antisemitisme

Juifs – oui, fuyez la France !

Article paru dans The Times of Israel en français

En 2004, Ariel Sharon alors premier ministre d’Israël, avait provoqué un tollé en France en appelant les Juifs de France à faire leur Aliyah le plus vite possible face à la montée d’un antisémitisme d’inspiration islamiste.

Une décennie plus tard, l’aspect prophétique de ces paroles est frappant et une grande partie des Juifs de France, sans doute la majorité, est aujourd’hui consciente qu’elle n’a pas d’avenir dans ce pays.

Pourtant, les mêmes propos prononcés récemment, de façon d’ailleurs nettement plus modérée, par Binyamin Netanyahu, ont à nouveau suscité une forte condamnation.

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La différence entre un Juif de France et un Juif d’Israel

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Article publié sur The Times of Israel français

Il y a quelques jours 400 Olim de France sont arrivés en Israel. Des centaines d’autres vont les rejoindre dans les prochaines semaines. Au bout de trois mois, ils deviendront officiellement des citoyens israéliens. Plus qu’une nouvelle citoyenneté, c’est une nouvelle façon, pleine et entière, de vivre son identité juive qu’ils vont acquérir.

Je suis né en France, j’y ai grandi, et j’ai fait mon aliyah à l’age de 22 ans. Après 17 ans en Israel j’ai été envoyé en France pour une mission dans le cadre d’une institution nationale. Envoyé plutôt que renvoyé parce qu’après tout ce temps, je n’avais pas l’impression de revenir chez moi mais bien d’aller vivre dans un pays (un peu) étranger.

Ce n’est pas que je n’ai pas visité la France depuis mon aliyah, mais uniquement en vacances, pour des séjours de plus en plus courts et de moins en moins fréquents. Cela faisait en fait quelques années que je n’étais pas venu quand on m’a demandé de m’y expatrier.

Le pays a changé mais ce n’est pas de cela dont je veux parler maintenant. Ce qui m’a le plus frappé c’est ce qui distinguait ma vie de Juif en Israel par rapport à la France. Je me retrouvais membre d’une minorité qui, notamment à cause de la situation, cherche à être discrète et à ne pas afficher son identité en publique. Les fêtes nationales et religieuses ne sont pas les miennes, les gens dans la rue sont des étrangers, je ne partage rien avec mes voisins. Je ne suis pas chez moi.

Je ne veux pas avoir à faire de compromis sur mon identité, à me cacher ou au contraire être observé comme un monstre de foire parce que je suis différent. Je n’ai pas envie de devoir supporter la culture et les règles d’un autre peuple et d’une autre culture, aussi respectables soient-ils. La culture française est un des joyaux du patrimoine mondial, mais ce n’est pas ma culture.

Le contraste est saisissant par rapport à ma vie en Israel. Ma culture est la culture du pays, mes fêtes ses fètes. On vit en hébreu, les enfants apprennent le Tanakh et l’histoire juive à l’école sans que j’ai besoin de les envoyer dans une école privée et protégée par la police. Le pays vit au rythme du calendrier hébraïque, se repose le Shabbat, tout le monde va célébrer le Seder de Pessah au premier soir de la fête, la plupart des restaurants respectent les lois alimentaires.

Quel moment incroyable que de se retrouver dans les rues le jour de Yom Hakippourim lorsqu’aucune voiture ne circule et que tout le peuple, qu’il jeune ou pas, se retrouve dans la rue. Quel plaisir d’entendre ses voisins chanter le Kiddoush le vendredi soir, de voir des gens de promener en kippa dans la rue, de savoir que l’armée, les policiers, les fonctionnaires, les agriculteurs, les vendeurs, les ouvriers partagent votre identité. Je suis chez moi.

Etre chez soi signifie aussi avoir une relation plus calme et complète avec son identité. Je ne me demande pas comment conjuguer ma vie de citoyen dans la sphère publique avec ma vie de juif à la maison. En Israel, je peux être entièrement juif chez moi et dans la rue. Je n’ai pas besoin d’implorer les pouvoirs publiques pour qu’ils protègent les synagogues en priant pour que certaines forces politiques n’arrivent jamais au pouvoir. Je ne me demande pas si les enfants auront un avenir dans ce pays ou devront s’enfuir.

