Livres

Soumission, de Michel Houellebecq

Avec quelques mois de retard comme d’habitude, j’ai lu le dernier Houellebecq, celui qui a été perçu comme « prophétique ». Comme la plupart des romans de Houellebecq, c’est un livre assez court qui se lit rapidement. Il a moins de scène pornographique que d’ordinaire, et j’ai toujours du mal à comprendre pourquoi cet auteur, que j’aime bien au demeurant, serait un génie de la littérature.

Ceci dit le livre est intéressant mais souffre d’une contradiction interne, ou plutôt de l’impression que deux thèses contradictoires ont été compressées ensemble dans le même ouvrage.

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Le Suicide français de Zemmour

J’ai fini par lire le fameux livre d’Eric Zemmour. On m’avait promis un pavé illisible, c’était au contraire un livre qui se lit facilement et rapidement. J’ai déjà expliqué ce que je pensais de l’auteur dans un article précédent. Le livre ne révèle pas de surprises quand à la pensée de l’auteur si ce n’est qu’elle est systématisée et appliquée à tous les évènements des 40 dernières années. Systématisée mais pas forcément complètement cohérente.

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L’histoire secrète de Donna Tart aurait gagné à le rester

J’avais publié un post sur ce blog il y a deux ans et demi exprimant ma relative incompréhension de la littérature moderne. Je viens de finir un livre de la célèbre auteur américaine Donna Tart, gagnante du Prix Pulitzer 2014 pour « The Goldfinch », et qui fait l’unanimité pour elle en général. Force est de constater que je n’ai pas changé d’avis.

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Dans 5 ans, la fin du monde ?

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Article paru dans Times of Israel en français

Il nous reste 5 ans à vivre avant que des robots dotés d’intelligence artificielle ne nous exterminent tous.

C’est en tout cas ce que pense Elon Musk. Le célèbre milliardaire créateur de PayPal, et actuellement à la tête de Tesla (voitures électriques) et SpaceX (exploration spatiale), l’homme qui a inspiré Robert Downey Jr pour son personnage de Tony Starck (Ironman), et qu’on présente comme le nouveau Steve Jobs, pense que nous sommes à l’aube d’une gigantesque révolution de l’intelligence artificielle dont les progrès ont été exponentiels ces dernières années, et que si nous ne faisons rien, ces intelligences, dont les facultés dépasseront largement les nôtres sans posséder nos valeurs ni notre morale, nous écarterons comme une simple nuisance et nous traiterons comme nous traitons les insectes.

Si le scénario que prédit Musk vous rappelle Terminator ou The Matrix, c’est parce que le sujet de l’intelligence artificielle (les AI) est au coeur de la science fiction depuis des décennies, des Robots de Isaac Asimov, à la série Person of Interest, en passant par 2001, Hypérion et d’innombrables autres oeuvres écrites, télévisuelles ou cinématographiques. Et maintenant, la fiction deviendrait réalité.

Musk tire l’alarme après avoir lu le livre « Superintelligence » du philosophe des technologies Nick Bostrom.

J’ai moi aussi lu ce livre qui se veut être le pionnier d’une nouvelle science et qui chercher à ouvrir des pistes de réflexion afin de préparer l’humanité face à cette révolution inéluctable. Car pour Bostrom, l’arrivée de ces superintelligences est inéluctable et probable avant la fin du siècle.

Trois voies principales vers la superintelligence sont abordées.

La première est celle de l’amélioration génétique, par sélection ou par ingénierie génétique. Cette méthode pourrait permettre de plus que doubler le QI moyen de l’occidental moyen, ce qui voudrait dire que monsieur tout le monde serait plus intelligent qu’Einstein, et que les plus doués atteindraient des sommets jamais égalés. Et pourtant, pour Bostrom, il s’agirait d’une forme « faible » de superintelligence, sans comparaison avec ce qu’il entend par ce concept. Par superintelligence il explique que la même différence qu’il y a entre l’intelligence humaine et celle d’un rat sera établie entre celle des hommes et des AI.

Une deuxième voie serait celle de l’émulation digitale des cerveaux humains. Je dois avoir du mal à saisir le concept: pourquoi donc un scanner, donc une image, aussi fine soit-elle, d’un cerveau humain permettrait de reproduire dans une machine son intelligence, y compris sa mémoire et sa personnalité ? Mais Bostrom n’est pas le seul à évoquer cette méthode (qui relève évidemment de la science fiction pour le moment), elle doit donc être théoriquement imaginable. Ces cerveaux en émulation auraient plusieurs avantages sur nos pauvres versions biologiques, la principale étant la vitesse puisqu’ils ne seraient pas limités par les transmissions synaptiques et pourraient travailler près de un million de fois plus vite que nous.

