Histoire

La sortie d’Egypte a-t-elle eu lieu ?

Article paru dans The Times of Israel français

Nous sommes à quelques jours de Pessah et de la célébration du Seder qui commémore la sortie d’Egypte. J’ai déjà écrit plusieurs articles sur le problème de la réalité historique de cet évènement, et ce mois-ci l’excellent magazine en ligne « Mosaic » consacre son débat justement à cette question.

Je recommande vivement la lecture des différents articles de ce magazine. Le temps est donc idéal à mon avis pour faire un bref état des lieux et de résumer les grandes lignes de la question.

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Le Suicide français de Zemmour

J’ai fini par lire le fameux livre d’Eric Zemmour. On m’avait promis un pavé illisible, c’était au contraire un livre qui se lit facilement et rapidement. J’ai déjà expliqué ce que je pensais de l’auteur dans un article précédent. Le livre ne révèle pas de surprises quand à la pensée de l’auteur si ce n’est qu’elle est systématisée et appliquée à tous les évènements des 40 dernières années. Systématisée mais pas forcément complètement cohérente.

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Bible et archéologie – le retour

Article paru dans The Times of Israel en français

Dans un article précédent, je présentais « la nouvelle chronologie » de David Rohl qui permet de résoudre l’apparente contradiction entre les découvertes archéologiques et la Bible au moins pour ce qui précède le 9ème siècle avant l’ère commune.

Un des principaux opposants à cette thèse est le professeur Kenneth Kitchen, et pour cause, il est le père de la chronologie égyptienne que Rohl entend remettre en cause. Mais cela ne signifie pas que Kenneth Kitchen s’oppose à l’idée que Bible et archéologie soient compatibles.

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L’histoire secrète de Donna Tart aurait gagné à le rester

J’avais publié un post sur ce blog il y a deux ans et demi exprimant ma relative incompréhension de la littérature moderne. Je viens de finir un livre de la célèbre auteur américaine Donna Tart, gagnante du Prix Pulitzer 2014 pour « The Goldfinch », et qui fait l’unanimité pour elle en général. Force est de constater que je n’ai pas changé d’avis.

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Dans 5 ans, la fin du monde ?

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Article paru dans Times of Israel en français

Il nous reste 5 ans à vivre avant que des robots dotés d’intelligence artificielle ne nous exterminent tous.

C’est en tout cas ce que pense Elon Musk. Le célèbre milliardaire créateur de PayPal, et actuellement à la tête de Tesla (voitures électriques) et SpaceX (exploration spatiale), l’homme qui a inspiré Robert Downey Jr pour son personnage de Tony Starck (Ironman), et qu’on présente comme le nouveau Steve Jobs, pense que nous sommes à l’aube d’une gigantesque révolution de l’intelligence artificielle dont les progrès ont été exponentiels ces dernières années, et que si nous ne faisons rien, ces intelligences, dont les facultés dépasseront largement les nôtres sans posséder nos valeurs ni notre morale, nous écarterons comme une simple nuisance et nous traiterons comme nous traitons les insectes.

Si le scénario que prédit Musk vous rappelle Terminator ou The Matrix, c’est parce que le sujet de l’intelligence artificielle (les AI) est au coeur de la science fiction depuis des décennies, des Robots de Isaac Asimov, à la série Person of Interest, en passant par 2001, Hypérion et d’innombrables autres oeuvres écrites, télévisuelles ou cinématographiques. Et maintenant, la fiction deviendrait réalité.

Musk tire l’alarme après avoir lu le livre « Superintelligence » du philosophe des technologies Nick Bostrom.

J’ai moi aussi lu ce livre qui se veut être le pionnier d’une nouvelle science et qui chercher à ouvrir des pistes de réflexion afin de préparer l’humanité face à cette révolution inéluctable. Car pour Bostrom, l’arrivée de ces superintelligences est inéluctable et probable avant la fin du siècle.

Trois voies principales vers la superintelligence sont abordées.

La première est celle de l’amélioration génétique, par sélection ou par ingénierie génétique. Cette méthode pourrait permettre de plus que doubler le QI moyen de l’occidental moyen, ce qui voudrait dire que monsieur tout le monde serait plus intelligent qu’Einstein, et que les plus doués atteindraient des sommets jamais égalés. Et pourtant, pour Bostrom, il s’agirait d’une forme « faible » de superintelligence, sans comparaison avec ce qu’il entend par ce concept. Par superintelligence il explique que la même différence qu’il y a entre l’intelligence humaine et celle d’un rat sera établie entre celle des hommes et des AI.