Le choix de vivre en Israel met fin à l’alternative devant lequel se trouve placé le Juif de diaspora qui hésite perpétuellement entre l’assimilation et le ghetto. La souveraineté juive sur la terre d’Israel permet de vivre pleinement sa vie de Juif dans la cité sans la moindre compromission avec son identité. Même le dernier des athées et le Juif le plus anti-religieux vit sa vie en hébreu, peut lire la Torah dans le texte naturellement, organise sa vie selon le calendrier hébraïque, et défend la terre d’Israel.

Pendant ce temps la, les Juifs de diaspora essaient de survivre en tant que Juifs et de ne pas disparaitre. Ils peuvent contribuer de façon remarquable à la culture, la science ou l’économie de leur pays, mais leur contribution n’est pas spécifiquement juive, n’apporte presque rien à leur peuple et ne représente pas l’expression d’une vision juive du monde.

Les Juifs d’Israel ne survivent pas, ils vivent leur Judaisme de façon entière. Ce n’est qu’en Israel, parce qu’ils sont libres et indépendants, que les Juifs peuvent remplir leur mission universelle et être une lumière pour les Nations. Ce n’est qu’en Israel que peut naitre une parole spécifiquement juive qui s’adresse d’égale à égale aux autres nations.

Evidemment, personne ne peut nier les problèmes, les tensions, les crises, et les conflits que connait le pays. Mais ils sont la conséquence de l’immense vitalité créative et de l’incroyable foisonnement chaotique qui caractérisent la vie juive d’Israel. Et ces problèmes et ces conflits, aussi désespérant peuvent-ils apparaitre parfois, sont les nôtres. C’est à nous de les résoudre ou au moins d’essayer.

Ignorons Le Pen et laissons le dire ce qu’il veut

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Article paru dans The Times of Israel français

 

« La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent. » Albert Einstein.

De « Durafour crématoire » à sa nouvelle « fournée », Jean-Marie Le Pen a toujours su trouver les bons mots pour nous rappeler la véritable nature de son idéologie nauséabonde.

Voilà 30 ans que la communauté juive de France pense que la meilleure façon de lutter contre le FN, son racisme, et son antisémitisme est de faire condamner le moindre propos ambigu émanant de ses dirigeants.

Après des dizaines de condamnations judiciaires, de condamnations morales, de hautes postures bienpensantes de la part des intellectuels, juifs ou non, et de l’ensemble de la classe politique française, le résultat est un FN à 25% et premier parti de France.

Dans le même temps, l’antisémitisme a explosé, pas juste en propos mais surtout en actes, pas juste à l’extrême-droite mais aussi à gauche. Dieudonné, lui aussi condamné des dizaines de fois, prospère et est devenu le héros de toute une partie de la population française. Des choses inimaginables il y a encore 15 ou 20 ans sont devenus banales aujourd’hui.

Il arrive un moment où il faut savoir se remettre en question. Quand une stratégie donne des résultats aussi clairement contraires aux objectifs initiaux, il est probable qu’il faille en changer et que s’obstiner dans la même vois relève plus de la pathologie que de l’admirable persistence.

Et si, la meilleure tactique face à des propos tels que ceux de Le Pen sur Patrick Bruel était… de ne rien faire ? De ne pas en parler. D’ignorer les éructions séniles d’un vieillard qui n’a plus vraiment d’importance. Si on n’avait pas relevé ces propos abjects, qui aurait fait attention ? Les quelques personnes qui suivent son videoblog et sont déjà convaincues ?

Il y a des moments où, comme on dit en Israel, il vaut mieux être intelligent qu’avoir raison.

Ce n’est peut-être pas un hasard si dans un pays comme les USA, où la liberté d’expression est presque totale, où un véritable parti nazi existe de façon officielle, légale, ouverte, il n’y a pas de Front National à 25%, ni de Dieudonné, ni de synagogues et d’écoles juives qui ressemblent à des forteresses. Ce n’est pas la seule raison mais surement une raison importante.

Sanctionner les gens pour leurs propos, même extrêmes, ne sert qu’à faire d’eux des martyrs et à donner l’impression qu’on a quelque chose à cacher. Les jeunes, qui adorent les théories de conspiration, sont les premiers à vouloir défendre, juste par esprit de contradiction, les gens condamnés pour des propos odieux.

N’oublions jamais que la liberté d’expression ce n’est pas la liberté d’entendre des opinions qui nous plaisent mais au contraire la liberté d’exprimer des idées énervantes ou choquantes.