Mais la vraie révolution dont parle Bostrom, qui serait inéluctable à long terme, est celle des intelligences artificielles complètes, les ordinateurs dotés au début d’une intelligence équivalente à celle d’un homme, et donc d’une conscience d’eux-mêmes, mais avec l’énorme avantage de pouvoir s’auto-perfectionner et de travailler infiniment plus vite. Le passage à la superintelligence pourrait alors être très rapide (de quelques heures à quelques années suivant les scénarios), et les conséquences potentiellement catastrophiques pour nous.

Tout dépend en fait des objectifs ultimes dont se doterait une telle intelligence. Comme elle penserait d’une façon très différente de la notre et serait beaucoup plus intelligente que nous, il est impossible de savoir ce qu’elle voudrait mais le plus probable est qu’elle altère notre environnement pour ses propres besoins, sans aucune intention néfaste, d’une telle façon que notre vie en devienne impossible. Là encore, tout pourrait se passer à une telle vitesse qu’il serait impossible de réagir.

On comprend l’urgence de s’y préparer. La question centrale est donc celle du contrôle, dans un premier temps, puis de la détermination des objectifs ultimes de cette intelligence (qui sera probablement unique, elle éliminera immédiatement toute compétition).

L’essentiel du livre est consacré à explorer des pistes sur les différentes méthodes de contrôle et d’influence, avec leurs dangers et leurs limites, sachant que la machine sera assez intelligente pour mentir et nous laisser croire ce que nous voulons si elle se rend compte qu’on veut la contrôler.

Néanmoins l’auteur espère réellement que nous réglerons ces problèmes et pourront bénéficier des bienfaits que nous apportera la superintelligence artificielle. Ce sera probablement la dernière invention de l’humanité, toutes les autres seront ensuite les siennes, et si elle a a coeur notre bonheur, nous connaitront une existence merveilleuse et hors de tout souci.

J’ai eu beaucoup de mal à lire et finir cet ouvrage. Je n’aurais jamais imaginé qu’un livre sur des robots qui prennent le contrôle du monde puisse être aussi fastidieux et ennuyant. C’est que Bostrom n’écrit pas un roman de science fiction et les très rares allusions qu’il fait sur le traitement littéraire de l’intelligence artificielle sont assez méprisantes.

Je me méfie toujours des gens qui écrivent en jargon. Tout est question de contexte, et il est naturel que des gens qui travaillent dans le même domaine utilisent entre eux des termes techniques, de même qu’il est normal d’utiliser des termes rares mais précis quand ils sont les plus à même de décrire un phénomène. Mais ce n’est pas ce dont il s’agit ici, plutôt d’une écriture prétentieuse et arrogante qui vise à démontrer la supériorité intellectuelle de l’auteur en disant de façon compliquée des choses qu’il pourrait tout aussi bien dire simplement.

Car Bostrom est clairement arrogant et prétentieux, il écrit même dans une note que son domaine n’attire que les esprits les plus intelligents de la planète et se lamente que s’il devient à la mode les médiocres envahiront son domaine.

Sur le fond, les choses ne sont guère meilleures. D’abord, tout le livre n’est qu’une suite de pures spéculations basées sur d’autres spéculations sans fondement empirique ou scientifique. L’auteur construit des pyramides sur du sable mouvant.

Les présupposés idéologiques et philosophies de Bostrom sont aussi assez gênants. Mis à part l’athéisme qui fonde son travail (j’y reviendrai), je me méfie de quelqu’un qui écrit « non human animals » systématiquement pour parler des animaux. Le « non human » étant superflu, il est porteur d’une signification idéologique profonde, et on la ressent dans tout le livre, lorsqu’il parle des droits des animaux et autres absurdités (les animaux n’étant pas des sujets conscients n’ont pas de droits, mais en tant qu’être vivants nous devons évidemment éviter de les faire souffrir).

Ensuite, l’auteur semble être mu par une sorte de croyance quasi-religieuse en la venue de son messie AI. Cette « église » existe belle et bien, il s’agit de ceux qui croient en l’arrivée prochaine de la « Singularité ».

