 5ème siècle, c’est l’Empire romain d’Occident, tandis que celui d’Orient (la division datant du 3ème siècle) a continué à prospérer pendant quelques temps. Mais dans les livres d’histoire l’Empire romain d’Orient est appelé « Empire byzantin », un nom qu’il n’a jamais porté. C’est une invention des historiens du 19ème siècle.

C’est a priori un détail, mais qui en dit long sur la façon dont certains a priori idéologiques peuvent motiver l’analyse de l’histoire. En changeant le nom de l’Empire romain d’Orient, les occidentaux s’appropriaient entièrement l’héritage civilisationnel de Rome et le niait à ceux qui se réclament de Constantinople – les Grecs et les Russes surtout.

Plus récemment, deux révisions de la description classique de la chute de l’empire romain d’occident ont jouit d’une grande popularité pour des raisons plus idéologiques que réellement basées sur la recherche de la vérité. D’abord, en réaction aux représentations nationalistes simplistes qui voyaient dans les grandes migrations du premier millénaire le mouvement de nations entières, il est devenu courant de nier non seulement le caractère national de ces mouvements, mais même leur existence.

L’empire romain d’occident s’est effondré suite à l’infiltration massive de populations germaniques « barbares », elles-mêmes mises en mouvement par l’arrivée des Huns – les Angles et les Saxons, les Francs, les Lombards, etc. D’autres migrations ont suivi et bouleversé le paysage démographique européen dans les siècles suivants: celle des Slaves, des Magyars (les Hongrois), ou des Vikings. Cependant, dans les cercles historiens il est devenu de plus en plus courants de nier ou de fortement limiter la réalité de ces mouvements. Il ne s’agirait que de groupes de quelques milliers guerriers issus des élites qui auraient remplacé les anciennes élites locales sur le modèle de la conquête de l’Angleterre par les « Normands » en 1066, la masse de la population restant inchangée.

Pour arriver à cette conclusion, il faut refuser par exemple d’accepter les témoignages directes de l’époque qui décrivent des mouvements de masse de gens accompagnés de femmes et d’enfants ainsi que ce que nous apprend l’archéologie. Mais il est plus important de s’opposer à une vision qui renforce les mythes nationaux honnis.

La deuxième révision devenue populaire chez les historiens est en fait de nier plus ou moins la réalité des conséquences de la chute de l’Empire romain. Le mot « chute » laisse entendre un bouleversement total de la vie et de la civilisation telles qu’elles étaient connues par les citoyens de l’ancien empire et généralement pas pour le mieux. Mais non, nous explique-t-on. En fait, il n’y a pas eu de vrai changement, mais plutôt une continuité dans un cadre un peu différent. Les « barbares » étaient déjà largement romanisés et n’ont fait que reprendre les structures pré-existantes. Les populations de l’époque n’ont pas vécu de véritable rupture.

Sauf que, comme le prouve l’historien britannique Bryan Ward-Perkins dans son ouvrage « The Fall of Rome and the end of civilization », la chute de l’Empire romain d’occident fut un désastre d’une ampleur inouïe sur tous les plans: effondrement démographique (encore qu’en Italie le pire eut lieu lors de la reconquête par l’empire romain d’Orient au 6ème siècle), effondrement économique, effondrement culturel, effondrement technologique. En Angleterre, le niveau de vie est revenu à ce qu’il était à l’âge de bronze. Dans le reste de l’Europe, il faudra attendre entre le 13ème et le 19ème siècle, suivant les domaines, pour juste retrouver le niveau de l’époque romaine (en terme de commerce, de production, d’échanges, de technologie, de démographie).

Ward-Perkins pense que les raisons de ce travestissement de la réalité historique sont liées à la construction européenne et notamment à la volonté de faire plaisir à l’Allemagne: il s’agit de ne pas lui mettre sur le dos la fin de la civilisation romaine. Il s’agit aussi de nier les thèses conservatrices sur les menaces que l’immigration de masse ferait peser sur la civilisation occidentale contemporaine.

