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Le monde a-t-il été créé il y a 5776 ans ?

Des archéologues ont retrouvé les restes d’un village vieux de 7000 ans à Jérusalem et le monde religieux est en émois: « Des chercheurs trouvent à Jérusalem les restes d’une maison d’avant la création du monde », titre par exemple un site internet, et de nombreuses réactions sont de cet acabit. Et encore s’agit-il de sionistes religieux, même pas de haredim sans éducation scientifique.

J’ai déjà débattu dans le passé de la question de l’apparente contradiction entre l’âge du monde et de l’univers selon la Bible et selon la science. Pour résumer, et je ne dis là rien de particulièrement original, les 7 jours de la création ne sont pas à prendre au sens littéral. Après tout, le soleil n’étant créé que le 4ème jour, ça pourrait difficilement être le cas.

Contrairement à une croyance répandue, le calendrier juif ne commence pas avec la création du monde mais celle d’Adam, donc le 7ème jour. Ainsi le monde et l’univers peuvent être plus anciens, et vieux de milliards d’années, sans contredire le texte biblique.

Oui mais, objectera-t-on avec justesse, les hommes d’après la même science existent depuis au moins 200,000 ans (si on se limite aux seuls membres de l’espèce homo sapiens sapiens). Pour faire coïncider texte biblique et réalité scientifique il faut soit renvoyer Adam des centaines ou des millions d’années en arrière, soit admettre qu’il n’était pas le premier homme au sens physique.

Dans la mesure où le texte biblique place Adam aux temps de l’agriculture, qui a commencé il y a 12,000 ans, et probablement à ses débuts puisque le texte décrit le passage du mode de vie chasseur-cueilleur à celui de paysan, et qu’il sous-entend que la population mondiale était assez large pour que Caïn puisse bâtir des villes, cette seconde possibilité me semble plus en conformité avec la logique.

Reste que la date de 5776 ans est impossible à faire concorder avec quoi que ce soit. Car cette date est de toute manière erronée.

D’abord, d’où vient-elle ? D’un ouvrage appelé Seder Olam Raba, un texte rabbinique du deuxième siècle établissant une chronologie de la création du monde à Alexandre. D’un point de vue théologique, ce n’est pas un texte prophétique ou révélé, juste celui d’un sage qui a fait ses propres calculs, avec sa propre méthodologie, et avec les sources dont il disposait à l’époque. Il n’y a donc à la base rien de sacré dans cette chronologie, même si elle est souvent citée dans le Talmud.

Parmi les erreurs les plus évidentes, on trouve celle des fameux « cent ans perdus », le décalage entre la chronologie juive et la chronologie historique pour les évènements antérieurs à Alexandre. Ainsi le premier Temple a été détruit en -422 selon le Seder Olam Raba, mais en -587 selon la chronologie historique. Ce décalage est du en majeure partie à un trou dans la période perse. Là où la chronologie juive voit 4 rois sur une cinquantaine d’année, l’histoire a noté 10 rois sur 200 ans. C’est que seuls 4 rois perses ont été conservés par la mémoire et la traditions juives, et en l’absence d’autres sources (comme des archives royales pour l’époque des royaumes de Juda et d’Israël), les autres rois ont été oubliés.

C’est un exemple. Il nous rajoute déjà près de 160 ans. Mais il y en a beaucoup d’autres. Par exemple, dans les listes de générations de Bereshit (la Genèse) où on apprend que X a enfanté Y à tel âge, le Seder Olam Raba comprend ces enfantements littéralement, en faisant de X le père de Y. Cependant la connaissance de la littérature de l’époque nous apprend que ces enfantements ne sont pas à prendre dans ce sens, ils signifient juste que Y est un descendant notable de X, quelques générations plus tard. Cela rend tout calcul impossible. Et renvoie Adam des siècles et probablement des milliers d’années en arrière, à un moment qui me semble beaucoup plus logique.

