Non, les Israéliens ne boycottent pas le rabbinat

Article paru sur The Times of Israel français

On entend fréquemment que de plus en plus de jeunes Israéliens, ne supportant plus le monopole ultra-orthodoxe qui contrôle le rabbinat et les humiliations imposées à certains couples, préfèrent tout simplement le boycotter et convoler à l’étranger et/ou dans des mariages non-reconnus en Israel.

Les médias évoquent le chiffre de 20 % de couples préférant éviter le rabbinat, et Naftali Bennet lui-même, lors de son premier discours à la Knesset en février 2013, était monté jusqu’à 25 % de couples se mariant à l’étranger.

D’où viennent ces chiffres ? Le Bureau Central des Statistiques (BCS) publie chaque année des informations mises à jour sur le nombre de mariages célébrés à l’étranger par des Israéliens puis rapportées au ministère de l’intérieur.

En 2012 par exemple, un communiqué de presse parait de 9,282 mariages de ce genre enregistrés en 2010. Comme la même année il y avait eu près de 36,000 mariages juifs célébrés par le rabbinat officiel, les médias en ont tiré la conclusion que sur 45,000 mariages, 9,282 soit 20 % avaient été organisés à l’étranger, probablement, selon eux, pour protester contre le rabbinat.

Je connais un tel couple. Il y a trois ans j’ai été invité au mariage réformé d’une collègue de travail. Bien qu’elle et son mari soient parfaitement juifs selon la Halakha et reconnus comme tels par l’Etat et le Rabbinat, elle a insisté (contre l’avis de son fiancé au départ) pour un mariage célébré par un rabbin réformé avant une cérémonie civile à Prague.

Elle souhaitait manifester sa désapprobation des pratiques rabbiniques. Je dois avouer que c’était la première et seule fois dans ma vie où j’ai été invité à un mariage de ce type. Ma collègue semblerait donc représenter une tendance grandissante parmi la jeunesse israélienne. Mais est-ce vraiment le cas ?

Il y a quelques problèmes avec les données publiées par les médias :

  1. Le chiffre de 9,282 mariages n’était pas le nombre de mariages célébrés en 2010, mais le nombre de mariages enregistrés cette année-là par les autorités, quand la majorité avait été célébré des années voire des décennies auparavant. Sur les quelque 9 000 seuls, un tiers avaient eu lieu en 2010.

  2. Il s’agissait de mariages d’Israéliens, pas seulement de Juifs israéliens.

3; D’après le BCS, la plupart de ces mariages ont été célébrés à l’étranger tout simplement parce qu’il s’agissait d’Israéliens vivant à l’étranger. Ils ont par la suite enregistré leur mariage auprès du consulat ou lorsqu’ils sont revenus vivre en Israel (ce qui explique pourquoi le décalage est parfois de plusieurs décennies).

Les dernières données disponibles sur les mariages effectivement célébrés l’étranger en 2010 parlent de 6,445 mariages, quand seuls environ 50 % des participants sont des Juifs israéliens. La plupart du temps ils se marient avec un étranger de religion inconnue, ou un Israélien dont l’origine juive n’est pas reconnue par le rabbinat. Très peu de couples sont constitués de deux Juifs israéliens : 1 275 sur 6 445.

Les chiffres sur plusieurs années ne montrent aucun signe d’augmentation, au contraire, mais les dernières années sont incomplètes puisque certains attendent de nombreuses années avant de déclarer leur mariage. Cependant, ces gens là sont généralement des Israéliens vivant à l’étranger, tandis que ceux qui vivent en Israel les déclarent dans les 2-3 ans, surtout avec la naissance du premier enfant. Au final, la tendance semble au mieux à la stagnation.

J’ai choisi 2010 parce que nous avons quelques années de recul et les données sont probablement assez complètes.

Sur les 1 275 couples juifs israéliens qui ont choisi de se marier à l’étranger alors qu’ils pouvaient le faire au rabbinat, combien l’ont fait par « rebellion » ? Il apparaît que seulement 60% se sont mariés dans un pays comme Chypre ou la République Tchèque où la plupart des mariages civils d’Israéliens se déroulent.

Beaucoup ont organisé la cérémonie aux Etats-Unis, on trouve même la France, ce qui nous conduit à penser qu’il s’agit tout simplement d’Israéliens vivant dans ces pays, ou bien d’Olim se mariant dans leur pays d’origine parce que tout la famille s’y trouve.

Cela signifie que parmi tous les couples juifs israéliens mariés en 2010 (et cela est vrai pour les années suivantes et précédents), moins de 3 % et probablement moins de 2 % en fait, ont choisi de boycotter le rabbinat.

Evidemment, il existe aussi des mariages privés non-officiels sans célébration civile à l’étranger, des gens qui refusent de dire à l’Etat qu’ils se sont mariés, et tous ceux qui préfèrent vivre en concubinage.

Mais il y a un moyen de vérifier combien ils sont : le nombre d’enfants nés de mère célibataire (non-mariée d’après l’Etat). Ce chiffre est passé d’environ 4 % dans les années 90, à environ 6 % aujourd’hui, sans qu’on sache d’ailleurs combien se marient immédiatement après la naissance, ce qui est la mode parmi les gens du show-business.

Je ne parle pas ici des gens qui, éventuellement voudraient, mais ne peuvent pas se marier par le rabbinat et sont contraints de se marier à l’étranger parce que leur judaïté n’est pas reconnue. C’est un problème incontestable mais c’est une problématique inverse.

Au final, les chiffres sont bas et rien n’indique une tendance à la hausse parmi ceux qui refusent de se marier par le rabbinat. Même si ce dernier est hautement impopulaire et perçu comme corrompu, cela ne suffit pas à provoquer un boycott.

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