C’est là que nous retrouvons la pertinence de l’exemple romain. Quelques soient les opinions sur les causes profondes de la chute de Rome, deux facteurs sont indéniables: la faiblesse démographique romaine dans ses derniers siècles et l’immigration massive et non-voulue des populations germaniques. Ces deux facteurs trouvent une résonance dans la situation européenne actuelle qui mêle aussi faible natalité des populations autochtones à une immigration « barbare » soutenue. On comprend pourquoi il est impératif de faire disparaitre un ancien exemple qui pourrait donner l’idée que l’avenir européen n’est pas rose.

Et tout redevient alors logique: on réécrit l’histoire pour détruire les mythes nationaux et, on espère, les Nations ;  et pour faire accepter l’immigration étrangère de masse dont l’objectif avoué est aussi d’affaiblir la base historico-ethnique des identités nationales européennes pour créer un nouvel homme européen transnational.

Toute cette construction idéologique est en train aujourd’hui d’exploser au visage des européens qui découvrent aujourd’hui ce que l’URSS a fini aussi par apprendre à la fin des années 80: que la réalité est plus forte que l’idéologie, et que tout se paie.

Premiers enseignements de l’étude Pew sur le Judaïsme israélien

L’étude Pew sur les Israéliens a pour le moment surtout fait parler d’elle à cause de la question sur l’expulsion « d’Arabes » (sans préciser lesquels, combien, dans quelles circonstances etc..) mais elle contient beaucoup d’enseignements beaucoup plus intéressants.

Le principal point d’intérêt des auteurs de l’étude était de comparer Judaïsme israélien et américain (sujet de leur grande étude de 2013) et les résultats ne font que confirmer ce qu’on savait déjà mais c’est maintenant officiel: les Juifs d’Israël sont beaucoup plus religieux, beaucoup plus à droite, et surtout vivent entre eux, dans un pays où ils sont la majorité et pas une infime minorité.

L’enseignement le plus intéressant concerne le sujet des « orthodoxes » et des réformés. L’étude insiste pour n’appeler « orthodoxes » que les haredim et les religieux ce qui me semble absurde et est contredit par l’étude elle-même. Quand on définit les réformés ou les conservatives, on compte tous les gens qui se définissent comme tels, ou qui sont membres de synagogues libérales, même s’ils n’y vont qu’une fois par an. Donc pareil pour les orthodoxes. Mais le concept, essentiellement séfarade, de Judaïsme traditionaliste est incompréhensible pour les Américains, et ils n’arrivent pas à accepter qu’on puisse s’identifer au Judaïsme « orthodoxe »/ classique sans être religieux. Pourtant l’étude elle-même nous apprend que 50% des Israéliens juifs se définissent comme « orthodoxes », et seuls 5% comme réformés ou conservative. Et ceci alors que cette classification n’est pas utilisée en Israël.

Remarquez que cela contredit aussi l’affirmation selon laquelle les réformés seraient le plus grand mouvement juif dans le monde, un calcul rapide nous montre que ce n’est pas le cas: 35% des 5,3 millions d’adultes Juifs américains (selon Pew en 2013), 3% des 4,5 millions d’adultes Juifs israéliens – soit 2 millions -, contre 11% et 50% respectivement – soit presque 3 millions. En rajoutant en plus les enfants (les orthodoxes en font beaucoup plus que les réformés), l’écart se creuse encore plus. Le reste de la diaspora ne modifie pas grand chose (et est probablement aussi plus orthodoxe que réformé).

D’autres choses intéressantes cependant apparaissent d’une première lecture (il y a 200 pages):

L’enquète, qui utilise exactement les mêmes définitions que le bureau israélien des statistiques, compte 81% de Juifs, 18% d’Arabes et 1% d’autres, alors que les chiffres officiels parlent de 75% de Juifs, 21% d’Arabes et 4% d' »autres » (essentiellement les olim non-juifs).