Reste alors la question de pourquoi Adam et qu’est-ce qui le différencie des autres hommes ? En quoi est-il le premier ? Ou bien Adam est une allégorie de l’ensemble de l’humanité ? Cela reste à débattre.

Bible et archéologie – le retour

Article paru dans The Times of Israel en français

Dans un article précédent, je présentais « la nouvelle chronologie » de David Rohl qui permet de résoudre l’apparente contradiction entre les découvertes archéologiques et la Bible au moins pour ce qui précède le 9ème siècle avant l’ère commune.

Un des principaux opposants à cette thèse est le professeur Kenneth Kitchen, et pour cause, il est le père de la chronologie égyptienne que Rohl entend remettre en cause. Mais cela ne signifie pas que Kenneth Kitchen s’oppose à l’idée que Bible et archéologie soient compatibles.

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L’origine des mythologies du monde entier

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J’ai toujours été fasciné par les mythes et les légendes. J’ai lu toute la mythologie grecque, les contes de Perrault, de Grimm et d’autres. Je n’ai jamais pu me dessaisir de l’impression qu’il y avait quelque chose « derrière », un sens, une interprétation, une réalité historique peut-être. L’approche psychologisante de l’interprétation des mythes ne par contre m’a jamais attiré ni convaincu. Donc, quand est sorti un livre intitulé « The Origins of the World’s Mythologies« , présenté comme le plus révolutionnaire de ces 25 dernières années par certains journalistes et professeurs, je ne pouvais pas ne pas me jeter dessus.

Comme son nom l’indique, le livre, écrit par E. J. Michael Witzel, professeur de Sanskrit à Harvard, propose rien de moins que de retrouver les mythes originels de l’humanité. Depuis longtemps il a été constaté que certains mythes de peuples situés aux quatre coins du monde présentaient des caractéristiques communes. J’ai parlé dans un article précédent du mythe du Déluge qui est quasi universel, mais il y en a d’autres.

Habituellement il y a deux explications pour ces ressemblances: la diffusion – un mythe originaire d’une région se diffuse petit à petit dans d’autres zones – et « les structures mentales humaines » qui pousseraient les hommes à réinventer indépendamment les mêmes histoires. Cependant, d’après l’auteur, ces explications ne tiennent pas complètement la route. Des civilisations séparées par des milliers de kilomètres et des siècles possèdent des mythes communs et ce alors qu’elles n’ont jamais eu le moindre contact. Et les ressemblances ne se limitent pas à des motifs ou des histoires mais à des mythologies entières jusque dans le détail de leurs structures. Car c’est la découverte que Witzel affirme avoir fait : ce sont des structures complètes de mythes et tout un récit narratif qui se retrouvent dans des peuples dispersés de par le monde. Sa théorie est que ces mythologies découlent d’une source commune vieille de plusieurs dizaines de milliers d’années et ont ensuite évolué chacune de façon indépendante, suivant le même modèle que les langues.

Selon Witzel, les premiers homo sapiens en Afrique, il y a plus de 130,000 ans, avaient une mythologie qu’il nomme « Pan Gean ». Il y a 65,000 ans, un premier groupe d’humains modernes a quitté l’Afrique suivant l’océan indien se répandant vers l’Océanie et l’Australie. Il a gardé et développé sa propre version mythologique (qu’il appelle « Gondwana »), commune à ces hommes et à ceux restés en Afrique noire. Il y a 40,000 ans un autre groupe a quitté l’Afrique en passant par le Moyen-Orient avant de se répandre dans le reste du monde. Ce groupe a développé une mythologie dite « Laurasienne », qui s’est étendue sur l’Europe, l’Afrique du Nord, l’Asie et l’Amérique, avant de se fragmenter en macro-groupes, puis sous-groupes puis en une multitude de versions diverses et variées qui se sont influencées et contre-influencées. La mythologie laurasienne s’est constituée apparemment au moment de la supposée révolution paléolithique qui a vu une soudaine explosion culturelle, technique et artistique parmi les humains – due peut-être à un changement biologique.