Et puis après tout ne vaut-il pas mieux savoir vraiment ce que pensent les gens plutôt que de vivre dans une société d’hypocrisie où les gens vous détestent mais n’osent pas le dire ?

Donc laissons les Le Pen et autres cinglés extrémistes dire ce qu’ils veulent. Ignorons-les. Ne leur donnons pas une importance qu’ils sont les premiers à espérer. Alors autant tenter autre chose qu’une méthode qui dans le meilleur des cas n’a donné aucun résultat et a probablement empiré les choses. Nous n’avons rien à perdre, et dans tous les cas ça ne pourra pas être pire que maintenant.

L’obsession antijuive, une maladie vieille de 2500 ans

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Je viens de finir l’excellent Anti-Judaism, the Western Tradition de David Nirenberg. Sa thèse, extrêmement fouillée et érudite, est que l’anti-Judaisme, qu’il distingue de l’antisémitisme, est une façon de penser le monde qui caractérise le monde occidental depuis 2500 ans, mais surtout depuis les débuts du Christianisme. Il veut dire par là qu’il existe une tradition antique de penser le monde en terme de Juifs, de Judaisme, et de « questions juives », questions essentielles et par lesquelles des groupes entiers se sont définis, et ceci généralement, et c’est l’élément le plus fascinant, sans le moindre rapport avec les Juifs réels – mais avec de lourdes conséquences pour eux.

Nirenberg part de l’Egypte ancienne et y trouve les premières traces d’anti-Judaisme à l’époque de l’occupation perse – par les autochtones, qui devaient sans doute peu apprécier les célébrations locales de Pessah -, et leur récupération obsessionnelle et violente plus tard par les élites grecques, en particulier après l’occupation romaine. Nirenberg étudie aussi plus tard les fondements antijuifs de l’Islam, mais le coeur de son ouvrage concerne le monde chrétien.

Tout part initialement de la célèbre phrase de Paul: « La lettre tue et l’esprit donne la vie ». Les chrétiens, des origines à aujourd’hui, ont un problème: que faire de la Loi telle que présentée dans l’Ancien Testament. Les dualistes, tels Marcion, étaient tentés de le rejeter complètement, y voyant l’oeuvre de Métatron ou de Satan et pas du vrai Dieu révélé/incarné par Jésus. Paradoxalement, si cette vision avait triomphé, le sort des Juifs aurait probablement été meilleur. Mais l’Eglise a choisi une autre voie, celle du remplacement de l’ancien Israel par le Verus Israel incarné par les chrétiens. La tradition d’Israel ne peut être effacée, mais l’Eglise affirme aussi, suivant Paul qui à l’origine ne s’adressait qu’aux païens souhaitant devenir chrétiens, que la Loi d’Israel n’a plus lieu d’être. C’est que les Juifs ont mal compris les textes sacrés qu’ils ont reçu. Il n’a jamais fallu les prendre à la lettre mais seulement de façon allégorique, là où se situe leur véritable sens.

Ainsi le Judaisme est devenu l’incarnation de la Loi qui oppresse, du bassement matériel, de tout ce qui est « dans ce monde ». Mais comment savoir exactement où s’arrête la frontière entre le texte et son allégorie, entre la loi et l’esprit, comment ne pas risquer d’aller trop loin dans l’exégèse au point de se couper du texte ou pas assez et risquer de répéter les erreurs des Juifs ? D’innombrables « questions juives » vont surgir et les théologiens chrétiens ne vont cesser de s’attaquer entre eux et de s’accuser de « Judaïser » les uns les autres, le Judaïsme devenant un concept mouvant au fil des interprétations, mais toujours répulsif.

Nirenberg montre comment ces questions juives se sont transmises au cours des siècles, ont évolué, se sont transformées mais ont gardé leur centralité, de l’Espagne moyenâgeuse à Shakespeare – il propose une interprétation particulièrement intéressante du « Marchant de Venise » qui dépasse la question de savoir si la pièce est antisémite ou pas. Il montre aussi en passant comment les historiens ont souvent mal interprété d’anciens débats, imaginant que derrière les accusations de « judaisation » se cachaient de véritables Juifs qui cherchaient à convertir des chrétiens, des origines juives ou une intention de se rapprocher du Judaisme réel. Il n’en est rien. Il s’agissait de débats purement internes aux chrétiens et d’accusations sans le moindre rapport avec les Juifs ou le Judaisme réels. D’autant plus que jusqu’à l’époque moderne, et surtout pendant la Renaissance, l’Europe occidentale était pratiquement vide de gens pratiquants le Judaisme ouvertement.