Une deuxième voie serait celle de l’émulation digitale des cerveaux humains. Je dois avoir du mal à saisir le concept: pourquoi donc un scanner, donc une image, aussi fine soit-elle, d’un cerveau humain permettrait de reproduire dans une machine son intelligence, y compris sa mémoire et sa personnalité ? Mais Bostrom n’est pas le seul à évoquer cette méthode (qui relève évidemment de la science fiction pour le moment), elle doit donc être théoriquement imaginable. Ces cerveaux en émulation auraient plusieurs avantages sur nos pauvres versions biologiques, la principale étant la vitesse puisqu’ils ne seraient pas limités par les transmissions synaptiques et pourraient travailler près de un million de fois plus vite que nous.

Mais la vraie révolution dont parle Bostrom, qui serait inéluctable à long terme, est celle des intelligences artificielles complètes, les ordinateurs dotés au début d’une intelligence équivalente à celle d’un homme, et donc d’une conscience d’eux-mêmes, mais avec l’énorme avantage de pouvoir s’auto-perfectionner et de travailler infiniment plus vite. Le passage à la superintelligence pourrait alors être très rapide (de quelques heures à quelques années suivant les scénarios), et les conséquences potentiellement catastrophiques pour nous.

Tout dépend en fait des objectifs ultimes dont se doterait une telle intelligence. Comme elle penserait d’une façon très différente de la notre et serait beaucoup plus intelligente que nous, il est impossible de savoir ce qu’elle voudrait mais le plus probable est qu’elle altère notre environnement pour ses propres besoins, sans aucune intention néfaste, d’une telle façon que notre vie en devienne impossible. Là encore, tout pourrait se passer à une telle vitesse qu’il serait impossible de réagir.

On comprend l’urgence de s’y préparer. La question centrale est donc celle du contrôle, dans un premier temps, puis de la détermination des objectifs ultimes de cette intelligence (qui sera probablement unique, elle éliminera immédiatement toute compétition).

L’essentiel du livre est consacré à explorer des pistes sur les différentes méthodes de contrôle et d’influence, avec leurs dangers et leurs limites, sachant que la machine sera assez intelligente pour mentir et nous laisser croire ce que nous voulons si elle se rend compte qu’on veut la contrôler.

Néanmoins l’auteur espère réellement que nous réglerons ces problèmes et pourront bénéficier des bienfaits que nous apportera la superintelligence artificielle. Ce sera probablement la dernière invention de l’humanité, toutes les autres seront ensuite les siennes, et si elle a a coeur notre bonheur, nous connaitront une existence merveilleuse et hors de tout souci.

J’ai eu beaucoup de mal à lire et finir cet ouvrage. Je n’aurais jamais imaginé qu’un livre sur des robots qui prennent le contrôle du monde puisse être aussi fastidieux et ennuyant. C’est que Bostrom n’écrit pas un roman de science fiction et les très rares allusions qu’il fait sur le traitement littéraire de l’intelligence artificielle sont assez méprisantes.

Je me méfie toujours des gens qui écrivent en jargon. Tout est question de contexte, et il est naturel que des gens qui travaillent dans le même domaine utilisent entre eux des termes techniques, de même qu’il est normal d’utiliser des termes rares mais précis quand ils sont les plus à même de décrire un phénomène. Mais ce n’est pas ce dont il s’agit ici, plutôt d’une écriture prétentieuse et arrogante qui vise à démontrer la supériorité intellectuelle de l’auteur en disant de façon compliquée des choses qu’il pourrait tout aussi bien dire simplement.

Car Bostrom est clairement arrogant et prétentieux, il écrit même dans une note que son domaine n’attire que les esprits les plus intelligents de la planète et se lamente que s’il devient à la mode les médiocres envahiront son domaine.

Sur le fond, les choses ne sont guère meilleures. D’abord, tout le livre n’est qu’une suite de pures spéculations basées sur d’autres spéculations sans fondement empirique ou scientifique. L’auteur construit des pyramides sur du sable mouvant.