Pour reconstituer ces différentes mythologies originelles, Witzel compare les mythologies des différents peuples dans leur entièreté afin d’en retrouver la structure et les point narratifs. Il s’appuie toujours sur les plus anciennes versions disponibles, même si l’écriture est une technologie relativement récente au regard du phénomène qu’il entend étudier. Après tout elle n’a que 5000 ou 6000 ans. Et les textes en question ont rarement plus de 3000 ans et souvent beaucoup moins. C’est évidemment un des points faibles majeurs de sa démonstration et il en est conscient.

Ce qui distingue la mythologie laurasienne – celle de la majeure partie de l’humanité aujourd’hui – des versions plus anciennes porte sur deux points: la focalisation sur la question de l’origine de l’univers et la structuration en un récit complet, selon un ordre précis, avec les mêmes éléments (comme l’oeuf originel, le Père-Cieux et la Mère-Terre, les 4 ages des Dieux, les héros qui amènent la culture à l’homme etc… ) qui va de la création du monde à sa destruction à la fin des temps.

Les mythes « gondwanais » sont plus chaotiques et focalisés sur l’origine des hommes dans un monde préexistant, ou le culte des ancêtres. Quand aux éléments pangéans qu’il arrive à reconstituer, c’est-à-dire, ceux des mythes originaux de l’humanité, ils sont intéressants: l’idée d’un Dieu suprême, mais détaché complètement de sa création, un peu comme le Dieu du monothéisme grec et de la philosophie, des hommes créés à partir de l’argile (et les femmes des arbres), une divinité « truande » qui donne la culture à l’homme, une faute commise (par une femme en général) qui apporte une calamité, le déluge comme punition du mauvais comportement des hommes, et une nouvelle race humaine qui émerge après. La ressemblance avec le récite biblique saute aux yeux, surtout si ces mythes ont bien 130,000 ans.

Aussi étonnant que cela puisse paraitre, Witzel ne semble pas le remarquer, puisqu’il range la Bible dans les récits laurasiens et est persuadé que les Juifs n’ont pu découvrir le monothéisme qu’au contact du Zoroastrisme en Perse pendant l’exil babylonien. En effet, Elohim est un pluriel, donc les hébreux étaient polythéistes ou au mieux hénothéistes – des polythéistes qui ne vénèrent qu’un seul Dieu mais acceptent l’existence d’autres divinités, un peu comme la religion révolutionnaire du pharaon Akhenaton, et si Witzel ne l’écrit pas, on comprend qu’il sous-entend que c’est là l’origine de l’hénothéisme hébraïque.

La thèse du polythéisme originel de la Torah est ancienne mais pas forcément très logique – si Elohim est un pluriel, pourquoi les verbes sont-ils accordés au singulier ? Et pourquoi le texte dit-il « Elohim » et pas « les Elohim » ? Surtout derrière cette thèse se cachent des relents idéologiques assez rances issus des origines antisémites de la critique biblique scientifique. Il était inconcevable pour ces augustes professeurs allemands qu’un peuple de bédouins sortis de l’esclavage aient pu inventer un concept aussi révolutionnaire et radical que le monothéisme pur et absolu d’Israel. Cela ne pouvait venir que d’une grande civilisation indo-européenne (et aryenne) comme les Perses. Le fait est que Witzel semble avoir une passion immodérée pour les indo-européens et a été accusé pour cela de racisme par les nationalistes hindous. Et que sa thèse explique très clairement que l’espèce humaine se divise en deux groupes, les gondwanais, noirs, primitifs, à la mythologie simpliste, et les laurasiens à la peau plus claire et d’origine différente, les premiers à avoir su inventer un vrai récit cohérent, le « premier roman ».

