histoire

Quand l’histoire est réécrite selon les besoins de l’idéologie

La résolution de l’UNESCO, honteusement votée par la France, niant les liens entre le peuple juif et Jérusalem n’est que le dernier avatar d’un discours développé par le monde musulman depuis plusieurs décennies et visant à réécrire l’histoire au service de la cause nationaliste arabo-musulmane. Le Temple n’a jamais existé, Jesus était Palestinien, et les Palestiniens sont les descendants au choix, suivant les jours, des Cananéens, des Philistins, ou des Hébreux. Les contradictions internes de ces étranges affirmations, leur opposition à ce que le Coran lui-même dit explicitement, ne sont que des détails sans importance aux yeux de ceux qui les avancent. Car pour eux comme pour les idiots utiles de la gauche progressiste occidentale qui les soutiennent, la vérité n’a aucune importance, seule compte la « cause » et tout est permis pour la faire avancer.

La réécriture de l’histoire, pas uniquement celle d’Israel, occupe une place essentielle dans le dispositif de propagande islamo-gauchiste. Ce n’est pas nouveau et ce n’est pas non plus une chose qu’ils ont inventé. Comme chacun sait, l’histoire est écrite par les vainqueurs, et ils ont toujours eu tendance à se donner le beau rôle. La nouveauté ici c’est que la réécriture est pratiquée avant la victoire et avec la complicité des élites des peuples qu’ils veulent soumettre.

Pourquoi donc les élites européennes acceptent-elles de collaborer avec cette entreprise négationniste ? Parce qu’elles sont elles-mêmes depuis 50 ans en plein travail de réécriture de leur propre histoire. Les Juifs et les Européens ont tiré des enseignements complètement opposés de la Seconde Guerre mondiale: les Juifs ont compris qu’ils ne pourraient pas survivre sans posséder un Etat fort et indépendant ; les Européens ont conclu que le nazisme était le stade ultime de l’Etat-Nation et que ce modèle devait être dépassé et le nationalisme éliminé. Fondamentalement, les Européens se sont complètement mépris sur la nature du nazisme, qui loin d’être un nationalisme était bien au contraire anti-nationaliste – une idéologie raciale qui méprisait les Etats-Nations et souhaitait leur destruction avec autant de ferveur que les intellectuels cosmopolites.

Et c’est cette motivation qui est à l’origine du projet de construction européenne.

Pour certains, « l’Europe » évoque un projet idéaliste et noble qui visait à unifier par la paix et l’économie des peuples qui se sont entretués pendant des siècles. Pour moi, l’Europe évoque avant tout la fin de l’Empire romain. La principale impression que me donnent les pays européens c’est qu’ils sont en fin de vie, que leurs peuples ont cessé de croire en eux-mêmes, et qu’ils s’apprêtent à disparaitre de l’histoire, en faisant plus ou moins de bruit.

Le parallèle avec la chute de l’Empire romain est pertinent à plus d’un titre. Les causes de cette chute sont un des sujets les plus débattus et les plus contestés par les historiens depuis des siècles. L’histoire est une discipline qui n’a a priori pas d’autre but que d’établir les faits sur les évènements passés et les expliquer, mais malheureusement depuis quelques décennies les dérives idéologisantes qui infectent les sciences sociales dans les universités et l’obsession pour les explications basées sur des théories pseudo-scientifiques ont aussi pénétré cette auguste discipline et dénaturé son travail.

Comme je disais précédemment, le travail de réécriture de l’histoire n’est pas une invention contemporaine. Par exemple, nous avons tous appris à l’école que la chute de l’Empire romain avait eu lieu au moment des invasions barbares au 5ème siècle. Ce qui est vrai et faux en même temps. Car l’Empire romain n’a réellement été détruit qu’en 1453, soit mille ans plus tard, avec la chute de Constantinople. Ce qui a disparu au 5ème siècle, c’est l’Empire romain d’Occident, tandis que celui d’Orient (la division datant du 3ème siècle) a continué à prospérer pendant quelques temps. Mais dans les livres d’histoire l’Empire romain d’Orient est appelé « Empire byzantin », un nom qu’il n’a jamais porté. C’est une invention des historiens du 19ème siècle.