Comment expliquer la différence ? D’abord par le fait que l’étude se concentre sur les adultes. Comme la natalité arabe a été jusqu’à présent supérieure (plus maintenant ou presque), leur part dans la population adulte est inférieure.
Mais ce qui frappe surtout c’est que visiblement les 3/4 des gens non-reconnus officiellement comme Juifs en Israël se considèrent comme tels. Cela influence les résultats sur la pratique religieuse puisqu’ils sont à peu près tous inclus dans les hilonim (alors que le bureau des statistiques, qui les considèrent comme non-juifs, ne les comptent pas parmi eux).

Autre point intéressant: la quasi-non-existence des couples mixtes (mariés ou pas) en Israël – 2%, la plupart au sein de la population russe. Vous avez surement entendu ces associations comme d’un côté « Mishpaha hadasha » qui milite pour les mariages civils et qui parle de 10% de couples mixtes, ou inversement des associations qui parlent de « 30,000 juives dans les villages arabes » (quand le chiffre réel est probablement plus proche de 30). Comme on pouvait s’y attendre, elles disaient n’importe quoi.

Le point qui va probablement susciter le plus de commentaires est la « rétention » des gens issus de chaque secteur. Alors que haredim et hilonim ne perdent presque pas de membres et même en gagnent, et que les traditionalistes se maintiennent, le secteur religieux semble en grave crise.
19% des adultes israéliens ont grandi dans une maison religieuse sioniste mais seuls 10% d’entre eux se définissent comme religieux, auxquels se rajoutent 3% devenus religieux et issus d’autres milieux. La masse est devenue traditionaliste.

L’étude en conclut que les extrèmes se polarisent et que le centre s’affaiblit mais je ne suis pas certain qu’ils aient raison. D’abord parce qu’ils négligent ici les énormes différentiels de natalité entre religieux et laïcs, et ensuite parce que l’étude ne donne aucune indication générationnelle sur les taux de rétention: peut-être que dans le passé les jeunes issus de familles religieuses quittaient plus ce mode de vie qu’aujourd’hui ? En fait c’est ce que semblent indiquer d’autres études.

D’autres informations surprendront surement comme le fait que seuls 16% des Israéliens juifs mangent du porc, ou qu’un tiers des hilonim ont une maison casher.

Il ne s’agit que des premières choses qui m’ont frappé, et les prochains jours les commentaires approfondis vont probablement fleurir dans la presse et les blogs.

Non, les Israéliens ne boycottent pas le rabbinat

Article paru sur The Times of Israel français

On entend fréquemment que de plus en plus de jeunes Israéliens, ne supportant plus le monopole ultra-orthodoxe qui contrôle le rabbinat et les humiliations imposées à certains couples, préfèrent tout simplement le boycotter et convoler à l’étranger et/ou dans des mariages non-reconnus en Israel.

Les médias évoquent le chiffre de 20 % de couples préférant éviter le rabbinat, et Naftali Bennet lui-même, lors de son premier discours à la Knesset en février 2013, était monté jusqu’à 25 % de couples se mariant à l’étranger.

D’où viennent ces chiffres ? Le Bureau Central des Statistiques (BCS) publie chaque année des informations mises à jour sur le nombre de mariages célébrés à l’étranger par des Israéliens puis rapportées au ministère de l’intérieur.
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La différence entre un Juif de France et un Juif d’Israel

manifisraelparis

Article publié sur The Times of Israel français

Il y a quelques jours 400 Olim de France sont arrivés en Israel. Des centaines d’autres vont les rejoindre dans les prochaines semaines. Au bout de trois mois, ils deviendront officiellement des citoyens israéliens. Plus qu’une nouvelle citoyenneté, c’est une nouvelle façon, pleine et entière, de vivre son identité juive qu’ils vont acquérir.

