Quelques livres pour les fêtes

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J’ai lu ces derniers mois pas mal de livres intéressants et j’avais à l’origine l’intention d’écrire un post pour chacun d’entre eux mais je n’ai jamais trouvé le temps. Aussi, voici une petite sélection des 4 livres qui m’ont le plus marqués récemment avec un rapide commentaire.

1. Nations, d’Azar Gat, 2013

J’avais lu il y a deux ans « War in Human Civilization » du professeur Azar Gat de l’université de Tel Aviv – probablement un des meilleurs livres que j’ai jamais lu – et j’attendais donc avec impatience ce nouvel ouvrage. C’est un excellent complément au précédent.

Gat s’attaque à la thèse relativement récente et à la mode dans certains cercles selon laquelle les nations seraient une invention des intellectuels du 19ème siècle, et qu’auparavant les populations n’avaient aucun sentiment national et se limitaient à s’identifier à leur village et leur région. Il démontre avec brio que non seulement les nations et les identités nationales existaient avant le 19ème, mais elles existent depuis des millénaires et les débuts de la civilisation, dans le monde entier. Après tout le peuple juif en est la preuve vivante. Il existait une nation juive il y a déjà 3000 ans.

Une fois encore, Gat utilise l’immense étendue de ses connaissances en génétique, en histoire, en anthropologie pour non seulement établir l’antiquité du phénomène mais surtout, pour l’expliquer : le sentiment national, loin d’être une construction intellectuelle est le résultat de centaines de milliers d’années d’évolution génétique et est implanté au plus profond de l’esprit humain. Cela ne signifie pas que les nations sont fixées et invariables, c’est au contraire un phénomène extrêmement fluide et changeant, des nations apparaissent et disparaissent tout le temps – mais elles existent et sont la conséquences de processus biologiques.

Les hommes sont organisés en Ethnos, des groupes partageant une origine réelle ou imaginaire et une culture commune. Ces ethnos sont des sortes de familles élargies et on peut les rejoindre par naissance, alliance ou adoption (et on invente ensuite un mythe d’origine commune). Mais au stage de l’ethnos, ses membres n’ont pas forcément conscience de cette identité commune et les tribus d’un même ethnos peuvent se faire la guerre sans le moindre problème. Jusqu’au moment du contact avec « l’Autre ». A ce moment, l’ethnos prend conscience de sa spécificité et devient un peuple. Il devient une nation lorsqu’il acquière un minimum d’autonomie politique.

Inutile de dire que Gat dynamite les présupposés du politiquement correct qui domine aujourd’hui la pensée moderne, et le fait avec joie et humour. C’est une lecture qui devrait être obligatoire pour tout étudiant en science sociale.

2. The Fourth Part of the World, de Toby Lester, 2010

La carte de Waldseemüller de 1507 est la première carte du monde à représenter le nouveau monde comme un continent séparé et entouré d’eau et à l’appeler « Amérique ». A partir de cette carte, Lester retrace de façon passionnante 400 ans d’exploration européenne du monde, partant des conceptions antiques de la géographie, le rôle de la religion, le mythe du Prêtre Jean et son royaume chrétien au fin fond du monde, et tout un univers intellectuel et politique qui a façonné notre monde. Ca se lit comme un roman et on apprend énormément.

3. The Philosophy of Hebrew Scriptures, de Yoram Hazony, 2012

J’avais été très marqué par un précédent livre de Hazony, « The Dawn », une lecture philosophico-politique incroyablement éclairante du rouleau d’Esther, aussi j’étais particulièrement intéressé par son nouvel opus qui appliquait la même méthode a l’ensemble de la Bible hébraïque (Tanakh).