C’est a priori un détail, mais qui en dit long sur la façon dont certains a priori idéologiques peuvent motiver l’analyse de l’histoire. En changeant le nom de l’Empire romain d’Orient, les occidentaux s’appropriaient entièrement l’héritage civilisationnel de Rome et le niait à ceux qui se réclament de Constantinople – les Grecs et les Russes surtout.

Plus récemment, deux révisions de la description classique de la chute de l’empire romain d’occident ont jouit d’une grande popularité pour des raisons plus idéologiques que réellement basées sur la recherche de la vérité. D’abord, en réaction aux représentations nationalistes simplistes qui voyaient dans les grandes migrations du premier millénaire le mouvement de nations entières, il est devenu courant de nier non seulement le caractère national de ces mouvements, mais même leur existence.

L’empire romain d’occident s’est effondré suite à l’infiltration massive de populations germaniques « barbares », elles-mêmes mises en mouvement par l’arrivée des Huns – les Angles et les Saxons, les Francs, les Lombards, etc. D’autres migrations ont suivi et bouleversé le paysage démographique européen dans les siècles suivants: celle des Slaves, des Magyars (les Hongrois), ou des Vikings. Cependant, dans les cercles historiens il est devenu de plus en plus courants de nier ou de fortement limiter la réalité de ces mouvements. Il ne s’agirait que de groupes de quelques milliers guerriers issus des élites qui auraient remplacé les anciennes élites locales sur le modèle de la conquête de l’Angleterre par les « Normands » en 1066, la masse de la population restant inchangée.

Pour arriver à cette conclusion, il faut refuser par exemple d’accepter les témoignages directes de l’époque qui décrivent des mouvements de masse de gens accompagnés de femmes et d’enfants ainsi que ce que nous apprend l’archéologie. Mais il est plus important de s’opposer à une vision qui renforce les mythes nationaux honnis.

La deuxième révision devenue populaire chez les historiens est en fait de nier plus ou moins la réalité des conséquences de la chute de l’Empire romain. Le mot « chute » laisse entendre un bouleversement total de la vie et de la civilisation telles qu’elles étaient connues par les citoyens de l’ancien empire et généralement pas pour le mieux. Mais non, nous explique-t-on. En fait, il n’y a pas eu de vrai changement, mais plutôt une continuité dans un cadre un peu différent. Les « barbares » étaient déjà largement romanisés et n’ont fait que reprendre les structures pré-existantes. Les populations de l’époque n’ont pas vécu de véritable rupture.

Sauf que, comme le prouve l’historien britannique Bryan Ward-Perkins dans son ouvrage « The Fall of Rome and the end of civilization », la chute de l’Empire romain d’occident fut un désastre d’une ampleur inouïe sur tous les plans: effondrement démographique (encore qu’en Italie le pire eut lieu lors de la reconquête par l’empire romain d’Orient au 6ème siècle), effondrement économique, effondrement culturel, effondrement technologique. En Angleterre, le niveau de vie est revenu à ce qu’il était à l’âge de bronze. Dans le reste de l’Europe, il faudra attendre entre le 13ème et le 19ème siècle, suivant les domaines, pour juste retrouver le niveau de l’époque romaine (en terme de commerce, de production, d’échanges, de technologie, de démographie).

Ward-Perkins pense que les raisons de ce travestissement de la réalité historique sont liées à la construction européenne et notamment à la volonté de faire plaisir à l’Allemagne: il s’agit de ne pas lui mettre sur le dos la fin de la civilisation romaine. Il s’agit aussi de nier les thèses conservatrices sur les menaces que l’immigration de masse ferait peser sur la civilisation occidentale contemporaine.

C’est là que nous retrouvons la pertinence de l’exemple romain. Quelques soient les opinions sur les causes profondes de la chute de Rome, deux facteurs sont indéniables: la faiblesse démographique romaine dans ses derniers siècles et l’immigration massive et non-voulue des populations germaniques. Ces deux facteurs trouvent une résonance dans la situation européenne actuelle qui mêle aussi faible natalité des populations autochtones à une immigration « barbare » soutenue. On comprend pourquoi il est impératif de faire disparaitre un ancien exemple qui pourrait donner l’idée que l’avenir européen n’est pas rose.