Je suis né en France, j’y ai grandi, et j’ai fait mon aliyah à l’age de 22 ans. Après 17 ans en Israel j’ai été envoyé en France pour une mission dans le cadre d’une institution nationale. Envoyé plutôt que renvoyé parce qu’après tout ce temps, je n’avais pas l’impression de revenir chez moi mais bien d’aller vivre dans un pays (un peu) étranger.

Ce n’est pas que je n’ai pas visité la France depuis mon aliyah, mais uniquement en vacances, pour des séjours de plus en plus courts et de moins en moins fréquents. Cela faisait en fait quelques années que je n’étais pas venu quand on m’a demandé de m’y expatrier.

Le pays a changé mais ce n’est pas de cela dont je veux parler maintenant. Ce qui m’a le plus frappé c’est ce qui distinguait ma vie de Juif en Israel par rapport à la France. Je me retrouvais membre d’une minorité qui, notamment à cause de la situation, cherche à être discrète et à ne pas afficher son identité en publique. Les fêtes nationales et religieuses ne sont pas les miennes, les gens dans la rue sont des étrangers, je ne partage rien avec mes voisins. Je ne suis pas chez moi.

Je ne veux pas avoir à faire de compromis sur mon identité, à me cacher ou au contraire être observé comme un monstre de foire parce que je suis différent. Je n’ai pas envie de devoir supporter la culture et les règles d’un autre peuple et d’une autre culture, aussi respectables soient-ils. La culture française est un des joyaux du patrimoine mondial, mais ce n’est pas ma culture.

Le contraste est saisissant par rapport à ma vie en Israel. Ma culture est la culture du pays, mes fêtes ses fètes. On vit en hébreu, les enfants apprennent le Tanakh et l’histoire juive à l’école sans que j’ai besoin de les envoyer dans une école privée et protégée par la police. Le pays vit au rythme du calendrier hébraïque, se repose le Shabbat, tout le monde va célébrer le Seder de Pessah au premier soir de la fête, la plupart des restaurants respectent les lois alimentaires.

Quel moment incroyable que de se retrouver dans les rues le jour de Yom Hakippourim lorsqu’aucune voiture ne circule et que tout le peuple, qu’il jeune ou pas, se retrouve dans la rue. Quel plaisir d’entendre ses voisins chanter le Kiddoush le vendredi soir, de voir des gens de promener en kippa dans la rue, de savoir que l’armée, les policiers, les fonctionnaires, les agriculteurs, les vendeurs, les ouvriers partagent votre identité. Je suis chez moi.

Etre chez soi signifie aussi avoir une relation plus calme et complète avec son identité. Je ne me demande pas comment conjuguer ma vie de citoyen dans la sphère publique avec ma vie de juif à la maison. En Israel, je peux être entièrement juif chez moi et dans la rue. Je n’ai pas besoin d’implorer les pouvoirs publiques pour qu’ils protègent les synagogues en priant pour que certaines forces politiques n’arrivent jamais au pouvoir. Je ne me demande pas si les enfants auront un avenir dans ce pays ou devront s’enfuir.

Le choix de vivre en Israel met fin à l’alternative devant lequel se trouve placé le Juif de diaspora qui hésite perpétuellement entre l’assimilation et le ghetto. La souveraineté juive sur la terre d’Israel permet de vivre pleinement sa vie de Juif dans la cité sans la moindre compromission avec son identité. Même le dernier des athées et le Juif le plus anti-religieux vit sa vie en hébreu, peut lire la Torah dans le texte naturellement, organise sa vie selon le calendrier hébraïque, et défend la terre d’Israel.

Pendant ce temps la, les Juifs de diaspora essaient de survivre en tant que Juifs et de ne pas disparaitre. Ils peuvent contribuer de façon remarquable à la culture, la science ou l’économie de leur pays, mais leur contribution n’est pas spécifiquement juive, n’apporte presque rien à leur peuple et ne représente pas l’expression d’une vision juive du monde.