Or rien n’est moins certain. Comme il l’indique lui-même, depuis les années 60 on prédit l’arrivée de l’AI d’ici 20 ans. Et pourtant rien n’arrive. La croyance en l’inéluctabilité de l’AI résulte de l’impression que l’augmentation exponentielle de la puissance des ordinateurs suivant la loi de Moore devra nécessairement, arrivé à un certain niveau, la produire.

Cependant nos ordinateurs sont exponentiellement plus puissants que ceux de la génération précédente et ils ne sont pas plus intelligents qu’eux. Mon téléphone est plus puissant que les superordinateurs militaires secrets des années 70, il n’est pas plus proche d’atteindre la conscience de lui-même que ne l’était mon Apple IIc en 1985.

L’évolution nécessaire n’est pas seulement quantitative mais avant tout qualitative et dans ce domaine, et nous ne sommes pas plus avancés dans cette voie qu’il y a 50 ans.

Un passionnante discussion a récemment été initiée par le chercheur, philosophe et pionnier informatique Jaron Lanier sur Edge.org sur ce sujet. Il a intitulé son essai « The Myth of AI », ce qui résume bien sa position.

Il ne nie pas l’intérêt des recherches et des progrès en intelligence artificielle, seulement la mythologie qui s’est construite autour. Par exemple, les algorithmes intelligents de Google, Netflix ou Amazon, qui seraient capables d’analyser nos comportements et de déterminer pour nous ce que nous aimons, ces algorithmes qui sont censés être la base de futures AI, seraient en fait des illusions. Rien n’indiquent qu’ils fonctionnent ou que ce qu’ils proposent soit réellement les meilleurs choix possibles pour nous. Mais nous n’avons aucune base de comparaison.

Le meilleur exemple est celui des logiciels de traductions tel Google Translate. Nous imaginons qu’un puissant algorithme se cache derrière cette impressionnante opération.

La réalité est plus prosaïque et illustre aussi les dangers générés par ce mythe de l’AI. Les tentatives pour créer des logiciels de traduction qui apprennent par eux-mêmes et comprennent les langues naturelles n’ont rien donné. Les programmes de traduction qui existent ont simplement été créés par la construction de gigantesques bibliothèques de données : on a entré des textes et leurs traductions, des traductions effectuées par des millions de traducteurs professionnels. Or, ces traducteurs humains ne sont pas payés lorsque leur travail est récupéré par ces bibliothèques de données alors que les logiciels de traduction viennent directement les concurrencer. Ce système est intenable.

L’influence économique des AI est une réalité du futur proche.

Récemment un journal économique israélien écrivait sur les 30% des emplois en Israel qui seraient menacés par les progrès technologiques dans ce domaine.

D’après Bostrom, les machines intelligentes vont nous remplacer dans nos fonctions intellectuelles, celles qui ont toujours été spécifiques à l’homme. Il compare les travailleurs humains aux chevaux qui ont été remplacés par des voitures à moteur. Les travailleurs humains auront peut-être un avenir dans certains marchés de niche, mais pas plus.

D’un côté ce n’est pas nouveau, toute la révolution industrielle s’est construite sur l’utilisation de machines à la place de travailleurs humains, ce qui a parfois entrainé des oppositions dites « luddites » du nom du mouvement anti-machines en Angleterre au début du 19ème siècle.

Pourtant, au final, le niveau de vie général et l’emploi se sont considérablement accrus grâce à ces machines. Pourquoi serait-ce différent cette fois-ci ?

La discussion lancée par Lanier est fascinante, Elon Musk lui-même y a participé avant d’effacer son message sur les robots tueurs, et la majorité des intervenants (des autorités dans leur domaine) est d’accord sur le fait que les AI ne sont pas une menace pour ce siècle.

Et pour un autre ? La question reste de savoir si la création d’une intelligence artificielle complète est techniquement possible. Bostrom pense que oui et pour une raison simple: nous sommes intelligents, or nous sommes le produit d’un processus évolutif partiellement aléatoire qui n’a jamais cherché à créer cette intelligence.

Cela devrait donc être possible (ne serait-ce qu’en simulant un processus évolutif de façon accélérée) et rien n’indique que l’intelligence que nous possédons est la plus optimale et la meilleure possible, au contraire.

C’est vrai, si effectivement nous sommes le produit d’un processus aveugle et aléatoire. Mais si nous avons été créés volontairement, l’argument s’effondre et il est possible que notre intelligence soit la plus haute potentiellement atteignable dans le monde physique ; on peut surtout en déduire que la création d’une intelligence autonome et consciente d’elle-même se situe au-delà des capacités humaines et appartient nécessairement au domaine divin.