Et tout redevient alors logique: on réécrit l’histoire pour détruire les mythes nationaux et, on espère, les Nations ;  et pour faire accepter l’immigration étrangère de masse dont l’objectif avoué est aussi d’affaiblir la base historico-ethnique des identités nationales européennes pour créer un nouvel homme européen transnational.

Toute cette construction idéologique est en train aujourd’hui d’exploser au visage des européens qui découvrent aujourd’hui ce que l’URSS a fini aussi par apprendre à la fin des années 80: que la réalité est plus forte que l’idéologie, et que tout se paie.

Le monde a-t-il été créé il y a 5776 ans ?

Des archéologues ont retrouvé les restes d’un village vieux de 7000 ans à Jérusalem et le monde religieux est en émois: « Des chercheurs trouvent à Jérusalem les restes d’une maison d’avant la création du monde », titre par exemple un site internet, et de nombreuses réactions sont de cet acabit. Et encore s’agit-il de sionistes religieux, même pas de haredim sans éducation scientifique.

J’ai déjà débattu dans le passé de la question de l’apparente contradiction entre l’âge du monde et de l’univers selon la Bible et selon la science. Pour résumer, et je ne dis là rien de particulièrement original, les 7 jours de la création ne sont pas à prendre au sens littéral. Après tout, le soleil n’étant créé que le 4ème jour, ça pourrait difficilement être le cas.

Contrairement à une croyance répandue, le calendrier juif ne commence pas avec la création du monde mais celle d’Adam, donc le 7ème jour. Ainsi le monde et l’univers peuvent être plus anciens, et vieux de milliards d’années, sans contredire le texte biblique.

Oui mais, objectera-t-on avec justesse, les hommes d’après la même science existent depuis au moins 200,000 ans (si on se limite aux seuls membres de l’espèce homo sapiens sapiens). Pour faire coïncider texte biblique et réalité scientifique il faut soit renvoyer Adam des centaines ou des millions d’années en arrière, soit admettre qu’il n’était pas le premier homme au sens physique.

Dans la mesure où le texte biblique place Adam aux temps de l’agriculture, qui a commencé il y a 12,000 ans, et probablement à ses débuts puisque le texte décrit le passage du mode de vie chasseur-cueilleur à celui de paysan, et qu’il sous-entend que la population mondiale était assez large pour que Caïn puisse bâtir des villes, cette seconde possibilité me semble plus en conformité avec la logique.

Reste que la date de 5776 ans est impossible à faire concorder avec quoi que ce soit. Car cette date est de toute manière erronée.

D’abord, d’où vient-elle ? D’un ouvrage appelé Seder Olam Raba, un texte rabbinique du deuxième siècle établissant une chronologie de la création du monde à Alexandre. D’un point de vue théologique, ce n’est pas un texte prophétique ou révélé, juste celui d’un sage qui a fait ses propres calculs, avec sa propre méthodologie, et avec les sources dont il disposait à l’époque. Il n’y a donc à la base rien de sacré dans cette chronologie, même si elle est souvent citée dans le Talmud.

Parmi les erreurs les plus évidentes, on trouve celle des fameux « cent ans perdus », le décalage entre la chronologie juive et la chronologie historique pour les évènements antérieurs à Alexandre. Ainsi le premier Temple a été détruit en -422 selon le Seder Olam Raba, mais en -587 selon la chronologie historique. Ce décalage est du en majeure partie à un trou dans la période perse. Là où la chronologie juive voit 4 rois sur une cinquantaine d’année, l’histoire a noté 10 rois sur 200 ans. C’est que seuls 4 rois perses ont été conservés par la mémoire et la traditions juives, et en l’absence d’autres sources (comme des archives royales pour l’époque des royaumes de Juda et d’Israël), les autres rois ont été oubliés.

C’est un exemple. Il nous rajoute déjà près de 160 ans. Mais il y en a beaucoup d’autres. Par exemple, dans les listes de générations de Bereshit (la Genèse) où on apprend que X a enfanté Y à tel âge, le Seder Olam Raba comprend ces enfantements littéralement, en faisant de X le père de Y. Cependant la connaissance de la littérature de l’époque nous apprend que ces enfantements ne sont pas à prendre dans ce sens, ils signifient juste que Y est un descendant notable de X, quelques générations plus tard. Cela rend tout calcul impossible. Et renvoie Adam des siècles et probablement des milliers d’années en arrière, à un moment qui me semble beaucoup plus logique.