Le récit biblique cadre assez mal avec la mythologie laurasienne en général bien qu’il présente comme elle un narratif ordonné de la création de l’univers à sa fin et Witzel ne semble pas vraiment savoir comment gérer la contradiction à part l’ignorer. Incidemment on apprend que les mythes polynésiens anciens sont incroyablement semblables aux récits bibliques – et que les prêtres y sont appelés « Kahuna », ce qui ressemble à Kohen – mais l’auteur n’offre pas d’explication.

La ressemblance frappante entre le début de la Bible et les éventuels mythes originaux « Pangéans » de l’humanité d’il y a 130,000 ans peut s’interpréter de façons absolument opposées: on peut y voir la preuve que la Bible n’a fait que reprendre de vieux mythes déjà préexistants ; ou au contraire se dire que si les évènements biblique ont bien eu lieu, il serait normal que l’humanité s’en soit souvenue, et normal aussi que ce soient les plus anciens récits que se racontaient les hommes.

Mais revenons à la thèse de Witzel. Pas la peine d’être un grand scientifique pour comprendre que sa prétention à vouloir reconstituer la mythologie des hommes qui vivaient il y a des dizaines de milliers d’années et ce alors qu’il n’y a aucun texte ni aucune trace de ce que pensaient ces gens est légèrement problématique. Il appuie donc sa démonstration sur d’autres sciences: d’abord la linguistique, mais en se basant sur des théories contestées qui cherchent elles-mêmes à reconstituer les anciens langages comme le proto-indo-européen ou même le nostratique, une macro-langue dont l’existence est purement spéculative. Il se sert aussi de la génétique qui permet de suivre les mouvements historiques des populations, et de suivre, selon lui, la diffusion des mythologies. Il reconnait lui-même que les liens génétiques n’impliquent nullement la transmission d’une mythologie avec, mais cela ne l’empêche pas de se baser sur les données génétiques quand même pour démontrer sa thèse. Il utilise aussi l’archéologie et tente d’analyser les peintures rupestres préhistoriques qu’on trouve dans les grottes comme à Lascaux en fonction de la mythologie laurasienne reconstituée. Ce n’est pas la partie la plus convaincante du livre.

Witzel avance des arguments passionnants. Son idée de base semble plutôt frappée du bon sens après tout et il est étonnant que personne ne semble y avoir pensé avant. Sa thèse souffre malheureusement des nombreux problèmes que j’ai déjà évoqué mais aussi d’une mauvaise présentation qui rend la lecture fastidieuse. Le livre n’a pas été proprement édité: outre des erreurs de frappe, les répétitions sont légions, des passages entiers reviennent à quelques pages voire paragraphes d’intervalle, parfois dans la même phrase.

Il se répète mais n’est pas toujours clair. Je dirais même qu’il est confus. Ce qui distingue la mythologie laurasienne de la gondwanaise est flou, parfois contradictoire, et varie au gré des besoins. Il classe ensemble des éléments qui n’ont pas de rapport logique – par exemple l’idée d’un oeuf originel et d’un géant originel, ou d’une montagne – pour lui c’est la même chose, alors que ce n’est visiblement pas le cas. Les structures qu’il croit déceler sont donc assez subjectives et les définitions sont étirées pour correspondre à ce qu’il a besoin de prouver.

Witzel souffre aussi du syndrome de la logique circulaire quand il essaie de prouver sa thèse en citant sa thèse, un peu comme les évangélistes qui veulent vous convaincre de la véracité du Nouveau Testament en le citant. Comme il l’indique lui-même, il ne peut pas être un spécialiste de toutes les mythologies du monde – ses vraies spécialités se limitent à l’Inde et le Japon – ce qui remet en question une bonne partie de son analyse et des correspondances qu’il pense avoir trouvé entre différents systèmes mythologiques. Et quand à la fin il tente d’expliquer le sens de ces mythes originels, se lançant au passage dans une critique ridicule, hors de propos, et infantilo-gauchiste du capitalisme américain, il se décrédibilise plus qu’autre chose.