Ainsi, les recherches dans le domaine de l’intelligence artificielle ouvrent la porte non seulement à de réelles avancées techniques (encore lointaines) mais aussi pourraient alimenter les débats religieux et spirituels pour de nombreuses décennies.

Pourquoi je n’aime pas Eric Zemmour

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Article paru sur The Times of Israel en français

Je suis la carrière d’Eric Zemmour depuis le milieu des années 1990, bien avant qu’il ne devienne célèbre comme chroniqueur chez Ruquier le samedi soir, quand il n’était encore que journaliste politique au Figaro.

J’aimais dès le départ son ton impertinent, iconoclaste, provocateur qui a fait sa célébrité à la télévision.

Sur le plateau de l’émission « On n’est pas couché », il a dynamité le politiquement correct, et osé dire ouvertement ce que lui et des millions de Français pensaient mais n’avaient pas le droit de dire en public sous peine d’opprobre.

Zemmour, un homme très cultivé, relativement intelligent et au style plutôt brillant à l’écrit, a été haï, critiqué, adulé, honni, insulté, mais il n’a jamais eu peur d’exprimer par la parole ou par l’écrit ce qu’il pensait.

En ce sens, Zemmour a été un formidable libérateur de parole dans une France sclérosée entièrement soumise au politiquement correct et à la pensée unique, où sortir de la norme admise vous vouait aux pires gémonies.

Et pourtant, je n’aime pas Zemmour. D’abord parce que c’est un idéologue enfermé dans ses propres contradictions et incapable de saisir la complexité du monde.

Comme Zemmour je pense que les idéologies sont importantes, elles offrent une vision simplifiée du monde et lui donnent sens. Mais contrairement à lui, j’en comprends les limites.

Zemmour perçoit l’entièreté de la réalité à travers son prisme idéologique, il analyse tout selon une grille prédéterminée et manichéiste, croyant que chacun de nos gestes est l’expression d’un discours politique et sociétal, comme d’autres voient des phallus partout. C’est une vision totalitaire de la société. Et cela le conduit à se ridiculiser et s’embrouiller dans des explications ridicules.

Ainsi quand il veut décider de résultats sportifs selon la politique migratoire et identitaire d’un pays comme ça lui est arrivé durant la dernière coupe du monde : non seulement il se risque à avancer des arguments que les nazis n’auraient pas renié – bien qu’il ne soit ni raciste ni nazi, mais il est souvent à la limite -, mais lorsque ses théories s’effondrent devant la réalité, il refuse de l’accepter parce que concéder une erreur marginale, pour lui, revient à admettre sa défaite sur l’ensemble de sa vision.

Tout est idéologique, tout est lié, tout est combat et cela le conduit parfois à adopter les thèses les plus folles et les plus extrêmes, parfois juste pour dire le contraire de la « doxa médiatique ». Ce n’est pas juste une posture et un jeu, il finit par croire les imbécilités qu’il raconte.

Au-delà de cette approche qu’on peut qualifier de fanatique, j’ai aussi un problème avec les positions de Zemmour sur de nombreux sujets. Certes, comme beaucoup de gens, je peux être d’accord sur le fond avec beaucoup de choses qu’il avance si on en retire les excès du polémiste.

Mais les désaccords restent profonds: Zemmour est un anti-libéral hystérique, qui ne comprend strictement rien à l’économie et ne veut rien y comprendre puisque pour lui tout est soumis à l’idéologie, et donc l’économie aussi.

Je ne parlerai pas de ses positions grand-guignolesques sur les femmes, elles se suffisent à elles-mêmes. Son obsession de la puissance française m’est incompréhensible mais elle est légitime.

Zemmour aurait voulu naitre à une autre époque, et il aurait surtout voulu naitre sous une autre peau, être un bon français catholique et blond, et pas un Juif séfarade.

Son lien à son identité juive, avec lesquels ses liens sont plus qu’ambigus, son hostilité affichée au sionisme et à Israël, achèvent de rendre le personnage peu ragoutant.

Il serait temps que tous ceux qui l’adorent dans la communauté juive parce qu’il « critique les Arabes » sachent avec qui ils font alliance. Je ne suis pas certain qu’ils seraient très heureux d’apprendre ce que Zemmour pense vraiment d’eux.

Quel avenir pour Game of Thrones ?