Reste alors la question de pourquoi Adam et qu’est-ce qui le différencie des autres hommes ? En quoi est-il le premier ? Ou bien Adam est une allégorie de l’ensemble de l’humanité ? Cela reste à débattre.

Bible et archéologie – le retour

Article paru dans The Times of Israel en français

Dans un article précédent, je présentais « la nouvelle chronologie » de David Rohl qui permet de résoudre l’apparente contradiction entre les découvertes archéologiques et la Bible au moins pour ce qui précède le 9ème siècle avant l’ère commune.

Un des principaux opposants à cette thèse est le professeur Kenneth Kitchen, et pour cause, il est le père de la chronologie égyptienne que Rohl entend remettre en cause. Mais cela ne signifie pas que Kenneth Kitchen s’oppose à l’idée que Bible et archéologie soient compatibles.

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La Palestine c’est Israël

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Article publié sur The Times of Israel français

La plupart des Juifs n’aiment pas le nom de « Palestine ». Il a quelque chose d’insultant envers nous, d’agressif, comme une négation de notre identité.

Vous connaissez tous l’histoire : suite à la troisième guerre judéo-romaine de 132-135, dite révolte de Bar Kohva, les Romains, excédés par ce peuple qui refusait de se soumettre à sa loi, décidèrent de changer le nom de la Judée en Palestine, en souvenir des Philistins, anciens ennemis irréductibles des Israélites.

Une façon d’ajouter l’insulte et l’humiliation à la défaite qui nous joue des tours jusqu’à aujourd’hui.

Imaginez que le pays ne se soit jamais appelé Palestine mais toujours Judée et le conflit israélo-palestinien (israélo-judéen ?) aurait été profondément transformé.

Sauf que cette lecture est malheureusement erronée. Pour commencer, le changement de nom de Judée en Palestine, et surtout, la décision de reconstruire Jérusalem comme cité païenne moderne sous le nom d’Aelia Capitolina, ne furent pas les conséquences de la guerre mais ses causes.

Nous savons aujourd’hui que la décision fut prise par l’empereur Hadrien suite à la deuxième guerre judéo-romaine de 115-117, dite guerre de Kitos; Hadrien était profondément helléniste et se voyait comme la réincarnation des empereurs séleucides.

Il souhaitait accomplir ce que ceux-ci avaient tenté à l’époque de la révolte des Maccabés et éradiquer le Judaïsme à sa source.

Hadrien n’a pas choisi le nom de Palestine par hasard et ne l’a pas inventé. Le nom de Palestine était utilisé depuis Hérodote au 5ème siècle avant l’ère commune.

Dans ses « Histoires », Hérodote décrit la Palestine comme un pays habité par des gens circoncis, ce qui n’était pas le cas des Philistins et qui s’étend sur tout le territoire entre la Phénicie et l’Egypte, et pas le petit territoire philistin entre Gaza et Ashdod.

D’ailleurs, les Philistins ont complètement disparu de l’histoire au moment de leur conquête par Nabuchodonosor à la fin du 6ème siècle avant l’ère commune, avant même la naissance d’Hérodote.

Aristote utilise le terme dans le même sens, ainsi que d’autres auteurs grecs ou romains, et même juifs comme Philon. Il est peu probable que Philon aurait utilisé ce terme s’il signifiait « pays des Philistins ».

D’autant plus que dans la traduction grecque de la Torah, la Septante, les Philistins sont appelés « Philistieim » et pas Palestiniens (Palastinoi) et leur pays – Gê ton Philistieim.

D’où vient alors le nom de Palestine ? Pour l’historien David Jacobson, dans un article de 2001 pour la Biblical Archeology Review, ce serait simplement une traduction grecque d’Israel.

Israël signifie d’après la Torah « celui qui a lutté avec Dieu », et la racine grecque Palaistine signifie justement « lutte ». La ressemblance avec le nom des Philistins (peuple originaire du monde grec) aurait rajouté un petit jeu de mot dont les Grecs étaient friands.

Cela n’a après tout rien d’extraordinaire. Les Grecs traduisaient souvent le nom des pays dans leur propre langue à commencer par les voisins d’Israël comme la Phénicie, traduction grecque de Canaan, ou la Mésopotamie, une traduction de Naharayim.