Les présupposés idéologiques et philosophies de Bostrom sont aussi assez gênants. Mis à part l’athéisme qui fonde son travail (j’y reviendrai), je me méfie de quelqu’un qui écrit « non human animals » systématiquement pour parler des animaux. Le « non human » étant superflu, il est porteur d’une signification idéologique profonde, et on la ressent dans tout le livre, lorsqu’il parle des droits des animaux et autres absurdités (les animaux n’étant pas des sujets conscients n’ont pas de droits, mais en tant qu’être vivants nous devons évidemment éviter de les faire souffrir).

Ensuite, l’auteur semble être mu par une sorte de croyance quasi-religieuse en la venue de son messie AI. Cette « église » existe belle et bien, il s’agit de ceux qui croient en l’arrivée prochaine de la « Singularité ».

Or rien n’est moins certain. Comme il l’indique lui-même, depuis les années 60 on prédit l’arrivée de l’AI d’ici 20 ans. Et pourtant rien n’arrive. La croyance en l’inéluctabilité de l’AI résulte de l’impression que l’augmentation exponentielle de la puissance des ordinateurs suivant la loi de Moore devra nécessairement, arrivé à un certain niveau, la produire.

Cependant nos ordinateurs sont exponentiellement plus puissants que ceux de la génération précédente et ils ne sont pas plus intelligents qu’eux. Mon téléphone est plus puissant que les superordinateurs militaires secrets des années 70, il n’est pas plus proche d’atteindre la conscience de lui-même que ne l’était mon Apple IIc en 1985.

L’évolution nécessaire n’est pas seulement quantitative mais avant tout qualitative et dans ce domaine, et nous ne sommes pas plus avancés dans cette voie qu’il y a 50 ans.

Un passionnante discussion a récemment été initiée par le chercheur, philosophe et pionnier informatique Jaron Lanier sur Edge.org sur ce sujet. Il a intitulé son essai « The Myth of AI », ce qui résume bien sa position.

Il ne nie pas l’intérêt des recherches et des progrès en intelligence artificielle, seulement la mythologie qui s’est construite autour. Par exemple, les algorithmes intelligents de Google, Netflix ou Amazon, qui seraient capables d’analyser nos comportements et de déterminer pour nous ce que nous aimons, ces algorithmes qui sont censés être la base de futures AI, seraient en fait des illusions. Rien n’indiquent qu’ils fonctionnent ou que ce qu’ils proposent soit réellement les meilleurs choix possibles pour nous. Mais nous n’avons aucune base de comparaison.

Le meilleur exemple est celui des logiciels de traductions tel Google Translate. Nous imaginons qu’un puissant algorithme se cache derrière cette impressionnante opération.

La réalité est plus prosaïque et illustre aussi les dangers générés par ce mythe de l’AI. Les tentatives pour créer des logiciels de traduction qui apprennent par eux-mêmes et comprennent les langues naturelles n’ont rien donné. Les programmes de traduction qui existent ont simplement été créés par la construction de gigantesques bibliothèques de données : on a entré des textes et leurs traductions, des traductions effectuées par des millions de traducteurs professionnels. Or, ces traducteurs humains ne sont pas payés lorsque leur travail est récupéré par ces bibliothèques de données alors que les logiciels de traduction viennent directement les concurrencer. Ce système est intenable.

L’influence économique des AI est une réalité du futur proche.

Récemment un journal économique israélien écrivait sur les 30% des emplois en Israel qui seraient menacés par les progrès technologiques dans ce domaine.

D’après Bostrom, les machines intelligentes vont nous remplacer dans nos fonctions intellectuelles, celles qui ont toujours été spécifiques à l’homme. Il compare les travailleurs humains aux chevaux qui ont été remplacés par des voitures à moteur. Les travailleurs humains auront peut-être un avenir dans certains marchés de niche, mais pas plus.

D’un côté ce n’est pas nouveau, toute la révolution industrielle s’est construite sur l’utilisation de machines à la place de travailleurs humains, ce qui a parfois entrainé des oppositions dites « luddites » du nom du mouvement anti-machines en Angleterre au début du 19ème siècle.

Pourtant, au final, le niveau de vie général et l’emploi se sont considérablement accrus grâce à ces machines. Pourquoi serait-ce différent cette fois-ci ?