La question au final est de savoir si des mythes ont pu se transmettre de façon aussi fidèle (dans leur structure de base) et sans support écrit pendant des dizaines de milliers d’années. Witzel pense que oui. Ses arguments sont solides mais purement spéculatifs et au final fondés sur une vision simpliste de la perpétuation des récits. Mais l’éventualité de peut-être toucher du doigt ce que pensaient les hommes d’il y a 100,000 ans et plus est bouleversante et ouvre des perspectives inexplorées. Ce livre, de l’aveu même de l’auteur, n’est que le point d’ouverture d’une nouvelle façon d’étudier les mythes. On verra ce qui en ressortira.

Et si l’univers avait bien été créé en 6 jours ?

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Article publié et mis à jour sur The Times Of Israel en français

Il y a généralement 3 façons d’appréhender les contradictions entre la Science et la Bible. Pour les athées les choses sont simples, les textes bibliques ne sont qu’un assemblage de contes et légendes antiques dotés d’un éventuel intérêt anthropologique mais pas grand chose d’autre. Pour les croyants les choses sont plus complexes. Il est possible de voir les textes comme divinement inspirés et allégoriques, mystiques, secrets, légaux, moraux, éthiques, mais pas comme un récit historique stricto sensu. Ici, la science et la religion appartiennent à deux sphères différentes. L’une explique le comment et l’autre le pourquoi, l’une s’occupe du monde matériel, l’autre de spiritualité. D’autres croyants plus « fondamentalistes » préfèrent croire que la Bible est littéralement vraie et donc que la science a tort, voire qu’elle ment et déforme consciemment la vérité. 

Tout le monde semble en tout cas partager la même conclusion: la Science et la Bible prise littéralement se contredisent. D’un côté un récit qui parle d’un monde créé en six jours il y a près de 6000 ans, de l’autre les conclusions de la science selon lesquelles notre univers est apparu il y a  14 milliards d’années. Les deux ne peuvent pas être simultanément vrais.

Ou peuvent-ils l’être ? C’est ce qu’affirme le Dr Gerald Schroeder, diplômé d’un doctorat en physique du MIT, ancien membre de la commission nucléaire des Etats-Unis, et maintenant conférencier chez Aish Hatorah. Je viens de lire son livre « The Science of God » – La Science de Dieu -, sorti en 1997 et réédité en 2009 (c’est la version que j’ai lu). 

J’ai souvent entendu l’argument selon lequel la Bible disait n’importe quoi parce que les pyramides avaient été bâties près de 1000 ans avant le séjour des Israélites en Egypte et ces derniers ne pouvaient donc pas les avoir construites. Le problème c’est qu’il n’est écrit nul part dans la Torah que les Hébreux ont bâti les pyramides. D’ailleurs la Torah ne dit strictement rien sur les pyramides. De même, la Torah ne dit pas le moindre mot sur le fait que le Soleil tournerait autour de la Terre. C’est une interprétation de l’Eglise et si la Science a prouvé que c’était au contraire la Terre qui tournait autour du Soleil, elle a ainsi contredit l’Eglise et pas la Bible. Les exemples de ce type sont nombreux. Beaucoup de contradictions entre science et Bible sont en fait des contradictions entre science et église, voire entre science et des idées populaires issues d’on ne sait où. Selon Schroeder, en fait, il n’y a pas la moindre contradiction entre la Torah et la science. Pour lui, suivant le Rambam (Maimonide), les deux se complètent parfaitement et sont deux facettes de la même vérité.