Ainsi, Palestine signifierait tout simplement Israël et les Palestiniens seraient donc des Israéliens sans le savoir. Voilà qui réglerait bien des problèmes.

Jesus et Yeshu – histoire d’un malentendu ?

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Article paru sur The Times of Israel français

Le Talmud parle de tout. De loi avant tout, mais aussi d’histoire, de légendes, d’éthique et de morale, on y trouve même des histoires drôles et des conseils de cuisine.

Aussi on pourrait s’attendre à ce qu’il discute d’une branche dissidente du judaïsme qui a fini par devenir la religion de l’Empire romain.

Jesus et le christianisme, vus d’aujourd’hui, ont révolutionné le monde, changé son histoire, et d’un point de vue religieux, ont fait de la tradition d’Israël l’héritage d’une bonne partie de l’humanité.

Voilà des sujets sur lesquels les sages du Talmud avaient sûrement beaucoup à dire.

La Mishna a été compilée à l’endroit et au moment même où le christianisme naissait et se développait, la Gemara a été écrite quand il devenait religion impériale, on peut difficilement rêver meilleure position.

Et que trouve-t-on alors dans le Talmud sur Jesus et le christianisme : à peu près rien !

Cela n’a pas empêché l’Eglise de censurer le Talmud et d’en faire retirer tous les passages qui pouvaient, si on a beaucoup d’imagination, évoquer Jesus, les apôtres ou le christianisme.

Parfois, néanmoins, il ne fallait pas beaucoup d’imagination. Quelques passages talmudiques évoquent un certain Yeshu qui aurait fait dévier le peuple d’Israel du droit chemin, dont la mère s’appelait Myriam, qui avait des disciples et qui aurait été pendu pour sorcellerie.

Or, il faut savoir que « Yeshu » est le nom de Jesus en hébreu moderne, ce qui laisse à penser que ces passages donneraient la version juive de la vie de Jesus.

Regardons de plus près: d’après le rabbin orthodoxe américain Gil Student, on trouve dans le Talmud deux Yeshu différents : un est Yeshu Ben Pandera/Panthera, qui vivait à l’époque du roi hasmonéen Alexandre Jannée, soit près d’un siècle avant Jesus.

Suite à un malentendu avec son maitre, Rabbi Yehoshua Ben Perachiah, il aurait fondé un culte hérétique ; le second s’appelait Yeshu Ben Stada, il vivait à l’époque de Rabbi Akiva soit un siècle *après* Jesus, et fut pendu pour sorcellerie à Lod.

Notons qu’en hébreu ou araméen, Jesus devrait se dire Yeshua et non Yeshu. Il n’est pas vraiment clair si Yeshu était réellement un prénom – un diminutif de Yeshua, prénom très courant – ou un terme à la signification différente.

Dans son livre The Jesus The Jews Never Knew publié en 2003, Franck Zindler passe en revue toutes les sources juives qui auraient pu ou du évoquer Jesus et les origines du christianisme.

Zindler est un militant athéiste et son livre est publié par les American Atheist Press. Son objectif est de montrer que les Juifs en terre d’Israel n’ont pas gardé le moindre souvenir de Jesus et n’ont jamais entendu parler de lui, ce qui tendrait à démontrer qu’il n’a jamais existé.

La théorie du Jesus mythique n’est pas nouvelle et a connu son heure de gloire au début du 20ème siècle. Comme Zindler le reconnaît lui-même, l’immense majorité des chercheurs et des spécialistes académiques rejettent aujourd’hui cette thèse, pour deux principales raisons : parce que si Jesus n’avait pas existé, les païens et les Juifs de l’antiquité auraient été les premiers à le dire, et parce qu’il y a quelques témoignages de l’époque sur son compte.

Sans entrer dans la polémique elle-même, le premier de ces arguments est faible. Si les opposants antiques au christianisme n’ont pas nié l’existence de Jesus c’est qu’ils n’avaient aucune possibilité de le faire.

Les polémiques contre les chrétiens ont commencé des décennies au minimum après la mort supposée de Jesus, comment donc pouvaient-ils savoir si ce dernier avait ou pas existé ?

Quant aux témoignages, d’après Zindler, il s’agit essentiellement de passages qui confirment l’existence de chrétiens, pas de Jesus lui-même.

Les rares textes qui évoqueraient Jesus directement seraient hautement suspects.