La tragédie révélée par le livre est que lors du passage à l’age moderne, les philosophes, tout en rejetant la religion, ont continué à utiliser les structures mentales qui en étaient issues concernant la place du Judaisme, qui reste ou devient associé à l’obscurantisme, au matérialisme etc… Spinoza porte ici une responsabilité majeure, de même que Marx plus tard et à des niveaux moindres, d’autres intellectuels d’origine juive qui vont continuer à utiliser et répandre les structures de pensée antijuives – on peut citer plus récemment le cas d’Hannah Harendt. La période de la modernité philosophique, malgré toute ses différences avec les périodes précédentes, perpétue la tradition d’anti-Judaisme du passé, et les philosophes s’accusent les uns les autres d’être trop « Juif » et de « Judaiser », même si le sens peut profondément se transformer. Ainsi Kant, qui dénonçait lui-même le Judaisme de ses adversaires – là encore sans le moindre rapport avec le Judaisme réel – a fini par être perçu comme l’incarnation du Judaisme en philosophie à cause de son intellectualisme abstrait. Remarquons que de même que l’antisémitisme moderne accuse les Juifs d’être à la fois ultra-capitalistes et communistes, nationalistes sectaires et cosmopolites, pour l’anti-Judaisme moderne, les Juifs incarnaient à la fois le matérialisme et l’esprit étroit de la lettre mais aussi l’intellectualisme et la pensée abstraite.

Nirenberg s’arrête à la Shoah. Il prend beaucoup de précautions mais son message est clair, cette antique tradition d’anti-Judaisme, qui n’est pas toujours antisémite au sens où nous l’entendons aujourd’hui – dans le sens où des intellectuels qui pratiquaient l’anti-Judaisme n’étaient pas systématiquement hostiles aux Juifs réels, parfois même ils pouvaient les défendre -, a joué un rôle majeur dans le fait que la Shoah a pu être possible.

Il serait cependant erroné de croire que le génocide a mis fin à cette tradition. Même si l’Eglise a fait son mea culpa, les germes ont été dispersés depuis trop longtemps, et leurs fruits sont depuis longtemps consommés bien au-delà du monde chrétien. Le virus a muté. Des millions de personnes continuent à penser le monde en terme d’Israel et de Juifs comme l’actualité nous le prouve tous les jours, de l’affaire Scarlett Johansonn à Dieudonné. Il est difficile de ne pas voir le parallèle entre la théologie de remplacement de l’Eglise et l’idéologie de remplacement antisioniste selon laquelle les Palestiniens sont les nouveaux Juifs, à la fois comme victime d’un génocide, et comme habitants originels – depuis 9000 ans nous apprenait hier le ministre palestinien Saeb Arekat – de la « Palestine ». La différence c’est qu’ici les Juifs réels n’ont plus aucun rôle à jouer – ce que l’église leur permettait en général – à part disparaitre. C’est finalement la variante musulmane de l’anti-judaisme décrite par Nirenberg, celle qui voit dans les Juifs des menteurs et des faussaires à convertir ou exterminer. La différence c’est qu’aujourd’hui les Juifs ne sont plus des sujets passifs de cette histoire mais des acteurs qui ne se laissent plus faire. Et ça change tout.

La communauté juive de France est-elle sur le point de disparaitre ?

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Update: Une version plus récente de ce post a été publiée sur « The Times of Israel Français ».

Je suis en France depuis 3 mois et partout où je vais, dans le cadre de mes activités professionnelles, les gens me parlent de quitter la France pour Israel, prochainement, demain, plus tard, un jour, mais en tout cas ils ne voient clairement pas leur avenir ni celui de leurs enfants en France.
Dans le même temps, l’aliyah française a bondi de 63% cette année en atteignant 3120 Olim, un nombre qui sans être un record absolu, est néanmoins un des plus élevés jamais atteint. Et encore, la majeure partie de cette hausse s’est produite ces derniers mois. Fin aout, lors d’une réunion avec Ariel Kandel, le directeur de l’Agence juive à Paris, ce dernier s’attendait à 2500 Olim pour 2013, un chiffre déjà très satisfaisant. L’explosion a eu lieu à partir de la rentrée et n’a cessé de s’amplifier depuis. Le Global Center de l’agence juive traiterait près de 900 appels par jour en ce moment contre quelques dizaines en temps normal.