La discussion lancée par Lanier est fascinante, Elon Musk lui-même y a participé avant d’effacer son message sur les robots tueurs, et la majorité des intervenants (des autorités dans leur domaine) est d’accord sur le fait que les AI ne sont pas une menace pour ce siècle.

Et pour un autre ? La question reste de savoir si la création d’une intelligence artificielle complète est techniquement possible. Bostrom pense que oui et pour une raison simple: nous sommes intelligents, or nous sommes le produit d’un processus évolutif partiellement aléatoire qui n’a jamais cherché à créer cette intelligence.

Cela devrait donc être possible (ne serait-ce qu’en simulant un processus évolutif de façon accélérée) et rien n’indique que l’intelligence que nous possédons est la plus optimale et la meilleure possible, au contraire.

C’est vrai, si effectivement nous sommes le produit d’un processus aveugle et aléatoire. Mais si nous avons été créés volontairement, l’argument s’effondre et il est possible que notre intelligence soit la plus haute potentiellement atteignable dans le monde physique ; on peut surtout en déduire que la création d’une intelligence autonome et consciente d’elle-même se situe au-delà des capacités humaines et appartient nécessairement au domaine divin.

Ainsi, les recherches dans le domaine de l’intelligence artificielle ouvrent la porte non seulement à de réelles avancées techniques (encore lointaines) mais aussi pourraient alimenter les débats religieux et spirituels pour de nombreuses décennies.

Pourquoi je n’aime pas Eric Zemmour

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Article paru sur The Times of Israel en français

Je suis la carrière d’Eric Zemmour depuis le milieu des années 1990, bien avant qu’il ne devienne célèbre comme chroniqueur chez Ruquier le samedi soir, quand il n’était encore que journaliste politique au Figaro.

J’aimais dès le départ son ton impertinent, iconoclaste, provocateur qui a fait sa célébrité à la télévision.

Sur le plateau de l’émission « On n’est pas couché », il a dynamité le politiquement correct, et osé dire ouvertement ce que lui et des millions de Français pensaient mais n’avaient pas le droit de dire en public sous peine d’opprobre.

Zemmour, un homme très cultivé, relativement intelligent et au style plutôt brillant à l’écrit, a été haï, critiqué, adulé, honni, insulté, mais il n’a jamais eu peur d’exprimer par la parole ou par l’écrit ce qu’il pensait.

En ce sens, Zemmour a été un formidable libérateur de parole dans une France sclérosée entièrement soumise au politiquement correct et à la pensée unique, où sortir de la norme admise vous vouait aux pires gémonies.

Et pourtant, je n’aime pas Zemmour. D’abord parce que c’est un idéologue enfermé dans ses propres contradictions et incapable de saisir la complexité du monde.

Comme Zemmour je pense que les idéologies sont importantes, elles offrent une vision simplifiée du monde et lui donnent sens. Mais contrairement à lui, j’en comprends les limites.

Zemmour perçoit l’entièreté de la réalité à travers son prisme idéologique, il analyse tout selon une grille prédéterminée et manichéiste, croyant que chacun de nos gestes est l’expression d’un discours politique et sociétal, comme d’autres voient des phallus partout. C’est une vision totalitaire de la société. Et cela le conduit à se ridiculiser et s’embrouiller dans des explications ridicules.

Ainsi quand il veut décider de résultats sportifs selon la politique migratoire et identitaire d’un pays comme ça lui est arrivé durant la dernière coupe du monde : non seulement il se risque à avancer des arguments que les nazis n’auraient pas renié – bien qu’il ne soit ni raciste ni nazi, mais il est souvent à la limite -, mais lorsque ses théories s’effondrent devant la réalité, il refuse de l’accepter parce que concéder une erreur marginale, pour lui, revient à admettre sa défaite sur l’ensemble de sa vision.

Tout est idéologique, tout est lié, tout est combat et cela le conduit parfois à adopter les thèses les plus folles et les plus extrêmes, parfois juste pour dire le contraire de la « doxa médiatique ». Ce n’est pas juste une posture et un jeu, il finit par croire les imbécilités qu’il raconte.

