Le Suicide français de Zemmour

J’ai fini par lire le fameux livre d’Eric Zemmour. On m’avait promis un pavé illisible, c’était au contraire un livre qui se lit facilement et rapidement. J’ai déjà expliqué ce que je pensais de l’auteur dans un article précédent. Le livre ne révèle pas de surprises quand à la pensée de l’auteur si ce n’est qu’elle est systématisée et appliquée à tous les évènements des 40 dernières années. Systématisée mais pas forcément complètement cohérente.

Ce livre est celui d’un amoureux de la France, indiscutablement, un homme qui comme le général De Gaulle, qu’il vénère, se fait « une certaine idée de la France », et cette idée n’est plus partagée par les élites ni par une grande partie de la population. Ces quarante dernières années ont détricoté tout le long travail mis en place pendant des siècles, avec des hauts et des bas, et dont le point d’orgue fut la politique du général.

Le livre est très intéressant et mériterait d’être discuté presque page par page mais je vais me limiter à quelques points. L’ennemi est identifié et confus à la fois: la finance anglo-saxonne, le néo-libéralisme, les élites bien-pensantes qui méprisent l’idée nationale et la souveraineté populaire, les libertaires, le communautarisme, la construction européenne, le culte de l’argent, la société de consommation, la haine de son histoire (dont il note qu’elle est quasi l’inverse de la haine de soi juive)… C’est un peu le problème du livre, c’est que non seulement il ne définit pas bien les termes, même jamais en fait, mais en plus il confond des concepts souvent parfaitement opposés. Et dans certains domaines, comme l’économie, il fait preuve d’une ignorance crasse et totale. Disons plus précisément qu’il ignore totalement la micro-économie et se concentre sur quelques concepts de macro (taux de change surtout), mais pour un libéral comme moi cette distinction est artificielle et inexistante: il n’y a qu’une seule économie.

Son rejet du libéralisme semble découler du fait qu’il ne sait pas de quoi il parle. Affirmer par exemple que le RMI et l’assistanat sont l’application de l’idéologie libérale, c’est un peu comme dire que les privatisations sont l’application de l’idéologie communiste, une aberration totale. Il mélange le libéralisme économique classique – la volonté de préserver la liberté des individus en limitant le role de l’Etat – avec le libéralisme au sens américain – l’inverse du conservatisme et dans la pratique la foi dans le role progressiste de l’Etat. Les libéraux classiques sont souvent, pas forcément, conservateurs. Zemmour ne remarque pas que Wall Street et Hollywood, qu’il associe dans un grand complot planétaire impérial, sont des ennemis jurés qui se détestent.

A partir de là, on comprend beaucoup de ses erreurs, comme nous expliquer que la France a été convertie au libéralisme (la France est le pays le moins libéral d’occident, presque aucun homme politique ne propose de solution libérale, à part Fillon qui tout dernièrement semble s’y être converti pour se démarquer de ses adversaires) ; il ne semble pas constater la contradiction entre son affirmation que l’Europe est une machine de guerre libérale aux mains de la finance anglo-saxonne et le fait que les principaux opposants à l’Europe se recrutent chez les conservateurs anglais (qui sont libéraux économiquement) et encore plus dans un parti ultra-libéral voire libertarien comme UKIP.

Le flou ne se limite pas qu’aux concepts et aux définitions, mais aussi aux faits. Il affirme beaucoup de choses mais ne donne presque jamais de sources, ni de chiffres, ni de données pour étayer son propos. C’est assez gênant, surtout quand il dit deux choses parfaitement contradictoires à quelques paragraphe d’intervalle. Par exemple, il explique que l’entrée de la Chine dans l’OMC a conduit à la stagnation des salaires pendant les années 2000, puis quelques lignes plus loin il explique que pendant cette période les couts salariaux en France ont explosé. Veut-il dire que les charges sociales et les taxes sur le travail ont explosé tandis que le salaire réel stagnait ? Il ne le précise pas mais je doute. Dans la pratique, les salaires réels ont bien continué à augmenter en France (une des causes du chômage d’ailleurs), ce qui contredit son affirmation sur l’effet chinois et la malfaisance du libre-échange.

Lors de la sortie du livre, un passage sur Vichy avait fait polémique. On a accusé Zemmour de tenter de réhabiliter le régime du général Pétain. Il faut avouer que c’est un méchant procès d’intention. D’abord, c’est un passage assez marginal dans l’ensemble du livre, et Zemmour ne cherche absolument pas à dire du bien du régime de Vichy. Il dit juste qu’ils ont préféré faire exterminer les Juifs étrangers que les Juifs français, que leur antisémitisme était d’une nature différente de celui des nazis – pour les gens de Vichy, le Juif détesté c’était le Juif visible, pour les nazis au contraire, le Juif assimilé était le pire cauchemar. Je ne suis pas historien ni spécialiste de cette question. Il se peut qu’il dise n’importe quoi, mais il n’y a rien de choquant dans ces propos. Vichy était bien pour Zemmour un régime antisémite qui a envoyé des dizaines de milliers de Juifs à la mort.

Zemmour est un réactionnaire-étatiste pour qui l’intérêt national qui s’incarne dans l’intérêt de l’Etat passe avant tout. On a presque l’impression qu’il aurait été anti-Dreyfusard s’il avait vécu au moment de l’Affaire, pas parce qu’il aurait cru Dreyfus coupable mais parce que l’image de l’armée passait avant la vérité et la liberté d’un homme. Il est aveuglé par son culte envers l’Etat français qui confine à l’idolâtrie, et ne réalise pas que c’est une pente qui peut mener assez facilement au totalitarisme – je ne l’accuse absolument pas lui-même de sombrer à la tentation, mais de ne pas voir que c’est du culte de l’Etat que découle les pires maux et les pires crimes.

C’est un Juif séfarade amoureux de la vieille France catholique et qui déteste le « communautarisme » juif (mais semble garder une certaine admiration pour Israel, qui à ses yeux applique les principes gaullistes, le plus beau compliment imaginable pour lui). Un homme de droite qui lit le monde, de son propre aveu, à travers la « matrice marxiste ». Il n’y a guère de doute pour qui il vote après avoir lu ce livre, son discours est une version intellectualisée de celui de Marine Le Pen – gauche économico-sociale et refus de l’immigration et de l’intégration européenne. Tout est idéologique, tout est politique, la complexité du monde lui est inconnue. Il est finalement assez proche de l’extrême-gauche qu’il dénonce dans sa vision quasi-conspirationniste de la réalité.

C’est dommage parce qu’il ne dit pas que des bêtises. En fait, je suis relativement d’accord avec lui, parfois partiellement, parfois complètement, sur une grande partie des constats qu’il dresse. Mais le simplisme de son analyse et de ses grilles de lecture, sans parler du fait qu’elles sont généralement complètement erronées, l’envoie dans le mur.

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