Ajoutons à cela le « plan de sauvetage » élaboré par une commission inter-ministérielle pour l’Aliyah française et qui parle d’investissements importants pour faire venir en Israel plus de 40,000 personnes d’ici 2016. Alors sommes-nous à la veille de la disparition de la communauté juive de France ?

Les raisons de la vague d’aliyah sont connues. Depuis 2000 et le début d’une nouvelle vague d’antisémitisme issue de l’immigration arabo-musulmane avec le soutien ou la compréhension de l’extrême-gauche qui ne veut y voir que de l’antisionisme, une rupture s’est opérée dans l’identité juive française. Jusqu’à présent, les Juifs de France n’avaient aucun mal à conjuguer leur identité de citoyens français et leur identité juive. Pour la plupart, la question ne se posait pas de savoir s’ils étaient des Français juifs ou des Juifs français, ils étaient tout simplement Juifs et Français, sans y voir la moindre contradiction. La montée du nouvel antisémitisme, couplée à l’absence totale de réaction des pouvoirs publics socialistes voire à la négation de l’antisémitisme dans un premier temps, a été un choc profond pour la communauté juive et beaucoup ont alors compris que leurs petits enfants ne grandiraient pas dans ce pays.

En ce sens, les propos actuels sur l’envie de partir ne sont pas nouveaux, ils expriment par contre une plus grande urgence. Car si les pouvoirs publics ont depuis adopté un comportement irréprochable et ne tolèrent plus l’expression de l’antisémitisme, l’antisémitisme n’a pas régressé et a même progressé violemment, de l’assassinat d’Ilan Halimi en 2006 aux massacres de Mohammed Merah à Toulouse en 2012, en passant par Dieudonné et ses quenelles actuellement omniprésentes. Le climat est clairement malsain.

Le deuxième facteur est la lourde crise économique que traverse l’Europe depuis 2008 et la France en particulier. Israel n’a pas connu la récession en 2009 et a vite renoué avec la croissance. Le chômage est descendu ce mois ci à 5,5% un chiffre historiquement bas. Le PIB par habitant à parité de pouvoir d’achat est maintenant d’un niveau presque équivalent à celui de la France – encore 2-3 ans pour le dépasser au rythme actuel – contre à peine 80% il y a 10 ans. Dans ces conditions, Israel semble offrir des opportunités intéressantes surtout pour les jeunes. Récemment, un excellent article de The Marker comparait le destin des Juifs séfarades qui ont choisi de venir en Israel avec ceux qui étaient partis en France. Sans entrer dans le débat du pourquoi, il est incontestable que ceux qui sont partis en France ont beaucoup mieux réussi que ceux partis en Israel. Mais cela n’est pas forcément le cas aujourd’hui. En fait, il est possible qu’un jeune séfarade de 18 ans, à niveau égal, réussisse mieux en Israel qu’en France.

Le troisième facteur, plus conjoncturel, découle de la politique fiscale du gouvernement de François Hollande – irréprochable sur sa politique extérieur par ailleurs. Dans ces conditions, il devient très intéressant de faire son aliyah pour protéger ses revenus ou simplement pour pouvoir entreprendre.

Cela signifie-t-il qu’il n’y aura bientôt plus de Juifs en France ? D’abord de combien de gens parlons-nous ?

La question du nombre de Juifs en diaspora se heurte généralement au problème de savoir qui est juif. Déjà que cette question se pose en Israel où la réponse est censée être relativement aisée à apporter, on imagine que la difficulté est démultipliée dans les pays où les Juifs sont des citoyens intégrés, assimilés, où leur identité juive n’est qu’une possibilité parmi d’autres. Cette problématique a été encore parfaitement illustrée par le fameux rapport du center Pew sur le Judaisme américain paru en octobre dernier. Alors que la dernière étude importante sur la communauté américaine, en 2001, avait estimé le nombre de Juifs à 5,2 millions et en diminution, l’étude Pew en compte 6,7 millions en 2013. La différence s’explique intégralement par des questions de méthodologies et de définition. Pew, qui n’est pas un groupe juif, compte comme Juifs des gens que nous n’identifierions pas forcément comme tels, et inversement ne comptent pas comme Juifs des gens qui le seraient indubitablement à nos yeux. Par exemple, le rapport compte 500,000 adultes américains dont les deux parents sont juifs mais qui ne se définissent pas comme tels ou seulement partiellement et sont au choix sans identité ethnique ou religieuse, chrétiens ou bouddhistes. Or il s’agit peut-être de Juifs complètement assimilés mais ils sont Juifs quand même. De même la méthodologie choisie pour compter les Juifs est surement critiquable, c’est une question plus technique qui n’a pas encore été évoquée, ou très peu, dans le débat autour du rapport, mais elle surgira probablement plus tard.