Les Juifs d’Israel ne survivent pas, ils vivent leur Judaisme de façon entière. Ce n’est qu’en Israel, parce qu’ils sont libres et indépendants, que les Juifs peuvent remplir leur mission universelle et être une lumière pour les Nations. Ce n’est qu’en Israel que peut naitre une parole spécifiquement juive qui s’adresse d’égale à égale aux autres nations.

Evidemment, personne ne peut nier les problèmes, les tensions, les crises, et les conflits que connait le pays. Mais ils sont la conséquence de l’immense vitalité créative et de l’incroyable foisonnement chaotique qui caractérisent la vie juive d’Israel. Et ces problèmes et ces conflits, aussi désespérant peuvent-ils apparaitre parfois, sont les nôtres. C’est à nous de les résoudre ou au moins d’essayer.

L’obsession antijuive, une maladie vieille de 2500 ans

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Je viens de finir l’excellent Anti-Judaism, the Western Tradition de David Nirenberg. Sa thèse, extrêmement fouillée et érudite, est que l’anti-Judaisme, qu’il distingue de l’antisémitisme, est une façon de penser le monde qui caractérise le monde occidental depuis 2500 ans, mais surtout depuis les débuts du Christianisme. Il veut dire par là qu’il existe une tradition antique de penser le monde en terme de Juifs, de Judaisme, et de « questions juives », questions essentielles et par lesquelles des groupes entiers se sont définis, et ceci généralement, et c’est l’élément le plus fascinant, sans le moindre rapport avec les Juifs réels – mais avec de lourdes conséquences pour eux.

Nirenberg part de l’Egypte ancienne et y trouve les premières traces d’anti-Judaisme à l’époque de l’occupation perse – par les autochtones, qui devaient sans doute peu apprécier les célébrations locales de Pessah -, et leur récupération obsessionnelle et violente plus tard par les élites grecques, en particulier après l’occupation romaine. Nirenberg étudie aussi plus tard les fondements antijuifs de l’Islam, mais le coeur de son ouvrage concerne le monde chrétien.

Tout part initialement de la célèbre phrase de Paul: « La lettre tue et l’esprit donne la vie ». Les chrétiens, des origines à aujourd’hui, ont un problème: que faire de la Loi telle que présentée dans l’Ancien Testament. Les dualistes, tels Marcion, étaient tentés de le rejeter complètement, y voyant l’oeuvre de Métatron ou de Satan et pas du vrai Dieu révélé/incarné par Jésus. Paradoxalement, si cette vision avait triomphé, le sort des Juifs aurait probablement été meilleur. Mais l’Eglise a choisi une autre voie, celle du remplacement de l’ancien Israel par le Verus Israel incarné par les chrétiens. La tradition d’Israel ne peut être effacée, mais l’Eglise affirme aussi, suivant Paul qui à l’origine ne s’adressait qu’aux païens souhaitant devenir chrétiens, que la Loi d’Israel n’a plus lieu d’être. C’est que les Juifs ont mal compris les textes sacrés qu’ils ont reçu. Il n’a jamais fallu les prendre à la lettre mais seulement de façon allégorique, là où se situe leur véritable sens.

Ainsi le Judaisme est devenu l’incarnation de la Loi qui oppresse, du bassement matériel, de tout ce qui est « dans ce monde ». Mais comment savoir exactement où s’arrête la frontière entre le texte et son allégorie, entre la loi et l’esprit, comment ne pas risquer d’aller trop loin dans l’exégèse au point de se couper du texte ou pas assez et risquer de répéter les erreurs des Juifs ? D’innombrables « questions juives » vont surgir et les théologiens chrétiens ne vont cesser de s’attaquer entre eux et de s’accuser de « Judaïser » les uns les autres, le Judaïsme devenant un concept mouvant au fil des interprétations, mais toujours répulsif.