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C’est les vacances, donc un sujet plus léger pour changer: la saison 5 de la série la plus populaire du monde. Il ne s’agit pas de raconter ce qui va se passer, il n’y aura pas de spoilers, mais de mettre à plat la problème créatif auquel la série va se heurter l’an prochain: il n’y a plus de livres à adapter.

A priori, voilà qui parait étrange, puisque la saison 1 avait adapté le premier livre, la saison 2, le deuxième, la saison 3, les 2/3 du troisième, et la saison 4, le reste et quelques bouts du 4ème. La saison 5 a donc largement de quoi puiser puisqu’il reste la majeure partie du 4ème livre et le 5ème, et on parle de livres énormes.

Néanmoins, les choses ne sont pas si simples. Pour les téléspectateurs qui ne lisent pas les livres, il faut savoir que la gestation de ces deux derniers livres fut particulièrement douloureuse. Alors que « A Game of Thrones » est sorti en 1996, suivi par les deux autres premiers livres tous les deux ans, le 4ème, « A Storm of Crow » n’est sorti qu’en 2006, après avoir été annoncé, annulé et réécrit plusieurs fois. GRRM avait du abandonner son idée de départ qui était de faire passer 5 ans entre le 3ème et le 4ème livre – ce qui aurait permis de régler notamment le problème du trop jeune âge de certains personnages – et au final, et à la consternation des fans, ce n’est qu’un demi-livre qui est paru, qui ne suivait les aventures que d’une partie des personnages, et pas les plus populaires. Il a fallu attendre 5 années supplémentaires pour avoir le complément, et un début de suite aux deux parties. 3 ans ont passé et le 6ème livre n’est toujours pas là, GRRM préférant s’adonner à des projets annexes, faire le tour du monde, donner des interviews et écrire toute sorte d’autres livres, que de se consacrer à finir la série qui l’a rendu mondialement célèbre.

GRRM, qui a l’apparence d’une caricature de pédophile et semble effectivement obsédé par le sexe avec les jeunes filles à peine pubère dans ses livres, a longtemps été persuadé que HBO, la chaine qui produit et diffuse la série, n’oserait pas continuer la série au-delà de ce qu’il a écrit et il s’amusait à lancer des idées de prequels, films de cinéma, pauses de 2 ans ou autres absurdités qui ont été fermement rejetées. Je dois avouer que pour un homme issu du milieu hollywoodien il semble assez naïf et « clueless ». Il avait il y a 4 ans méchamment critiqué la fin de la série Lost, expliquant qu’il ferait beaucoup mieux, avant qu’on s’aperçoive qu’il n’avait en fait rien compris et avait cru « qu’ils étaient tous morts depuis le début », ce qui n’était évidemment pas le cas et dit textuellement et bien souligné par un des personnages dans l’épisode. On en vient à se demander si c’est bien lui qui écrit ses livres.

Revenons à la série. Il y a plusieurs façons d’adapter des romans à la télé. On peut faire comme (l’horrible et nullissime série) « Dexter », juste s’inspirer du début et du concept et partir sur des histoires complètement originales et sans rapport avec les romans (qui sont parait-il tout aussi médiocres mais virent dans le surnaturel et la science fiction) ; on peut faire comme (la ridicule et pathétique) « True Blood », suivre très vaguement le matériel d’origine en le remodelant suivant ses besoins ;  et on peut faire comme « Game of Thrones », qui a suivi avec une certaine fidélité le matériel écrit.

Evidemment toute adaptation requière des changements, pour des raisons techniques, de temps ou de moyens – des personnages sont supprimés, des intrigues qui touchaient plusieurs personnages sont rassemblées sur un seul, etc… -, à cause de la dynamique propre du media – le charisme d’un acteur, les choix de réalisation par exemple – et parce que la grammaire du cinéma ou de la télé est différente de celle de l’écrit. Le structure narrative d’un roman, qui expose l’histoire à travers le point de vue interne d’une série de personnages, ce qui constitue l’originalité principale des romans de GRRM, ne peut être reproduite à l’écran. L’adaptation a su profiter de la différence de nature entre les media, en apportant un éclairage différent sur certains personnages ou évènements qu’on appréhende plus au travers de la subjectivité d’untel ou d’untel mais de façon extérieure et objective.