Alors combien de Juifs en France ? Le même centre Pew a récemment estimé leur nombre à seulement 350,000 mais ce n’était pas une enquête spécifique sur les Juifs de France et il est probable qu’il s’agisse d’une erreur. On a souvent entendu parler de 600 ou 700,000 juifs en France dans les années 80. Mais çela ne reposait sur aucune étude scientifique. Les seules enquêtes sur le sujet ont été menées par Doris Bensimon, qui estimait le nombre de Juifs à 535,000 en 1980, et Erik Cohen, qui lui estimait leur nombre à 520,000 en 1988 et 500,000 en 2002. Sur la base de ces derniers chiffres, les estimations actuelles tournent autour de 480,000, simplement en continuant la tendance et en prenant en compte la hausse de l’Aliyah.

Les chiffres des différentes études semblent cohérents entre eux mais les méthodologies ne sont pas toujours les mêmes et en y regardant de plus près des choses ne « collent » pas. Par exemple, l’étude de Bensimon dénombre 280,000 séfarades, 180,000 ashkénazes et 75,000 qui ne se définissent pas ainsi – probablement essentiellement des « Israélites » à l’ancienne qui sont eux-mêmes ashkénazes (alsaciens) pour la plupart.

L’étude de Cohen de 2002 compte 350,000 séfarades, 120,000 ashkénazes et 30,000 mixtes que Cohen ajoute aux ashkénazes. Comment en 20 ans le nombre d‘ashkénazes aurait-il pu s’effondrer de la sorte ? Même si aucun bébé ashkénaze n’était né, la baisse n’aurait pas été aussi forte. Comme il n’y a pas eu à notre connaissance d’émigration ashkénaze massive depuis la France, difficile de concilier ces chiffres. Il est donc possible que l’étude de 2002 sous-estime le nombre d’ashkénazes en France et donc de Juifs tout court, d’au moins 50,000.

La baisse du nombre de Juifs en France depuis les années 80 peut s’expliquer par les mariages mixtes et l’assimilation (31% de couples mixtes selon Cohen en 2002), probablement, mais surement aussi par l’émigration. Ainsi il y aurait selon l’estimation du consulat général de France à Tel Aviv près de 150,000 Français résidants en Israel. Le nombre d’électeurs inscrits a bondi de 15,000 en 2002 à 62,000 en 2012. Le bureau des statistiques israélien dénombre 73,000 Franco-Israéliens résidants dans le pays mais il ne compte que les gens nés en France (43,000) – ce qui exclut les gens nés en Algérie ou ailleurs – et les enfants dont le père est né en France (30,000), mais pas ceux dont seule la mère est française, ni les petits-enfants. Le nombre de 150,000 est donc raisonnable. Rajoutons les Juifs français qui sont partis dans d’autres pays, notamment ces 15 dernières années pour New York, Miami ou Londres où on trouve des communautés judéo-françaises de plusieurs milliers de personnes.

Admettons qu’il reste entre 480,000 et 530,000 Juifs en France. Mais le nombre de zakaye aliyah est plus important. Le droit au retour s’applique à toute personne ayant au moins un grand parent juif et leur conjoint. Donc Sarkozy et Carla pourraient faire leur aliyah. De combien de gens en plus s’agit-il ? En 1990 lors de l’ouverture de l’URSS on estimait le nombre de Juifs à 1,5 million mais le nombre d’ayant droits à l’aliyah à 3 millions, donc le double. L’assimilation étant quand même nettement moins forte en France que ce qu’elle fut en ex-URSS, on parle probablement de quelque chose comme 250,000 personnes. Cependant, ces gens ne sont que marginalement intéressés par l’aliyah en général. Environ 10% des olim de France ne seraient pas Juifs selon la Halakha – donc des conjoints de juifs ou des gens dont la mère n’est pas juive. Donc le potentiel maximal de l’aliyah en France est à la louche de 600,000 personnes.