De nos jours, la Bible est perçue comme un texte « religieux », donc lié à la foi et aux miracles, et à toute sorte de choses vaguement surnaturelles, ce qui pour la plupart des intellectuels modernes veut dire qu’elle est au même niveau que des textes mythologiques et folkloriques. La position de Hazony est que le Tanakh doit être lu comme on lit les philosophes grecs et que l’aspect religieux ne doit pas empécher de comprendre le message philosophique qui se cache dans le texte. Le problème selon Hazony est que si la Bible est étudiée dans les universités, c’est pour la déconstruire ou l’analyser, mais jamais pour essayer de comprendre son message. Et la raison est simple: aux yeux des critiques modernes de la Bible, les minimalistes (en perte de vitesse dernièrement) en particulier, la Bible n’a pas de message puisqu’elle n’est que la collection semi-désordonnée de diverses sources et textes d’époques différentes.

Hazony n’entre pas dans le sujet hautement polémique de qui a écrit la Bible, mais il pense que le texte et surtout la partie historique qu’il appelle « l’Histoire d’Israel » a eu un rédacteur final, probablement le prophète Jérémie. Et ce rédacteur final avait un message à faire passer.

Cette différence de perspective transforme la lecture. Si on prend la Bible pour une sorte de texte sacré, alors on a l’impression que les pratiques les plus immorales sont au minimum présentées de façon neutre voire louées. Or, la Bible est un texte qui est très dur et critique envers ses personnages. Ils sont présentés dans leurs faiblesses, lâchetés, vices, et ne sont pas des exemples à suivre, ou plutôt des exemples de ce qui arrive quand on suit la mauvaise voie.

Et quelle est la bonne voie selon la Bible d’après Hazony ? Pas un code moral personnel mais une vision de ce que doit être une société juste et libre, ce qu’il appelle l’éthique du berger. L’ennemi de la Bible, c’est l’Etat tout puissant, inhumain, qui nie les libertés et enchaine les hommes à sa volonté. Le berger est l’homme libre qui vit aux marges de la civilisation. Néanmoins, la Bible, à travers l’épisode des Juges, montre aussi les limites d’une société anarchique qui sombre dans l’immoralité et la solution est un Etat limité, modeste, et sous contrôle. Si ça sonne incroyablement moderne, c’est aussi que cette lecture de Hazony fut celle des inventeurs de la démocratie moderne aux USA et en Angleterre au 17ème et 18ème siècles. Contrairement à ce qu’on croit aujourd’hui, la démocratie libérale n’a pas été batie contre la Bible mais justement comme réalisation du message biblique (mais Hazony n’entre pas dans ce sujet).

Hazony nous offre ici seulement une introduction de ce qu’il estime doit être une oeuvre beaucoup plus grande et qu’il espère collective. Le message biblique est riche et pertinent au monde moderne et laïc. Il faut le réhabiliter.

4. The Quincunx, de Charles Palliser, 1989

Le seul roman de la liste et il n’est pas tout neuf mais je ne connaissais pas. C’est un livre gigantesque et énigmatique organisé autour du chiffre 5: divisé en 5 parties divisées en 5 livres divisés en 5 chapitres, une histoire avec 5 narrateurs (1 principal), avec une structure en mirroir, une histoire qui concerne 5 familles sur 5 générations.

Si vous aimez Dickens et la littérature anglaise du 19ème siècle, vous serez servi, ce livre est une sorte d’hommage / déconstruction post-moderne de ce genre. La description de l’Angleterre des années 1820 est extraordinaire de précision, physique, géographique, culturelle, et anthropologique. Il faut avoir le coeur bien accroché aussi pour suivre les aventures du jeune héros qui tombe de malheur en malheur et quand on croit que ça ne pourra pas être pire, on est immédiatement contredit. Presque tous les personnages sont des monstres obsédés par l’argent prêts à trahir et vendre leurs amis pour leurs intérêts. C’est dur, c’est long, c’est déprimant mais c’est aussi passionnant, et pas tant le mystère au coeur de l’histoire que les non-dits et le fait que le héros / narrateur ne semble pas toujours saisir la réalité des choses et son interprétation des évènements n’est à la fin qu’une possibilité parmi d’autres que le lecteur attentif aura repéré.

On referme le livre sans être complètement certain de savoir ce qui s’est passé et on continue à y penser longtemps après avoir fini le livre. Ce qui pour moi est la marque d’un grand livre.

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