En fait si Jesus avait réellement existé il aurait du suscité beaucoup plus de réactions.

Contrairement à ce que les gens imaginent, la Judée à cette époque n’était pas un obscur coin paumé de l’Empire romain mais une petite province relativement riche, densément peuplée, pas stratégique en elle-même mais proche de zones essentielles, dont la famille régnante était extrêmement proche du pouvoir impérial – c’est Agrippa qui a fait nommé Claude empereur après l’assassinat de Caligula – et dont la religion connaissait une grande popularité dans les classes aisées et jusque dans la famille impériale où on trouvait des « Judaïsants ».

Le livre de Zindler n’est ni neutre ni objectif. C’est un livre partisan, apologétique, et qui le dit ouvertement.

C’est d’ailleurs une très bonne chose, cela permet de savoir précisément comment apprécier les arguments de l’auteur et cela démontre une certaine honnêteté intellectuelle.

Zindler n’hésite pas à admettre quand il ne sait pas, quand il ne fait que spéculer, ou quand il n’est pas d’accord avec quelqu’un mais reconnaît ne pas pouvoir démontrer sa position.

Il faut certes subir les torrents de mépris que l’auteur déverse sur la religion en général et les religieux en particulier. Les théologiens, les prêtres, les rabbins sont tous avides de pouvoir et d’argent, prêts à mentir, trafiquer et falsifier les textes pour atteindre leurs objectifs. Et ils sont tous très bêtes. On n’oublie donc jamais qu’on a affaire à un militant.

Zindler s’attaque tout d’abord aux auteurs juifs du premier siècle qui auraient pu ou du parler de Jesus.

D’abord Philon d’Alexandrie, le philosophe juif qui est sans doute le père (involontaire) de certains concepts développés dans les Evangiles comme le Logos.

Philon était contemporain de Jesus, il s’intéressait de très près à ce qui se passait en Israël, venait souvent à Jérusalem, et avait des liens de parenté avec la famille hérodienne et pourtant, pas un mot sur le fondateur du christianisme ni ses disciples.

Ensuite, Zindler aborde Flavius Josèphe, l’historien de la première guerre judéo-romaine, qui n’a pas été un contemporain de Jesus mais dont les écrits furent préservés par l’Eglise parce qu’ils prouveraient son existence.

On trouve dans ses « Antiquités juives » quelques passages qui évoquent Jesus ou Jean le Baptiste, mais bizarrement pas dans La Guerre des Juifs, livre écrit 20 ans plus tôt et qui traite pourtant directement de la période en question.

Il est admis par à peu près tout le monde aujourd’hui que certains de ces passages sont des interpolations de scribes chrétiens, mais Zindler s’attache à démontrer qu’à l’exception du texte concernant Jacques le Juste, tous ces passages sont des faux.

Le paragraphe qui parle de Jesus, le « Testimonium Flavianum« , est considéré de façon quasi-consensuelle comme au minimum une interpolation partielle.

Certains pensent qu’il y a un noyau originel réellement écrit par Flavius Josèphe.

Je dois avouer être plutôt d’accord avec Zindler sur le fait que cela n’a pas grand sens : d’abord parce que ce passage n’a aucun rapport ni avec le paragraphe qui précède ni avec celui qui suit, tandis que si on le supprime, la continuité est parfaite ; ensuite parce que si c’était le cas, comment expliquer que Josèphe ne parle de Jesus nul part ailleurs ?

Josèphe consacre tout un passage à un obscur agitateur politico-religieux juif égyptien mais pas de développement sur un Jesus qu’il aurait pourtant évoqué en passant ?

Zindler s’attaque ensuite au Talmud.

Il entre beaucoup plus dans les détails que le rabbin Gil Student, notamment en étudiant l’évolution des mêmes passages de la Mishna (close en 200 en Israël) et la Tosefta (même époque) aux Gemarot du Yerushalmi (terminée au 4ème siècle à Tibériade) puis du Bavli (finie un siècle plus tard en Mésopotamie), et s’attaque à tous les passages qui furent jamais considérés comme évoquant Jesus ou ses disciples.