La grande fuite hors de France a déjà commencé, doucement, depuis longtemps. Elle s’accélère. Mais à moins que Dieudonné ne soit élu Président de la République, tous les Juifs de France ne partiront pas. Je ne sais pas quel est le potentiel d’aliyah. On découvre toujours avec surprises que des gens extrêmement bien intégrés et qui juraient encore il y a quelques mois qu’ils ne quitteraient jamais la France vont s’inscrire à l’agence juive. Un autre ami, qui m’expliquait il y a quelques années comment il se battrait jusqu’au bout en France, déplore maintenant que sa profession ne soit pas transportable en Israel. Dans le passé j’aurais prédit que guère plus de 100 ou 150,000 Juifs de France seraient, dans des conditions extrêmes, prêts à venir en Israel. Je pense maintenant que ces mêmes chiffres sont réalisables dans les conditions actuelles si Israel est capable de faire les efforts pour les accueillir. Si une telle masse de gens quitte la France, la suite est réellement imprévisible.

Les Juifs ont-il un avenir en France ?

Ce n’est pas vraiment une question très nouvelle puisqu’elle est posée depuis le début des années 2000. Mais après Mohammed Merah, le groupe terroriste démantelé, les délires sur Twitter et le film diffusé sur Arutz 10 de Tzvi Yehezkeli, elle est plus que jamais d’actualité.

Autant le dire tout de suite, je ne pense pas que la France soit sur le point de devenir une République islamique. Ni même dans 50 ans. Michèle Tribalat, qu’on ne peut soupçonner d’autocensure politiquement correct, explique clairement que le nombre de musulmans en France est très inferieur à ce que certains racontent – j’entends fréquemment parler de 10 ou 12 millions de musulmans en France, c’est n’importe quoi.

Mais le fait que les musulmans restent minoritaires ne signifie pas que leur hostilité permanente (ou d’une grande partie d’entre eux) envers les Juifs n’est pas une menace. Ils restent 10 fois plus nombreux, et se radicalisent à grande vitesse. La police ne peut pas consacrer tous ses moyens à protéger la communauté juive, et la tentation est grande pour une bonne partie de la population française de se dire que le plus simple serait que les Juifs se fassent plus discrets ou s’en aillent pour ramener le calme. D’ailleurs ce discours est plus ou moins déjà ouvertement tenu dans certains milieux.

Malgré tout, je pense que ce n’est pas pour cela que les Juifs n’ont pas d’avenir en France. Ces éléments ne font que renforcer une situation qui existerait dans tous les cas : les Juifs n’ont pas d’avenir en France parce qu’aucun groupe intelligent, innovateur et entrepreneurial comme les Juifs n’a d’avenir en France. La France est le pays occidental le moins libéral, le plus étatiste, règlementé, kafkaïen du monde occidental. Tout est sous le contrôle de l’Etat, tout est soumis à des règles, des décrets, des régulations, des permis, de la bureaucratie. Il est impossible de faire quoi que ce soit. Et les impôts sont les plus élevés des pays développés.

Les Juifs n’ont pas attendu les années 2000 pour partir. D’après Eric Cohen, un sociologue spécialiste de la communauté juive de France, le nombre de Juifs a décliné depuis 1980 de 535,000 à 520,000 en 1988, et 500,000 en 2002. On est probablement autour de 480,000 aujourd’hui voire moins. L’assimilation explique une partie de cette baisse comme dans toute la diaspora, mais l’émigration, vers Israel bien sûr, mais aussi les USA ou l’Angleterre, explique encore plus que le nombre de Juifs en France décroit. Il est intéressant de noter d’ailleurs que ce sont surtout les jeunes qui partent, et les jeunes qualifiés en particulier, et pas que les retraites comme on le croit souvent. L’âge moyen des Olim de France quand ils arrivent est autour de 30 ans.

Je pense donc que nous allons assister à une amplification du phénomène des départs. Certes, cela prendra du temps. Quitter le pays ou on est né, où on travaille, on a sa famille, un logement, une vie, est très difficile. Faire son aliyah, ce n’est pas venir vivre à l’année au pays des vacances. C’est découvrir une culture différente, une façon de se comporter et de réfléchir qui ne correspond pas à ce à quoi on était habitué, perdre ses réseaux professionels et soutiens, ne pas être reconnu à sa juste valeur, devoir tout réapprendre à zéro. Cela demande préparation et réflexion. Mais il n’y a pas d’autre choix.