La théorie du Big Bang, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, n’est pas une défaite de la Bible mais probablement sa plus grande victoire. Depuis Aristote jusqu’au milieu du 20ème siècle, la philosophie puis la science tenaient pour évidente l’idée selon laquelle il ne pouvait y avoir de création « à partir de rien ». La matière avait forcément toujours existé et il n’y avait donc pas eu de création de l’univers au sens biblique. On se souvient que tout le dilemme intellectuel du Rambam se résumait à sa tentative de concilier sa rationalité philosophique et sa croyance en la création, ce qui était très difficile à son époque, lorsqu’il apparaissait que croire en un commencement de l’univers défiait la logique la plus basique. Ce combat a duré des siècles – jusqu’au Big Bang, qui confirme ce que la Bible avait toujours dit: il y a bien eu un commencement. C’est un changement de paradigme total. Mais la correspondance entre science et Bible irait encore plus loin.

Quand la Bible parle de « jours », nous dit Schroeder, alors que le soleil et la lune ne sont pas encore créés,’il faut comprendre qu’il ne s’agit pas de temps terrestre mais de temps cosmique. En se basant sur les propriétés de la dilatation du temps et une démonstration technique que je serai bien incapable d’expliquer ici, il apparait que les quelques 15 milliards d’années écoulées depuis la création correspondent à environ 6 jours de 24 heures relativement au temps cosmique du moment de la création. Plus fort encore, chaque jour cosmique correspond assez bien à ce que décrit le même jour dans la Torah. Ce n’est que lorsque apparait Adam que la Torah retourne au temps terrestre normal. Et c’est depuis la création d’Adam, ou plus précisément selon Schroeder, la création de l’âme d’Adam, que se sont écoulées les 5774 années du calendrier hébraïque.

Quand Schroeder parle de science, il est très convainquant et passionnant mais pas particulièrement original. Il explique longuement, ce que des tas d’autres scientifiques croyants – ou pas d’ailleurs – expliquent déjà, que le fait que la vie existe dans notre univers est une sorte de miracle, que l’existence tout court de notre univers est de l’ordre de l’impossible. Pour que les choses soient comme elles le sont, il a fallu un enchainement de hasards improbables et que d’innombrables constantes et variables soient de la valeur exacte qui est la leur. Une infime variation et nous ne serions pas là. Face à une telle impossibilité statistique, certains ont développé une théorie selon laquelle il existerait une infinité d’univers dans un monde à 10 dimensions, et notre univers serait celui où la vie est possible. A vous de voir ce qui semble le plus dur à croire: l’existence d’un Créateur ou une 10ème dimension où flotteraient un nombre infinis de bulles contenant chacune un univers entier. Remarquez, les deux idées ne sont pas mutuellement contradictoires en fait.

De même, lorsque Schroeder parle de l’évolution, il maitrise apparemment son sujet mais est modérément original. Il est d’accord sur les faits avec les partisans du Neo-Darwinisme mais pas sur leur interprétation. Il démontre que l’évolution n’a pas pu être un phénomène aléatoire mais qu’elle a été canalisée et dirigée, sans doute pré-programmée. Se basant sur le Ramban et le Talmud, il affirme que le seul acte de création de Dieu fut le Big Bang, tout le reste depuis est un processus naturel sans intervention directe, Dieu se pliant aux lois de la Nature parce que c’est une condition du libre arbitre. La faculté à créer de la vie est une propriété intrinsèque de la Terre, pas le résultat d’une intervention spécifique de la divinité. Il n’y a donc aucun problème à accepter l’évolution. Ce qui implique que l’homme descend bien du singe, et que le Adam historique est né d’un père et d’une mère. C’est là que les choses se corsent – quand Schroeder parle de Torah, j’y reviendrai.