Il consacre par exemple beaucoup de temps à démontrer que le Balaam dont discutent les rabbins est bien le Balaam biblique et pas Jesus, ce qui semble pourtant aller de soi, mais illustre le biais inverse du sien: celui de l’Eglise au moyen-âge mais aussi de tous les chercheurs à l’époque moderne qui n’ont jamais pu se faire à l’idée que le Talmud ne disait rien de Jesus ou des apôtres et sont allés les trouver dans les endroits les plus improbables.

Ainsi non seulement Balaam serait en fait Jesus, mais Gehazi serait Paul ou Doeg serait Pierre.

Evidemment cela n’a aucun sens et pourtant ces thèses sont à tout le moins prises en considération dans certains cercles académiques.

Comme on peut s’y attendre, Zindler n’a pas un grand respect pour le Talmud.

Il s’agit à ses yeux d’une collection d’histoires orales déformées au fil des générations et sans grand sens. Mais ce n’est pas vraiment la question. Le fait est que la Mishna ne dit pas le moindre mot sur Jesus ou ses disciples, même pas par des allusions mystérieuses.

Quant aux passages concernant Yeshu qui apparaissent dans la Gemara dont nous avons parlé avant, dans leurs versions plus anciennes dans la Tosefta, le nom même de Yeshu n’est pas présent pas. Parfois il y avait juste le nom Ben Panthera ou Ben Stada sans le prénom, parfois juste « untel » (ish ploni).

L’interprétation de Zindler est différente de celle de Student. Ce dernier prend le Talmud très au sérieux et considère que la tradition orale a été scrupuleusement respectée dans sa transmission au cours des siècles avant d’être mise par écrit.

Les détails donnés sont donc exacts. Pour Zindler, les histoires en question n’avaient probablement aucun rapport à l’origine avec Jesus mais face à la montée du christianisme elles ont été récupérées et utilisées pour répondre à la polémique chrétienne puis se sont enrichies de nouveaux détails inventés au fil du temps.

On sait que dès le deuxième siècle, d’après Origène, les Juifs affirmaient que Jesus était le fils d’une Myriam et d’un soldat romain appelé Pandera. Par la suite la confusion a donné naissance aux célèbres Toldot Yeshu, une sorte de réponse juive parodique aux Evangiles.

La thèse de Zindler est intéressante : le christianisme résulterait de la conjonction de diverses sectes hérétiques de Juifs hellénisés inspirés par le Gnosticisme et serait apparu en dehors d’Israël.

Jesus était une sorte de figure spirituelle mystique sans incarnation réelle et les apôtres eux-mêmes n’auraient jamais existé.

Ce qui explique comment l’Eglise a pu s’étendre si rapidement et se déchirer en sectes schismatiques presque dès le début – ces églises étaient déjà là avant.

Dans sa théorie, les judéo-chrétiens, ceux qui cherchaient à concilier Judaisme et croyance en Jesus vu comme un prophète et messie mais pas comme le fils incarné de Dieu, ne représenteraient pas la forme originelle du christianisme comme on le pense en général mais au contraire une dérive tardive.

Après tout, il existe aujourd’hui des groupes de ce type dits « Juifs messianiques » – qui sont entièrement chrétiens comme leur nom ne l’indique pas – et ils sont effectivement très récents.

Zindler semble négliger dans son analyse l’existence à l’époque d’un fort courant de Judaisants, des païens attirés par le Judaisme et qui en imitaient certaines pratiques.

Il est indéniable que ces Judaisants ont été le terreau fertile sur lequel le christianisme a pu se développer à ses débuts, et si on suit la thèse de Zindler, il serait plus logique de voir en eux les créateurs du christianisme que des Juifs hellénisés.

Mais il existe une autre possibilité, évoquée notamment par de nombreux sages de notre tradition comme le Ramban : que le Ben Panthera qui vivait un siècle avant Jesus soit le véritable Jesus historique.

Certains historiens comme G. R. S. Mead en 1903 ou Alvar Ellegard en 1999 ont notamment émit l’hypothèse, en analysant les Evangiles, que Jesus vivait un siècle avant lui-même.

Toutes ces théories sont intéressantes mais il faut se rappeler qu’ill s’agit entièrement de conjectures qui ne reposent sur aucune preuve concrète.

A moins que les archéologues ne découvrent de nouveaux artefacts irréfutables, il sera impossible de savoir ce qui s’est vraiment passé et chacun continuera à croire ce qui lui plait.