Au-delà de cette approche qu’on peut qualifier de fanatique, j’ai aussi un problème avec les positions de Zemmour sur de nombreux sujets. Certes, comme beaucoup de gens, je peux être d’accord sur le fond avec beaucoup de choses qu’il avance si on en retire les excès du polémiste.

Mais les désaccords restent profonds: Zemmour est un anti-libéral hystérique, qui ne comprend strictement rien à l’économie et ne veut rien y comprendre puisque pour lui tout est soumis à l’idéologie, et donc l’économie aussi.

Je ne parlerai pas de ses positions grand-guignolesques sur les femmes, elles se suffisent à elles-mêmes. Son obsession de la puissance française m’est incompréhensible mais elle est légitime.

Zemmour aurait voulu naitre à une autre époque, et il aurait surtout voulu naitre sous une autre peau, être un bon français catholique et blond, et pas un Juif séfarade.

Son lien à son identité juive, avec lesquels ses liens sont plus qu’ambigus, son hostilité affichée au sionisme et à Israël, achèvent de rendre le personnage peu ragoutant.

Il serait temps que tous ceux qui l’adorent dans la communauté juive parce qu’il « critique les Arabes » sachent avec qui ils font alliance. Je ne suis pas certain qu’ils seraient très heureux d’apprendre ce que Zemmour pense vraiment d’eux.

Bible ou archéologie – qui a raison ?

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Article publié sur The Times of Israel en français

Quand on parle des contradictions entre la Bible et la Science, on pense souvent aux questions qui relèvent de la création de l’univers ou du sujet de l’évolution darwinienne. Comme je l’ai montré précédemment ( et ) il n’y a en fait pas de véritables problèmes entre ce qu’affirment les sciences dures – physique, biologie etc… – et la description des premiers jours de la création selon la Torah, au contraire même selon certains.

Les vrais contradictions apparaissent en fait après, dès l’apparition d’Adam, et aujourd’hui dans le débat sur la véracité de la Bible, l’essentiel du conflit tourne autour des évènements allant du séjour en Egypte au roi Salomon.

Il est acquis que les livres historiques de la Bible hébraïque, à partir de la division du royaume d’Israel en deux, sont en accord avec les découvertes archéologiques et scripturaires de l’ensemble de la région. Le problème c’est que les découvertes et les textes ne collent plus, apparemment, avec ce qui précède.

Voyons quel est l’avis de l’archéologie biblique mainstream aujourd’hui: la sortie d’Egypte est traditionnellement datée vers -1450 (-1310 selon le calendrier rabbinique, mais celui-ci décale toutes les dates de plus d’un siècle jusqu’à Alexandre, et par souci de simplicité, je ne l’utiliserai pas).

Cependant, à cette date, Canaan était sous total contrôle égyptien ce qui semble rendre impossible que l’exode se soit produit à ce moment là. Ce n’est qu’après que ce contrôle se délita.

La stèle du pharaon Merenptah, datée de -1208, qui décrit une campagne militaire en Canaan, contient la première, et la seule, mention d’Israel par un texte égyptien : « Israël est détruit, sa semence même n’est plus. » Israel est ici présenté comme un peuple qui vit en Canaan. Donc l’exode a forcément eu lieu avant, probablement autour de -1250, sous Ramses II, le père de Merenptah.

C’est là que les problèmes commencent: on ne trouve aucune trace ni de l’exode, ni de la présence d’une masse d’esclaves sémites en Egypte à l’époque, ni d’un changement soudain de population en Canaan, ni de destruction de villes. Jericho était en ruine au moment supposé de l’arrivée des Israélites en Canaan.

Au point que certains archéologues, comme le professeur Israel Finkelstein de l’université de Tel Aviv, en sont arrivés à imaginer que les Israélites étaient en fait des Canaanéens qui auraient développé une nouvelle identité.

Cette conclusion révolutionnaire a cependant un défaut – elle est en totale contradiction avec toute la tradition israélite et le bon sens. Que des peuples s’inventent des mythes fondateurs glorieux est courant, mais aucun peuple ne s’est jamais inventé une origine d’esclaves misérables dans un autre pays.

Si les enfants d’Israel n’ont pas été esclaves en Egypte, si Moise n’a pas existé, si l’exode n’a pas eu lieu, d’où sortent ces nouveaux récits et comment ont-ils pu être acceptés par le peuple ? C’est justement pour cette raison que la majorité des historiens continuent de penser qu’il y a bien eu un exode.