Ses thèses ne sont pas sans rencontrer une certaine critique. Certains soulignent des erreurs scientifiques, parfois basiques, ce que je suis incapable de juger. Néanmoins, même si c’était vrai cela n’affecte pas vraiment ses thèses centrales. D’autres sont plus gênés par son interprétation biblique – généralement des chrétiens qui n’ont pas l’habitude de l’exégèse juive traditionnelle. Car Schroeder, plus qu’il réconcilie la Bible avec la science, semble vouloir montrer la compatibilité de la tradition juive avec la science. C’est en phase avec l’approche des séminaires de Aish Hatorah dont le but est généralement d’utiliser le monde moderne pour prouver la vérité du Judaisme. Ce qui est tout à fait légitime. Schroeder fait donc un peu la même chose ici. Et dans la pratique cela ressemble plutôt à « regarder en cherchant bien on trouve des interprétations juives traditionnelles qui collent avec la science moderne ». C’est le défaut principal du livre et de la méthode Schroeder: le cherry picking, c-à-d la tendance à choisir ce qui lui plait et qui colle avec ses thèses.

Le Ramban, commentant le verset de la création d’Adam, émet en passant l’hypothèse hautement spéculative qu’il y avait des hommes avant Adam. Je ne peux pas dire si le Ramban adhérait à cette vision ou ne faisait que se questionner hypothétiquement. Cette position n’est pas exactement l’expression du mainstream du Judaisme traditionnel. Elle existe, et encore en général il s’agit de l’idée que des hommes *existaient* avant Adam mais plus quand lui a été créé. Ceci dit j’ai toujours eu personnellement l’impression que le texte sous entendait l’existence d’autres hommes à l’époque d’Adam. Ainsi Cain après avoir été chassé de devant Dieu, s’est marié (avec qui ?) et après la naissance de son fils a bâti une ville. Une ville pour les 7 personnes qui peuplaient la Terre à ce moment là ? Difficile à croire.

Quoiqu’il en soit, Schroeder interprète ceci comme signifiant qu’Adam est né de parents homo sapiens, mais qu’il fut le premier homme à recevoir une âme et donc à être le premier véritable être humain, les autres étant des bêtes à l’apparence et l’intelligence humaines. Schroeder veut absolument réconcilier le récit biblique avec les connaissances historiques et archéologiques. Les hommes physiquement modernes, d’après l’archéologie et la biologie, sont apparus il y a environ 150,000 ans en Afrique de l’Est ou du Sud. On parle d’hommes au comportement moderne à partir d’il y a 50,000 ans, lorsque subitement, sans qu’on sache pourquoi, les hommes se sont mis à exprimer des actes « culturels », tels que la religion, le langage, la pèche etc… Puis il y a 12,000 ans, au Proche-Orient, est apparue l’agriculture qui tout en étant une immense régression dans la qualité de vie au niveau individuel – c’est d’ailleurs une interprétation de l’histoire de la punition d’Adam et Eve, marquant le passage de la vie de chasseurs-cueilleurs à celle beaucoup plus rude de fermiers – fut le début de la civilisation. Enfin, il y a près de 6000 ans, toujours au même endroit, est apparue l’écriture. Schroeder note avec justesse que l’apparition de cette dernière semble correspondre à l’époque d’Adam telle que calculée par le Seder Olam Rabbah. Il en déduit que c’est la conséquence de l’introduction d’une âme humaine qui a conduit à ce changement. C’est très tiré par les cheveux, en toute honnêteté. Le lien avec l’écriture me semble une piste intéressante mais difficile de suivre Schroeder sur le chemin qu’il trace. Rien ne distingue fondamentalement la nature des hommes d’il y a plus de 6000 ans de ceux venus après.

Et les implications sont légèrement terrifiantes. Il y aurait donc des vrais hommes, avec une âme, et des « bêtes à l’apparence humaine », dotées seulement d’une nefesh haya (esprit vivant). Serait-ce encore le cas aujourd’hui ? Vu que Schroeder semble sous-entendre qu’il faut avoir deux parents ayant une âme pour en avoir une et qu’il est difficile d’imaginer que tous les êtres humains actuels descendent directement d’un Adam et d’une Eve ayant vécu il y a 6000 ans, la réponse est claire.

