L’obsession antijuive, une maladie vieille de 2500 ans

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Je viens de finir l’excellent Anti-Judaism, the Western Tradition de David Nirenberg. Sa thèse, extrêmement fouillée et érudite, est que l’anti-Judaisme, qu’il distingue de l’antisémitisme, est une façon de penser le monde qui caractérise le monde occidental depuis 2500 ans, mais surtout depuis les débuts du Christianisme. Il veut dire par là qu’il existe une tradition antique de penser le monde en terme de Juifs, de Judaisme, et de « questions juives », questions essentielles et par lesquelles des groupes entiers se sont définis, et ceci généralement, et c’est l’élément le plus fascinant, sans le moindre rapport avec les Juifs réels – mais avec de lourdes conséquences pour eux.

Nirenberg part de l’Egypte ancienne et y trouve les premières traces d’anti-Judaisme à l’époque de l’occupation perse – par les autochtones, qui devaient sans doute peu apprécier les célébrations locales de Pessah -, et leur récupération obsessionnelle et violente plus tard par les élites grecques, en particulier après l’occupation romaine. Nirenberg étudie aussi plus tard les fondements antijuifs de l’Islam, mais le coeur de son ouvrage concerne le monde chrétien.

Tout part initialement de la célèbre phrase de Paul: « La lettre tue et l’esprit donne la vie ». Les chrétiens, des origines à aujourd’hui, ont un problème: que faire de la Loi telle que présentée dans l’Ancien Testament. Les dualistes, tels Marcion, étaient tentés de le rejeter complètement, y voyant l’oeuvre de Métatron ou de Satan et pas du vrai Dieu révélé/incarné par Jésus. Paradoxalement, si cette vision avait triomphé, le sort des Juifs aurait probablement été meilleur. Mais l’Eglise a choisi une autre voie, celle du remplacement de l’ancien Israel par le Verus Israel incarné par les chrétiens. La tradition d’Israel ne peut être effacée, mais l’Eglise affirme aussi, suivant Paul qui à l’origine ne s’adressait qu’aux païens souhaitant devenir chrétiens, que la Loi d’Israel n’a plus lieu d’être. C’est que les Juifs ont mal compris les textes sacrés qu’ils ont reçu. Il n’a jamais fallu les prendre à la lettre mais seulement de façon allégorique, là où se situe leur véritable sens.

Ainsi le Judaisme est devenu l’incarnation de la Loi qui oppresse, du bassement matériel, de tout ce qui est « dans ce monde ». Mais comment savoir exactement où s’arrête la frontière entre le texte et son allégorie, entre la loi et l’esprit, comment ne pas risquer d’aller trop loin dans l’exégèse au point de se couper du texte ou pas assez et risquer de répéter les erreurs des Juifs ? D’innombrables « questions juives » vont surgir et les théologiens chrétiens ne vont cesser de s’attaquer entre eux et de s’accuser de « Judaïser » les uns les autres, le Judaïsme devenant un concept mouvant au fil des interprétations, mais toujours répulsif.

Nirenberg montre comment ces questions juives se sont transmises au cours des siècles, ont évolué, se sont transformées mais ont gardé leur centralité, de l’Espagne moyenâgeuse à Shakespeare – il propose une interprétation particulièrement intéressante du « Marchant de Venise » qui dépasse la question de savoir si la pièce est antisémite ou pas. Il montre aussi en passant comment les historiens ont souvent mal interprété d’anciens débats, imaginant que derrière les accusations de « judaisation » se cachaient de véritables Juifs qui cherchaient à convertir des chrétiens, des origines juives ou une intention de se rapprocher du Judaisme réel. Il n’en est rien. Il s’agissait de débats purement internes aux chrétiens et d’accusations sans le moindre rapport avec les Juifs ou le Judaisme réels. D’autant plus que jusqu’à l’époque moderne, et surtout pendant la Renaissance, l’Europe occidentale était pratiquement vide de gens pratiquants le Judaisme ouvertement.

La tragédie révélée par le livre est que lors du passage à l’age moderne, les philosophes, tout en rejetant la religion, ont continué à utiliser les structures mentales qui en étaient issues concernant la place du Judaisme, qui reste ou devient associé à l’obscurantisme, au matérialisme etc… Spinoza porte ici une responsabilité majeure, de même que Marx plus tard et à des niveaux moindres, d’autres intellectuels d’origine juive qui vont continuer à utiliser et répandre les structures de pensée antijuives – on peut citer plus récemment le cas d’Hannah Harendt. La période de la modernité philosophique, malgré toute ses différences avec les périodes précédentes, perpétue la tradition d’anti-Judaisme du passé, et les philosophes s’accusent les uns les autres d’être trop « Juif » et de « Judaiser », même si le sens peut profondément se transformer. Ainsi Kant, qui dénonçait lui-même le Judaisme de ses adversaires – là encore sans le moindre rapport avec le Judaisme réel – a fini par être perçu comme l’incarnation du Judaisme en philosophie à cause de son intellectualisme abstrait. Remarquons que de même que l’antisémitisme moderne accuse les Juifs d’être à la fois ultra-capitalistes et communistes, nationalistes sectaires et cosmopolites, pour l’anti-Judaisme moderne, les Juifs incarnaient à la fois le matérialisme et l’esprit étroit de la lettre mais aussi l’intellectualisme et la pensée abstraite.

Nirenberg s’arrête à la Shoah. Il prend beaucoup de précautions mais son message est clair, cette antique tradition d’anti-Judaisme, qui n’est pas toujours antisémite au sens où nous l’entendons aujourd’hui – dans le sens où des intellectuels qui pratiquaient l’anti-Judaisme n’étaient pas systématiquement hostiles aux Juifs réels, parfois même ils pouvaient les défendre -, a joué un rôle majeur dans le fait que la Shoah a pu être possible.

Il serait cependant erroné de croire que le génocide a mis fin à cette tradition. Même si l’Eglise a fait son mea culpa, les germes ont été dispersés depuis trop longtemps, et leurs fruits sont depuis longtemps consommés bien au-delà du monde chrétien. Le virus a muté. Des millions de personnes continuent à penser le monde en terme d’Israel et de Juifs comme l’actualité nous le prouve tous les jours, de l’affaire Scarlett Johansonn à Dieudonné. Il est difficile de ne pas voir le parallèle entre la théologie de remplacement de l’Eglise et l’idéologie de remplacement antisioniste selon laquelle les Palestiniens sont les nouveaux Juifs, à la fois comme victime d’un génocide, et comme habitants originels – depuis 9000 ans nous apprenait hier le ministre palestinien Saeb Arekat – de la « Palestine ». La différence c’est qu’ici les Juifs réels n’ont plus aucun rôle à jouer – ce que l’église leur permettait en général – à part disparaitre. C’est finalement la variante musulmane de l’anti-judaisme décrite par Nirenberg, celle qui voit dans les Juifs des menteurs et des faussaires à convertir ou exterminer. La différence c’est qu’aujourd’hui les Juifs ne sont plus des sujets passifs de cette histoire mais des acteurs qui ne se laissent plus faire. Et ça change tout.

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