Nirenberg montre comment ces questions juives se sont transmises au cours des siècles, ont évolué, se sont transformées mais ont gardé leur centralité, de l’Espagne moyenâgeuse à Shakespeare – il propose une interprétation particulièrement intéressante du « Marchant de Venise » qui dépasse la question de savoir si la pièce est antisémite ou pas. Il montre aussi en passant comment les historiens ont souvent mal interprété d’anciens débats, imaginant que derrière les accusations de « judaisation » se cachaient de véritables Juifs qui cherchaient à convertir des chrétiens, des origines juives ou une intention de se rapprocher du Judaisme réel. Il n’en est rien. Il s’agissait de débats purement internes aux chrétiens et d’accusations sans le moindre rapport avec les Juifs ou le Judaisme réels. D’autant plus que jusqu’à l’époque moderne, et surtout pendant la Renaissance, l’Europe occidentale était pratiquement vide de gens pratiquants le Judaisme ouvertement.

La tragédie révélée par le livre est que lors du passage à l’age moderne, les philosophes, tout en rejetant la religion, ont continué à utiliser les structures mentales qui en étaient issues concernant la place du Judaisme, qui reste ou devient associé à l’obscurantisme, au matérialisme etc… Spinoza porte ici une responsabilité majeure, de même que Marx plus tard et à des niveaux moindres, d’autres intellectuels d’origine juive qui vont continuer à utiliser et répandre les structures de pensée antijuives – on peut citer plus récemment le cas d’Hannah Harendt. La période de la modernité philosophique, malgré toute ses différences avec les périodes précédentes, perpétue la tradition d’anti-Judaisme du passé, et les philosophes s’accusent les uns les autres d’être trop « Juif » et de « Judaiser », même si le sens peut profondément se transformer. Ainsi Kant, qui dénonçait lui-même le Judaisme de ses adversaires – là encore sans le moindre rapport avec le Judaisme réel – a fini par être perçu comme l’incarnation du Judaisme en philosophie à cause de son intellectualisme abstrait. Remarquons que de même que l’antisémitisme moderne accuse les Juifs d’être à la fois ultra-capitalistes et communistes, nationalistes sectaires et cosmopolites, pour l’anti-Judaisme moderne, les Juifs incarnaient à la fois le matérialisme et l’esprit étroit de la lettre mais aussi l’intellectualisme et la pensée abstraite.

Nirenberg s’arrête à la Shoah. Il prend beaucoup de précautions mais son message est clair, cette antique tradition d’anti-Judaisme, qui n’est pas toujours antisémite au sens où nous l’entendons aujourd’hui – dans le sens où des intellectuels qui pratiquaient l’anti-Judaisme n’étaient pas systématiquement hostiles aux Juifs réels, parfois même ils pouvaient les défendre -, a joué un rôle majeur dans le fait que la Shoah a pu être possible.

Il serait cependant erroné de croire que le génocide a mis fin à cette tradition. Même si l’Eglise a fait son mea culpa, les germes ont été dispersés depuis trop longtemps, et leurs fruits sont depuis longtemps consommés bien au-delà du monde chrétien. Le virus a muté. Des millions de personnes continuent à penser le monde en terme d’Israel et de Juifs comme l’actualité nous le prouve tous les jours, de l’affaire Scarlett Johansonn à Dieudonné. Il est difficile de ne pas voir le parallèle entre la théologie de remplacement de l’Eglise et l’idéologie de remplacement antisioniste selon laquelle les Palestiniens sont les nouveaux Juifs, à la fois comme victime d’un génocide, et comme habitants originels – depuis 9000 ans nous apprenait hier le ministre palestinien Saeb Arekat – de la « Palestine ». La différence c’est qu’ici les Juifs réels n’ont plus aucun rôle à jouer – ce que l’église leur permettait en général – à part disparaitre. C’est finalement la variante musulmane de l’anti-judaisme décrite par Nirenberg, celle qui voit dans les Juifs des menteurs et des faussaires à convertir ou exterminer. La différence c’est qu’aujourd’hui les Juifs ne sont plus des sujets passifs de cette histoire mais des acteurs qui ne se laissent plus faire. Et ça change tout.

