Le mystère de la natalité israélienne

Yom Hatsmaout-01

Update: une version actualisée de cet article a été publiée en mai 2014 sur The Times of Israel français

Tout visiteur arrivant en Israel depuis un pays occidental est généralement frappé par le nombre de femmes enceintes, de poussettes, de bébés et d’enfants dans le pays. Alors que la dénatalité frappe le monde occidental depuis les années 70, avec par exemple un moyenne d’à peine 1,5 enfant par femme en âge de procréer en Europe, et tandis que la France s’enorgueillit d’atteindre les 2 enfants, la fécondité des femmes en Israel dépasse 3 enfants.

Or, Israel est un cas unique, en fait le seul pays développé à dépasser le seuil de renouvellement des générations qui tourne aux alentours de 2,1 enfants par femme en âge de procréer. Il y a un lien de corrélation clair entre niveau de vie et natalité. Comme le montre le graphique ci-dessous, plus le PIB par habitant augmente, plus la fécondité baisse et à partir d’un niveau de 15,000$, tous les pays se retrouvent sous la barre des 2 enfants. Tous sauf l’Arabie Saoudite – un pays riche mais sous développé – et Israel.

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C’est d’autant plus étonnant que contrairement à ce que beaucoup croient, rien n’est mis en oeuvre par les autorités israéliennes pour encourager à la natalité, bien au contraire. Les congés maternités sont courts, 3 mois, et ne commencent qu’à l’accouchement ou quelques jours avant. Les femmes enceintes travaillent généralement jusqu’au dernier jour. Les allocations familiales sont faibles, jusqu’à maintenant elles étaient d’environ 140€ pour 3 enfants contre 300€ en France – et depuis ce mois-ci, elles sont encore plus basses à 90€.

L’éducation est gratuite à partir de 3 ans – depuis l’an dernier, avant c’était à partir de 5-6 ans. Mais les crèches et jardins d’enfants avant cet âge ne sont pas ou peu subventionnés. On atteint des sommes de 700€ par mois et par enfant à Tel Aviv, et rarement moins de 400€ en général. Or en Israel, contrairement à la France, la plupart des parents placent leurs enfants dans des crèches dès 6 mois- un an afin d’aider à leur socialisation.

On estime que la politique familiale nataliste de la France augmente la fécondité des femmes françaises de 0,3 à 0,4, et donc inversement cette absence de politique familiale en Israel devrait sérieusement mettre en frein à la natalité israélienne. Or, il n’en est rien. Comment l’expliquer ?

Passons d’abord sur les explications classiques qui sont en fait partiellement erronées: c’est à cause des Arabes et des Haredim (Juifs ultra-orthodoxes).

La forte natalité arabe israélienne et la crainte qu’à long terme ceux-ci finissent par devenir la majorité ont joué un role dans le succès du parti d’Avigdor Lieberman dans les années 2000. Le paradoxe c’est que cela s’est produit à l’exact moment où la natalité arabe israélienne était en chute libre. En 2000, le taux de fécondité des femmes juives étaient légèrement au dessus de 2,5 enfants par femme contre près de 4,5 pour les Arabes israéliennes, un écart conséquent. En 2011, les chiffres étaient respectivement de 3 et 3,3. D’après les chiffres sur la première moitié de 2013, on a probablement atteint l’égalité maintenant.

La baisse de la natalité arabe israélienne n’a rien d’extraordinaire, le même phénomène s’est produit dans tout le monde arabe et musulman à quelques exceptions près. Le Liban est déjà en dessous de 2, la Judée-Samarie est aussi aux alentours de 3, l’Egypte en dessous, la Syrie avant la guerre y était presque. Difficile de dire jusqu’où cela va baisser mais ça va continuer à baisser.

Dans le même temps, la fécondité des haredim reste largement au-dessus de la moyenne à 6 enfants par femme en 2011, peut-être moins aujourd’hui d’après certains, mais elle est aussi en baisse depuis le début des années 2000. Cependant cette fécondité élevée n’explique pas celle du reste de la population juive à plus de 2,5 – soit le niveau de 2000 pour toute la population juive, haredim compris. Du reste, le niveau de natalité haredi, plus élevée que dans de nombreux pays d’Afrique noire, est sans parallèle dans le monde occidentale – à l’exception des Amishs aux USA et des autres haredim en diaspora – et déjà un petit mystère en soi.