Au fil du temps, les petites différences s’accumulent et les déviations deviennent des routes nouvelles. Pour le moment la série est restée fidèle aux grandes lignes des livres mais les chemins pour y arriver sont vraiment différents. La saison 4 présentait de nombreuses altérations, pour le mieux en général, ce ce qui se passe dans les romans. Cependant, nous arrivons au noeud du problème, arrive le moment où se conjugue le double effet de déviations qui vont trop loin avec la fin du matériel écrit pour certains personnages. La série a effectivement atteint la fin des intrigues publiées de plusieurs d’entre eux comme Sansa ou Bran Stark. Elle a complètement laissé de côté (pour le moment mais tout indique que c’est définitif) ce qui semble être une intrigue majeure des romans (Lady Stoneheart), sans parler de la lise à l’écart complète de ce qui se passe sur les Iron Islands – en général pas la partie la plus passionnante des romans.

La saison 5 ne va pas partir dans le vide, des pans entiers de l’intrigue n’ont pas encore été dévoilés à la télé, mais sachant que beaucoup de choses vont être coupées, et que les romans 4 et 5 sont artificiellement longs – beaucoup de pages mais légers en développement de l’intrigue -, on va vite se retrouver avec des épisodes qui sortent presque complètement de l’imagination des auteurs de la série et des quelques informations données par GRRM. Ce dernier, poussé par HBO, a décidé très récemment de ne plus accepter de nouveaux projets et de se consacrer uniquement au 6ème livre – ce qui ne l’empêche pas de continuer à voyager, et il n’écrit pas quand il voyage hors de chez lui.

L’avantage c’est qu’on pourra dorénavant ne plus subir le comportement insupportable de certains lecteurs du livres qui se croient obligés de prévenir en permanence les non-lecteurs sur le thème « olala, vous n’imaginez même pas ce qui va arriver à untel, mais je ne vous dis rien » quand ils ne racontent pas tout juste pour s’amuser.

Plus intéressant, la série va pouvoir s’affranchir réellement de GRRM et de ses livres, ne mes gardant que comme inspiration, et corrigeant les défauts assez importants des derniers livres et leurs innombrables diversions pour se consacrer à l’essentiel – raconter une bonne histoire et surtout la finir.

L’origine des mythologies du monde entier

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J’ai toujours été fasciné par les mythes et les légendes. J’ai lu toute la mythologie grecque, les contes de Perrault, de Grimm et d’autres. Je n’ai jamais pu me dessaisir de l’impression qu’il y avait quelque chose « derrière », un sens, une interprétation, une réalité historique peut-être. L’approche psychologisante de l’interprétation des mythes ne par contre m’a jamais attiré ni convaincu. Donc, quand est sorti un livre intitulé « The Origins of the World’s Mythologies« , présenté comme le plus révolutionnaire de ces 25 dernières années par certains journalistes et professeurs, je ne pouvais pas ne pas me jeter dessus.

Comme son nom l’indique, le livre, écrit par E. J. Michael Witzel, professeur de Sanskrit à Harvard, propose rien de moins que de retrouver les mythes originels de l’humanité. Depuis longtemps il a été constaté que certains mythes de peuples situés aux quatre coins du monde présentaient des caractéristiques communes. J’ai parlé dans un article précédent du mythe du Déluge qui est quasi universel, mais il y en a d’autres.

Habituellement il y a deux explications pour ces ressemblances: la diffusion – un mythe originaire d’une région se diffuse petit à petit dans d’autres zones – et « les structures mentales humaines » qui pousseraient les hommes à réinventer indépendamment les mêmes histoires. Cependant, d’après l’auteur, ces explications ne tiennent pas complètement la route. Des civilisations séparées par des milliers de kilomètres et des siècles possèdent des mythes communs et ce alors qu’elles n’ont jamais eu le moindre contact. Et les ressemblances ne se limitent pas à des motifs ou des histoires mais à des mythologies entières jusque dans le détail de leurs structures. Car c’est la découverte que Witzel affirme avoir fait : ce sont des structures complètes de mythes et tout un récit narratif qui se retrouvent dans des peuples dispersés de par le monde. Sa théorie est que ces mythologies découlent d’une source commune vieille de plusieurs dizaines de milliers d’années et ont ensuite évolué chacune de façon indépendante, suivant le même modèle que les langues.