Remarquez aussi que la stèle de Merenptah est étrange: nous ne savons pas à quoi il est fait référence. Il n’y a aucune source évoquant une quelconque opération de ce pharaon en Canaan ou même ailleurs, et rien qui soit resté dans la tradition d’Israel d’une invasion égyptienne peu de temps après l’exode.

Mais les contradictions avec le récit biblique ne s’arrêtent pas là, les principales tenant à l’ampleur des royaumes de David et Salomon. La réalité historique de David ne fait plus de doutes aujourd’hui depuis qu’on a retrouvé une stèle moabite en 1993, datant du 9ème siècle avant l’ère chrétienne, évoquant la « maison de David ».

Mais toujours d’après Finkelstein et ses partisans, si David et Salomon ont existé, ils étaient au mieux des chefs de village, régnant sur une territoire pauvre, minuscule, sous développé et peu peuplé. Les ruines de bâtiments monumentaux à Meggido et d’autres endroits attribués à Salomon, dateraient en fait, pour Finkelstein, de la période de la dynastie d’Omri, un siècle après.

Ces dernières années, plusieurs fouilles dirigées par les archéologues de l’université hébraïque de Jérusalem sont venues contredire ces affirmations et laissent penser qu’au contraire David et Salomon régnaient sur un véritable état organisé et moderne. Mais leurs découvertes ne font pas encore l’unanimité et sont rejetées par Finkelstein.

L’archéologie a bien sur ses limites. Plus on remonte loin dans le temps et moins il reste de traces. La plupart des artefacts du passé ont été détruits et il ne reste aujourd’hui qu’une infime fraction de ce qui existait à l’époque, aussi on ne peut pas affirmer que l’absence de preuves est une preuve de l’absence.

Cependant, en regardant bien il se pourrait que le noeud du problème ne se situe pas chez les archéologues bibliques, mais chez leurs confrères égyptologues pour une simple histoire de dates.

Après tout, la date traditionnelle de l’exode est généralement située entre -1500 et -1450, pas en -1250. Peut-être que les archéologues ne trouvent rien parce qu’ils ne regardent pas au bon endroit ?

C’est la thèse défendue par de nombreux chercheurs, pas toujours issus du monde académique (ce qui n’est pas un défaut), chacun ayant sa version de ce qui s’est réellement passé. Il faut comprendre qu’en remontant un peu en arrière dans l’histoire égyptienne on trouve immédiatement des tas de choses qui rappellent étrangement le récit biblique: la domination du nord de l’Egypte, exactement là où se trouvaient les Israélites dans la Bible, par les Hyksos originaires de Canaan ; la conversion d’Akhenaton au monothéisme ; l’évocation permanente des mystérieux « Habiru », souvent identifiés aux « Hébreux », semeurs de troubles en Canaan ; les esclaves sémites qui vivaient bien à cette époque plus reculée en Egypte et ont inventé un alphabet pour une langue qui pourrait être l’hébreu dans le Sinai – un alphabet dont sont originaires tous les alphabets du monde.

De nombreuses thèses essaient de concilier ces faits avec la Bible et l’archéologie. Mais certains vont encore plus loin en remettant en cause toute la chronologie égyptienne utilisée depuis le 19ème siècle.

Le plus radical d’entre eux est l’archéologue et égyptologue David Rohl dont la thèse, appelée « Nouvelle Chronologie », avance toutes les dates de l’Egypte ancienne de 300 ans jusqu’à la prise de Thèbes par les Assyriens en -664, date à partir de laquelle toutes les chronologies s’accordent.

La thèse de Rohl, développée depuis 20 ans, n’est pas la seule à remettre en question la chronologie classique, mais c’est la plus révolutionnaire.

Il se trouve que la chronologie égyptienne antique est, pour parler clairement, un énorme foutoir, qu’aucune date n’est vraiment certaine, que beaucoup de choses ne sont pas vraiment connues, et que d’énormes contradictions ou anomalies inexplicables se logent dans la chronologie actuelle.

En déplaçant les dates, subitement, d’après Rohl, l’archéologie et la Bible correspondent parfaitement. Joseph aurait alors été le vizir d’un pharaon de la XIIème dynastie et on a retrouvé une statue de lui ainsi que son tombeau.