Schroeder ne dit à peu près rien sur le reste du texte biblique sauf pour parler du déluge qui devient une simple inondation locale, en opposition avec ce que semble dire le texte et la majeure partie de la tradition juive. Là encore il se base sur son interprétation d’un bout de commentaire. Et cette idée n’est pas pas particulièrement originale, c’est celle de l’exégèse biblique scientifique classique – à l’origine une discipline ouvertement antisémite comme le rappelait David Nurenberg dans son livre précédemment évoqué ici. Or une des particularités du récit du déluge est son universalité. On le retrouve dans presque tous les peuples de la Terre, y compris parmi les Amérindiens. Je me rappelle une interview de Claude Levi-Strauss où confronter à ce fait, il en avait conclu que « les hommes avaient peur de l’eau ». On n’a trouvé aucune trace géologique du déluge, mais pourtant la plupart des peuples en ont gardé une mémoire. Comment expliquer ça ? Aucune idée.

Dans la même veine, Schroeder cherche à justifier ses méthodes de datation – cette fois contre les créationnistes – en se basant sur un descendant de Cain, Tuval-Cain, qui aurait été l’inventeur du bronze, ce qui correspondrait au début historique de l’age de bronze. Le problème c’est que mis à part qu’il se trompe d’au moins 500 ans sur le début de l’âge de bronze, le texte dit aussi que Tuval Cain travaillait le fer, ce qui est légèrement problématique vu que l’age de fer est postérieur de près de 2000 ans à celui du bronze. Il est surement possible de trouver une bonne explication, mais il préfère ne pas aborder le sujet tout court. Tout comme il ne parle pas de la Tour de Babel et d’autres éléments qui ne s’accordent pas forcément très bien avec la connaissance scientifique actuelle.

Un autre problème est qu’il consacre beaucoup de temps et d’énergie à vouloir débattre de choses qui ne changent pas fondamentalement sa thèse centrale. Il veut absolument démontrer que les neo-darwiniens ont tort, mais il prend le risque d’être contredit par de nouvelles découvertes. Ainsi son insistance sur l’explosion du Cambrien, qui est aujourd’hui remise en question, alors que fondamentalement, que l’évolution soit progressive ou procède par sauts soudains, ça ne change pas grand chose à ce qu’il raconte.

Aparté personnel: tout en croyant pleinement à la réalité d’un mécanisme d’évolution, j’ai personnellement du mal avec certaines affirmations neo-darwiniennes qui me semblent tenir plus de la foi que de la science, et avec le refus de toute remise en question. Je comprends leur virulence, après tout ils mènent un combat violent contre les créationnistes dont certains ne sont pas parmi les gens les plus intelligents et les plus rationnels que compte notre planète. Néanmoins, il est indéniable que la science institutionnelle, dès qu’elle est bousculée, a tendance à se comporter plus comme une église que comme un corps rationnel et ouvert à la critique. C’est le cas avec l’évolution. C’est encore plus le cas avec la théorie du réchauffement climatique du à l’homme, la virulence envers toute critique, qui en arrive à demander de censurer dans la presse toute opinion dissidente, se renforçant à mesure que la thèse s’écroule dans la réalité. On est ici clairement dans le domaine de la foi, plus de la science.

Au final, la démarche de Schroeder est fascinante et passionnante, même si les solutions apportées sont loin de répondre à toutes les questions. Sa volonté de faire de la Torah un livre de sciences exactes est probablement ce qui le conduit à l’erreur. Surtout quand la science elle-même ne cesse d’évoluer, de se contredire ou de s’auto-corriger et que les vérités d’aujourd’hui sont les erreurs de demain. Evidemment, il ne faut pas rejeter la science et ce qu’elle a à dire, au contraire même, mais ne pas non plus tout prendre comme vérité révélée. Science et Torah se complètent mais cela ne veut pas dire qu’elles racontent exactement la même chose et les contradictions apparentes ne font que stimuler la recherche de la vérité.