Selon Witzel, les premiers homo sapiens en Afrique, il y a plus de 130,000 ans, avaient une mythologie qu’il nomme « Pan Gean ». Il y a 65,000 ans, un premier groupe d’humains modernes a quitté l’Afrique suivant l’océan indien se répandant vers l’Océanie et l’Australie. Il a gardé et développé sa propre version mythologique (qu’il appelle « Gondwana »), commune à ces hommes et à ceux restés en Afrique noire. Il y a 40,000 ans un autre groupe a quitté l’Afrique en passant par le Moyen-Orient avant de se répandre dans le reste du monde. Ce groupe a développé une mythologie dite « Laurasienne », qui s’est étendue sur l’Europe, l’Afrique du Nord, l’Asie et l’Amérique, avant de se fragmenter en macro-groupes, puis sous-groupes puis en une multitude de versions diverses et variées qui se sont influencées et contre-influencées. La mythologie laurasienne s’est constituée apparemment au moment de la supposée révolution paléolithique qui a vu une soudaine explosion culturelle, technique et artistique parmi les humains – due peut-être à un changement biologique.

Pour reconstituer ces différentes mythologies originelles, Witzel compare les mythologies des différents peuples dans leur entièreté afin d’en retrouver la structure et les point narratifs. Il s’appuie toujours sur les plus anciennes versions disponibles, même si l’écriture est une technologie relativement récente au regard du phénomène qu’il entend étudier. Après tout elle n’a que 5000 ou 6000 ans. Et les textes en question ont rarement plus de 3000 ans et souvent beaucoup moins. C’est évidemment un des points faibles majeurs de sa démonstration et il en est conscient.

Ce qui distingue la mythologie laurasienne – celle de la majeure partie de l’humanité aujourd’hui – des versions plus anciennes porte sur deux points: la focalisation sur la question de l’origine de l’univers et la structuration en un récit complet, selon un ordre précis, avec les mêmes éléments (comme l’oeuf originel, le Père-Cieux et la Mère-Terre, les 4 ages des Dieux, les héros qui amènent la culture à l’homme etc… ) qui va de la création du monde à sa destruction à la fin des temps.

Les mythes « gondwanais » sont plus chaotiques et focalisés sur l’origine des hommes dans un monde préexistant, ou le culte des ancêtres. Quand aux éléments pangéans qu’il arrive à reconstituer, c’est-à-dire, ceux des mythes originaux de l’humanité, ils sont intéressants: l’idée d’un Dieu suprême, mais détaché complètement de sa création, un peu comme le Dieu du monothéisme grec et de la philosophie, des hommes créés à partir de l’argile (et les femmes des arbres), une divinité « truande » qui donne la culture à l’homme, une faute commise (par une femme en général) qui apporte une calamité, le déluge comme punition du mauvais comportement des hommes, et une nouvelle race humaine qui émerge après. La ressemblance avec le récite biblique saute aux yeux, surtout si ces mythes ont bien 130,000 ans.

Aussi étonnant que cela puisse paraitre, Witzel ne semble pas le remarquer, puisqu’il range la Bible dans les récits laurasiens et est persuadé que les Juifs n’ont pu découvrir le monothéisme qu’au contact du Zoroastrisme en Perse pendant l’exil babylonien. En effet, Elohim est un pluriel, donc les hébreux étaient polythéistes ou au mieux hénothéistes – des polythéistes qui ne vénèrent qu’un seul Dieu mais acceptent l’existence d’autres divinités, un peu comme la religion révolutionnaire du pharaon Akhenaton, et si Witzel ne l’écrit pas, on comprend qu’il sous-entend que c’est là l’origine de l’hénothéisme hébraïque.

La thèse du polythéisme originel de la Torah est ancienne mais pas forcément très logique – si Elohim est un pluriel, pourquoi les verbes sont-ils accordés au singulier ? Et pourquoi le texte dit-il « Elohim » et pas « les Elohim » ? Surtout derrière cette thèse se cachent des relents idéologiques assez rances issus des origines antisémites de la critique biblique scientifique. Il était inconcevable pour ces augustes professeurs allemands qu’un peuple de bédouins sortis de l’esclavage aient pu inventer un concept aussi révolutionnaire et radical que le monothéisme pur et absolu d’Israel. Cela ne pouvait venir que d’une grande civilisation indo-européenne (et aryenne) comme les Perses. Le fait est que Witzel semble avoir une passion immodérée pour les indo-européens et a été accusé pour cela de racisme par les nationalistes hindous. Et que sa thèse explique très clairement que l’espèce humaine se divise en deux groupes, les gondwanais, noirs, primitifs, à la mythologie simpliste, et les laurasiens à la peau plus claire et d’origine différente, les premiers à avoir su inventer un vrai récit cohérent, le « premier roman ».