La laïcité française: une absurdité.

S’il existe un sujet qui rencontre un consensus à peu près total en France et notamment dans la communauté juive, c’est bien celui de la laïcité à la française et sa prétendue supériorité sur tous les autres modèles, en particulier l’horrible communautarisme américain dont la sinistre réputation dans l’Hexagone n’est plus à démontrer.

Je ne vais donc pas me faire beaucoup d’amis, mais je vais vous révéler ce que j’ai déjà découvert depuis 18 ans ce mois-ci: la laïcité à la française est au mieux absurde, et au pire, fascisante. C’est une idéologie qui méprise la liberté individuelle et dont l’inefficacité est totale puisqu’elle génère très exactement ce qu’elle souhaite combattre.

La réacti0n pavlovienne de défense de la laïcité contre tout critique est encore apparue dans un article récent de Slate d’une Juive américaine. Même si je ne suis pas d’accord avec tout ce qu’elle écrit, je dois avouer qu’elle a assez bien décrit mes sentiments sur la laïcité française. La réaction est assez éloquente: une quasi condamnation universelle et un record de commentaires pour un article de Slate.fr. On ne touche pas impunément aux idoles.

Comme je l’ai écrit, j’ai ouvert les yeux sur la laïcité il y a exactement 18 ans. En ce mois de Mars 1994 devaient se dérouler des élections cantonales dans le tiers ouest de la France. Mais problème – suite à une erreur du Consistoire qui n’avait pas prévenu a temps ou du Ministère de l’Intérieur, la date tombait en plein Yom Tov de Pessah. Interrogé sur le sujet dans « Tribune Juive », à la fin d’une longue interview, le grand rabbin de France de l’époque, Joseph Sitruk, déclarait que c’était une erreur bien malheureuse et que les Juifs religieux ne pourraient pas voter.

Big deal. Le taux de participation aux cantonales, élections supprimées depuis, était de l’ordre de 30% et celles-ci se déroulaient dans des régions où le nombre de Juifs, et de Juifs religieux de surcroit, était infinitésimal. Une non-affaire donc. Sauf que non. Repris dans « Le Monde », les déclarations de Sitruk devenaient « le Grand Rabbin de France appelle à boycotter les élections », ce qui évidemment suscita un petit scandale, pour le plus grand plaisir d’une partie des leaders communautaires qui haïssaient Sitruk malgré ou à cause de sa grande popularité au sein de la communauté. Sitruk soi-disant portait atteinte à la laïcité et à la République, c’était un dangereux fanatique religieux etc…

A l’époque, j’étais étudiant à l’Institut d’Etudes Politique de Paris, plus connu sous le nom de « Sciences Po », en deuxième année et président de l’UEJF local. Lors d’un cours de « Grands Enjeux de Je Ne Sais Plus Quoi », une sorte d’ersatz de cours de géopolitique, notre professeur, Mme Crémieux, qui avaient des problèmes assez sérieux avec ses origines juives, nous expliqua que Sitruk était « une des plus grandes menaces sur la République ». Comme j’étais le seul dans la classe à avoir lu l’interview en question, sans compter mon statut de président des étudiants juifs du coin, j’essayais alors de ramener les faits à leur juste proportion en expliquant que Sitruk n’avait jamais appelé à boycotter les élections, il avait juste décrit un état de fait. Les Juifs religieux n’avaient pas besoin de l’aval de Sitruk pour respecter la Halakha.