Le pharaon de l’exode aurait été Dedumose, en -1450, et c’est le départ des 30 à 40 000 Israélites (il lit « alafim » comme « alufim » et donc arrive à ce chiffre) qui, en mettant l’Egypte à genou, aurait permis l’invasion des Hyksos – les Amalécites de la Bible.

Plus tard, ces premiers Hyksos (appelés Amu par les égyptiens) auraient été eux-mêmes conquis par une alliance de peuples indo-européens dont les Philistins issus du monde grec (les Shemau en égyptien), et ces derniers, après avoir été expulsés d’Egypte par la reconquête des pharaons de Thèbes, se seraient réfugiés dans le sud-ouest de Canaan d’où ils auraient servi de force de police aux égyptiens.

Pendant que les Israélites passaient la période des Juges – et selon Rohl l’archéologie montre bien la conquête israélite de Canaan a ce moment là – l’Egypte entrait dans sa période impériale et menait des guerres jusqu’en Syrie, ignorant essentiellement les tribus barbares des montagnes de Canaan et se souciant surtout des routes commerciales.

Rohl situe Akhenaton à la fin de la période des Juges et comme contemporain du roi Shaul et il prend pour preuve les lettres d’Amarna. Ces dernières sont des échanges diplomatiques retrouvés sur le site d’Amarna, là où s’élevait la capitale d’Akhenaton, entre le pharaon et divers souverains, vassaux et potentats locaux du moyen-orient. La chronologie traditionnelle situe ces lettres entre -1370 et -1350 mais pour Rohl elles datent de -1020 à -1000.

Il identifie le roi Shaul comme le seigneur de guerre Labaya des lettres (Lavi-Ya, le lion de Dieu, qui aurait été le vrai nom de Shaul, ce dernier étant son nom de règne). Labaya régnait sur exactement le même territoire, avait un fils dénommé Mutbaal ce qui signifie « homme de Baal » tandis que le fils de Shaul dans la Bible se nommait Ishbaal – « homme de Baal » aussi ; il est mort dans une bataille contre les Philistins, trahi par ses alliés, plus ou moins comme Shaul ; son fils survivant a été assassiné, comme Ishbaal ; et son successeur se nommait Dadoua/Tadoua, une traduction hourrite de David, dont le vrai nom était Elkhanan (il tient ça de Targum Yonathan, pas des lettres d’Amarna). Le général en chef de Dadoua se nommait Ayab (celui de David, Yoav) etc…

Il y a quelques difficultés avec ces identifications, comme le fait que dans la Bible, Shaul n’était pas un vassal de l’Egypte (encore que justement ça aurait été logique) ou que Labaya a été arrêté et devait être extradé vers l’Egypte mais a corrompu ses gardes et s’est enfui, un épisode inconnu de la Bible, ou bien qu’il ne semblait pas parler hébreu.

David a pu alors construire un royaume puissant, profitant de la faiblesse égyptienne après le désastre que fut le règne d’Akhenaton, et Salomon a su se positionner en partenaire commercial de l’Egypte et a aidé Ramses II lors de la bataille de Kadesh contre les Hittites. Après la mort de Salomon, Ramses II, allié au nouveau royaume d’Israel est le pharaon, appelé Shishak dans la Bible, qui a pris Jérusalem et volé le trésor du Temple, et la stèle de Merenptah commémore cet évènement. Tout devient clair.

Nous arrivons là à un point central de la thèse et en fait de toute la construction chronologique de l’Egypte ancienne. Aussi surprenant que cela puisse paraitre, et à ma grande stupéfaction lors de mes recherches sur le sujet, en définitive la chronologie classique ne repose pas sur beaucoup d’éléments concrets: entre autres, les textes de Manetho,  prêtre égyptien du 3ème siècle avant l’ère chrétienne, et l’identification par Champollion de Shishak avec le pharaon Shoshenq I à partir de laquelle on a tiré toutes les autres dates.