Alors comment expliquer que les femmes juives israéliennes non ultra-orthodoxes fassent autant d’enfants, bien plus que leurs homologues européennes, américaines ou asiatiques, alors que l’Etat ne fait à peu près rien pour les y aider ? Et comment expliquer que cette natalité a augmenté nettement au cours des années 2000 et ce juste après une première coupe violente des allocations familiales déjà en 2003 ? C’est ce que la sociologue et démographe Barbara Okun de l’université hébraïque de Jérusalem m’avait décrit comme « la question à un million de dollars ». Il n’y a pas d’explication académique pour le moment, mais on peut essayer de poser quelques hypothèses.

Une journaliste du journal « Le Monde » avait récemment évoqué au détour d’un de ses articles « l’idéologie familialiste » de la société israélienne. Comme tous les pays occidentaux, Israel est affecté des mêmes maux sociétaux qui attaquent la structure familiale traditionnelle: hausse des divorces et des naissances hors mariages etc… Mais si ces phénomènes existent ils sont très nettement plus marginaux qu’en Occident. En Israel, la famille traditionnelle reste le modèle dominant et de loin. Il est intéressant de noter qu’à peine 6% des naissances sont hors-mariage en Israel contre plus de 50% en France et dans de nombreux pays européens. Or il y a un lien direct entre natalité et naissances hors-mariages en Europe: plus il est accepté d’avoir des naissances hors-mariages plus la fécondité est élevée. En Italie où le taux de naissances hors mariage est proche d’Israel, la natalité est une des plus basses du monde. Cette corrélation n’existe pas en Israel. C’est bien le signe d’un large attachement à la structure famille traditionnelle.

Et comment serait-il autrement ? Si vous êtes célibataire, tout le monde autour de vous est perpétuellement en train de chercher à vous caser et à vous organiser des shidukhim (« dates » en anglais). Si vous êtes mariés et sans enfant, tout le monde va vous demander quand vous comptez en avoir un. Si vous en avez un ou deux voire trois, ils vous demanderont quand arrivera le prochain. Ce n’est pas forcément très agréable à vivre. Je connais un couple d’amis mariés depuis presque 3 ans qui n’arrivent pas à avoir d’enfant et ce n’est pas faute d’essayer, alors ils apprécient peu quand des semi-inconnus leur demandent « mais vous attendez quoi ? ». Ce n’est pas très agréable, mais ça marche.

Et il y a aussi le bon côté des choses. Les enfants sont partout et acceptés partout, au restaurant comme dans les magasins huppés ou même au bureau. Quand arrivent les vacances, les bureaux, surtout ceux à forte proportion féminine, se remplissent des enfants des employés et se transforment en garderie géante. Difficile d’imaginer ça en Europe.

Cette forte natalité est l’arme secrète d’Israel. Alors que la démographie fut longtemps le point faible du pays c’est aujourd’hui son atout face à ses ennemis mais aussi à un monde occidental menacé par le spectre du dépeuplement et/ou du remplacement de population. Nous ne savons pas exactement pourquoi les Israéliennes font autant d’enfants et même de plus en plus, mais espérons qu’elles continuent !

Publié sur JSSnews

7 commentaires

  1. Vous avez intérêt de continuer et d’encourager ceci ,sinon il vous arrivera ce qui est arrivé aux chrétiens du liban: battus par le nombre

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  2. je pense que le facteur religieux reste central: si l’on met de côté le taux de natalité non seulement des haredim mais des sionistes religieux, le noyau laïc ne doit pas faire beaucoup plus d’enfants qu’en Europe…

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    1. Si on enlève les haredim et les religieux nationaux on reste à 2,3 ou 2,4 – très au-dessus des populations autochtones européennes (chrétiens pratiquants inlus) qui sont à 1,5.

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  3. Je suis venu en pèlerinage en Israël l’an dernier, mais je n’ai pas vraiment fait attention à cette situation. J’en ai profité pour faire à la fois un voyage de reconnaissance et une introspection spirituelle. Ton article a attiré mon attention sur un paradoxe que je ne m’explique pas non plus. Pourquoi les gens riches sont ceux qui font le moins d’enfants ? Alors qu’en Afrique, une femme donne rarement naissance à moins de 5 enfants.

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