Le récit biblique cadre assez mal avec la mythologie laurasienne en général bien qu’il présente comme elle un narratif ordonné de la création de l’univers à sa fin et Witzel ne semble pas vraiment savoir comment gérer la contradiction à part l’ignorer. Incidemment on apprend que les mythes polynésiens anciens sont incroyablement semblables aux récits bibliques – et que les prêtres y sont appelés « Kahuna », ce qui ressemble à Kohen – mais l’auteur n’offre pas d’explication.

La ressemblance frappante entre le début de la Bible et les éventuels mythes originaux « Pangéans » de l’humanité d’il y a 130,000 ans peut s’interpréter de façons absolument opposées: on peut y voir la preuve que la Bible n’a fait que reprendre de vieux mythes déjà préexistants ; ou au contraire se dire que si les évènements biblique ont bien eu lieu, il serait normal que l’humanité s’en soit souvenue, et normal aussi que ce soient les plus anciens récits que se racontaient les hommes.

Mais revenons à la thèse de Witzel. Pas la peine d’être un grand scientifique pour comprendre que sa prétention à vouloir reconstituer la mythologie des hommes qui vivaient il y a des dizaines de milliers d’années et ce alors qu’il n’y a aucun texte ni aucune trace de ce que pensaient ces gens est légèrement problématique. Il appuie donc sa démonstration sur d’autres sciences: d’abord la linguistique, mais en se basant sur des théories contestées qui cherchent elles-mêmes à reconstituer les anciens langages comme le proto-indo-européen ou même le nostratique, une macro-langue dont l’existence est purement spéculative. Il se sert aussi de la génétique qui permet de suivre les mouvements historiques des populations, et de suivre, selon lui, la diffusion des mythologies. Il reconnait lui-même que les liens génétiques n’impliquent nullement la transmission d’une mythologie avec, mais cela ne l’empêche pas de se baser sur les données génétiques quand même pour démontrer sa thèse. Il utilise aussi l’archéologie et tente d’analyser les peintures rupestres préhistoriques qu’on trouve dans les grottes comme à Lascaux en fonction de la mythologie laurasienne reconstituée. Ce n’est pas la partie la plus convaincante du livre.

Witzel avance des arguments passionnants. Son idée de base semble plutôt frappée du bon sens après tout et il est étonnant que personne ne semble y avoir pensé avant. Sa thèse souffre malheureusement des nombreux problèmes que j’ai déjà évoqué mais aussi d’une mauvaise présentation qui rend la lecture fastidieuse. Le livre n’a pas été proprement édité: outre des erreurs de frappe, les répétitions sont légions, des passages entiers reviennent à quelques pages voire paragraphes d’intervalle, parfois dans la même phrase.

Il se répète mais n’est pas toujours clair. Je dirais même qu’il est confus. Ce qui distingue la mythologie laurasienne de la gondwanaise est flou, parfois contradictoire, et varie au gré des besoins. Il classe ensemble des éléments qui n’ont pas de rapport logique – par exemple l’idée d’un oeuf originel et d’un géant originel, ou d’une montagne – pour lui c’est la même chose, alors que ce n’est visiblement pas le cas. Les structures qu’il croit déceler sont donc assez subjectives et les définitions sont étirées pour correspondre à ce qu’il a besoin de prouver.

Witzel souffre aussi du syndrome de la logique circulaire quand il essaie de prouver sa thèse en citant sa thèse, un peu comme les évangélistes qui veulent vous convaincre de la véracité du Nouveau Testament en le citant. Comme il l’indique lui-même, il ne peut pas être un spécialiste de toutes les mythologies du monde – ses vraies spécialités se limitent à l’Inde et le Japon – ce qui remet en question une bonne partie de son analyse et des correspondances qu’il pense avoir trouvé entre différents systèmes mythologiques. Et quand à la fin il tente d’expliquer le sens de ces mythes originels, se lançant au passage dans une critique ridicule, hors de propos, et infantilo-gauchiste du capitalisme américain, il se décrédibilise plus qu’autre chose.

La question au final est de savoir si des mythes ont pu se transmettre de façon aussi fidèle (dans leur structure de base) et sans support écrit pendant des dizaines de milliers d’années. Witzel pense que oui. Ses arguments sont solides mais purement spéculatifs et au final fondés sur une vision simpliste de la perpétuation des récits. Mais l’éventualité de peut-être toucher du doigt ce que pensaient les hommes d’il y a 100,000 ans et plus est bouleversante et ouvre des perspectives inexplorées. Ce livre, de l’aveu même de l’auteur, n’est que le point d’ouverture d’une nouvelle façon d’étudier les mythes. On verra ce qui en ressortira.