Les Juifs se rappellent de Manetho surtout comme étant l’auteur d’un anti-exode où il décrivait le point de vue égyptien sur l’évènement, assimilant les Israélites à des lépreux et des voleurs, et les liant aux Hyksos. Il fut aussi l’un des inventeurs de l’antisémitisme. Et il a retranscrit les listes des rois d’Egypte. Enfin, nous n’avons pas ses textes originaux mais juste ce que Flavius Josèphe en cite, ainsi qu’Eusebius et Africanus, des versions largement corrompues. Mais c’est à partir de ça que toute l’égyptologie s’est construite.

L’identification Shishak-Shoshenq semble aller de soit, et Shoshenq a mené une campagne militaire en Israel. Mais justement, Shishak lui, non. Il l’a mené contre Judah en alliance avec Israel. Or, Shoshenq ne cite que des villes prises en Israel, aucune en Judah. Comme on ne peut pas à la fois se baser sur la Bible pour identifier Shishak et ensuite la rejeter en disant qu’elle est inexacte, il parait difficile d’accepter l’identification entre Shishak et Shoshenq.

Ramses II, de son nom de trône, Usermaatre Setepenre Ramses, était, d’après Rohl, plus connu du peuple sous le nom de Sysa, probablement prononcé Shysha en hébreu. Le q final étant peut-être un jeu de mot. C’est donc lui le Shishak de la Bible et toute la chronologie est avancée de 300 à 350 ans.

La nouvelle chronologie de Rohl ne se contente pas d’accorder la Bible avec l’archéologie, elle bouleverse complètement toute l’histoire antique telle que nous la connaissons. Ainsi les Hittites ne disparaissent plus au 12ème siècle avant l’ère chrétienne mais au 9ème au moment des invasions des peuples de la mer suite à la guerre de Troy finie vers -863.

Ce qui signifie que Homère n’a pas écrit l’Iliade et l’Odyssée des siècles après les évènements supposés mais juste quelques dizaines d’années. Et qu’il n’y a eu aucun mystérieux « Age sombre » en Grèce durant lequel les Grecs auraient subitement perdu la connaissance de l’écriture et abandonné leurs villes pour tout redécouvrir après, mais une parfaite continuité historique entre l’âge héroïque et l’âge classique.

Les thèses de Rohl ou d’autres du même genre sont soutenues pas un petit nombre de chercheurs, mais le mainstream égyptologue ne les a pas acceptées. En général, ses travaux sont considérés comme sérieux et les questions qu’ils posent comme intéressantes, mais il n’a pas convaincu.

En science, malheureusement, les nouvelles idées ne s’imposent pas parce qu’elles ont su convaincre les chercheurs, mais parce que ceux qui s’y opposent finissent pas mourir et une nouvelle génération sans idées préconçues les accepte. Rohl espère appartenir à cette catégorie. Il a de très nombreux arguments qui confirment sa thèse, notamment les correspondances quasi-parfaites entre les dates de la nouvelle chronologie et les descriptions d’éclipses solaires ou lunaires de textes anciens, alors que les dates ne collent souvent pas avec la chronologie traditionnelle. Mais il y a de vraies raisons de ne pas être totalement convaincu.

Plusieurs tests au carbone 14 ont été menés et ils tendent à confirmer les dates de la chronologie classique. Mais pas toujours. Parfois ils donnent des dates encore plus anciennes et complètement impossibles à accepter. Ce qui fait que de plus en plus de chercheurs rejettent tout simplement cette méthode de confirmation. Mais en attendant elle contredit Rohl et ses semblables.

Ensuite le vrai problème de la chronologie de Rohl n’est pas juste de bouger des dates mais aussi des ères archéologiques. Les archéologues de l’antiquité  découpent la période en « Age de Bronze » et « Age de Fer », eux-mêmes divisés en sous périodes. La nouvelle chronologie implique de faire passer des évènements qu’on identifiait à l’âge de fer vers l’âge de bronze, sauf que cela ne correspond pas aux résultats des fouilles, et si Salomon par exemple devient un roi de l’âge de bronze, le problème c’est qu’une bonne partie des villes d’Israel n’existaient pas à ce moment là, apparemment.

Néanmoins même si la solution apportée par Rohl est erronée, la chronologie actuelle est intenable et induit tout le monde en erreur. Peut-être faut-il effectivement attendre qu’une génération meure et qu’une nouvelle, à l’esprit non corrompue par de vieilles idées, nous fasse entrer en terre promise.