Mal m’en a pris. Je me rappelle avoir non seulement du subir la furie de Mme Crémieux (qui malgré tout devait bien m’aimer dans une espèce de relation haine-amour puisqu’à la fin de l’année j’avais quand même la meilleure note de la classe), qui me traita moi-même de fanatique extrémiste, mais aussi le mépris glacial de la quasi-totalité de la classe – à l’exception d’un seul qui était Juif, d’accord avec moi, mais moins téméraire.

Le même jour, en Italie, se déroulaient des élections législatives aux enjeux majeurs pour le pays. Bien qu’il n’y eu que 30,000 Juifs dans le pays et un faible nombre de pratiquants, le gouvernement décida de rajouter un jour de vote, le lundi, pour qu’ils puissent voter dans le respect de leurs traditions. Personne n’y vit de problème, l’Italie ne s’effondra pas dans les guerres interethniques ou religieuses, au contraire, la pratique du deuxième jour de vote fut même reconduite aux élections suivantes.

C’est donc à ce moment que j’ai compris l’absurdité intrinsèque de la laïcité française. Certes, cette capacité des Français à s’enflammer pour des questions ésotériques presque sans la moindre résonnance pratique est une spécialité nationale. Mais on était au-delà de l’absurde. Et c’était bien la preuve que la laïcité créait des problèmes au lieu de les régler.

Autre preuve: le fameux contre-exemple américain. Aux USA « communautaristes », où effectivement chacun vit selon sa foi, sa communauté, ses rites – jusqu’a une certaine limite bien sur et seulement ceux qui le souhaitent -, personne n’aurait l’idée qu’être Juif/Irlandais/Noir/etc.. et Américain pose la moindre contradiction, au contraire. On est là-bas fier de sa communauté (ou pas) et fier d’être Américain) en même temps. C’est le respect et l’enracinement dans sa culture qui permet justement de s’identifier à l’ensemble américain.

La France est culturellement, ethniquement et historiquement différente des USA. Mais elle a choisi depuis la fin du 19eme siècle  la voie inverse, au contraire d’ailleurs de la majeure partie de son histoire. Les Français ne supportent pas ce qui dépasse. Ils veulent que tout le monde soit pareil, comme eux. Ils ne sont pas racistes – noir, jaune, arabe, blanc, ça n’a aucune importance du moment qu’on s’habille, qu’on se conduit et qu’on parle comme un Français. A cela s’ajoute l’idéologie laïciste – la séparation de l’Eglise et de l’Etat pour protéger l’Etat de la religion (tandis qu’aux USA la séparation a pour vocation de protéger les religions de l’Etat), qui devient progressivement: protéger l’Etat des religieux et même de leur simple vue.

Je comprends ceux qui n’aiment pas voir des femmes voilées. Je n’aime pas non plus voir ça. Mais dans ce cas, il ne fallait pas laisser venir autant de musulmans en France. Interdire le voile, c’est comme traiter les symptômes plutôt que la maladie. Et aggraver la maladie pour le coup. Parmi les Juifs de France, une population intégrée, aisée, un « Français » cela signifie « un Goy ». On imagine facilement ce qui se passe dans d’autres communautés qui connaissent plus de difficultés.

La méthode française « républicaine » d’assimilation quasi-forcée n’est pas, historiquement, totalement inefficace sur le long terme. Elle est juste brutale et foncièrement anti-démocratique, et elle a pour inconvénient de susciter des réactions violentes et une certaine radicalisation chez les populations concernées. Les Français musulmans par exemple sont à la fois parmi les plus occidentalisés-laïcs et les plus violents en Europe. Et encore, leur occidentalisation a probablement plus à voir avec les pays dont ils viennent. Dans tous les cas, ce modèle ne peut marcher que quand la France offre en échange une identité forte et fière d’elle-même. Or tout ce que la France propose depuis 30 ou 40 ans, c’est un mélange de haine de soi et de haine de ce qui est diffèrent. Il est peut-être temps de changer les choses.

Mais d’un autre cote, ce n’est pas vraiment mon problème.