Comment j’ai rencontré votre mère

Je n’ai jamais vraiment aimé « How I Met Your Mother » (HIMYM). Cette série a pourtant un statut culte parmi un segment de la population, mais elle ne m’avait jamais trop parlé jusqu’à maintenant. Récemment, en voyant plusieurs épisodes à la suite, vacances obligent, j’ai eu envie d’en savoir plus pour comprendre le succès (relatif) de la série.

Les sitcoms ne sont pas mon genre préféré dans l’univers des séries télés. J’aime bien rire comme tout le monde (ou presque) mais je suis aussi devenu un peu plus exigeant ces dernières années et je ne supporte plus perdre mon temps devant un film ou une série qui n’apporte pas un plus intellectuel minimal. Les sitcoms le font rarement.

Les sitcoms existent depuis les débuts de la télé et ont connu leur âge d’or dans les années 90 avec le cultissime Seinfeld, et entre autres Frasier , Newsradio, ou Friends. Si Friends n’a jamais été qu’une sitcom sympathique et médiocre, Seinfeld mélangeait un certain génie comique avec une description parfaite et cynique des mœurs sociaux modernes. Et comme il y a une justice, contrairement à ce que la plupart des non-Américains pensent, c’est bien la série intello et sophistiquée Seinfeld qui était la plus populaire de toutes.

Pour donner une idée des audiences aux USA, il faut savoir que le programme qui obtient les meilleurs scores chaque année est le Superball, avec de l’ordre de 80-100 millions de téléspectateurs. Dans les années 80, la sitcom Cheers (inconnue des francophones mais la plus regardée à l’époque) naviguait entre 30 et 60 millions de téléspectateurs chaque semaine. Le final de Seinfeld, en 1998, fut regardé par plus de 75 millions de personnes aux USA. Le final de Friends a atteint 52 millions de personnes en 2004.

HIMYM tourne autour de 9 millions depuis 2005. Ce chuffre est illustre avant tout l’effondrement des audiences live des grands networks depuis 10 ans mais il met les choses en perspective. Rappelons néanmoins que ce qui compte pour les networks est moins l’audience globale que l’audience parmi les 18-49 ans.

Alors pourquoi ce statut culte ? HIMYM se veut  à la fois une mise à jour et une deconstruction des sitcoms traditionnelles tout en affirmant une pleine conscience de soi. Ce qui se traduit par une méta-narration assez poussée et un jeu avec les règles et les attentes habituelles de ce genre de série. HIMYM est ainsi en dialogue permanent avec d’autres séries et Friends en particulier. Elle tente de déconstruire les sitcoms comme Scream en son temps avait déconstruit les slashers movies.

HIMYM se veut et s’affirme cool et sophistiquée, ceci s’exprimant notamment par la centralité du sexe dans la série – aussi bizarre que ça paraisse, aux USA, plus on parle et on montre du sexe à la télé, plus on est considéré comme intello. Pas que Friends fut une série prude (du moins en VO, la VF étant largement censurée), mais ici les choses sont extrêmement crues et directes, sans doute une différence de génération – les héros de Friends sont nés à la fin des années 60, ceux de HIMYM à la fin des années 70.

Ce dialogue avec Friends se retrouve fréquemment. Par exemple, dans une courte scène qui ouvre un épisode de la deuxième saison, la bande, qui a l’habitude de se voir dans un bar, se retrouve dans un café qui ressemble comme deux gouttes d’eau au « Central Perk » de Friends. Et ils s’exclament alors « non, c’est quand même mieux dans un bar ».

Ou encore, lors d’un épisode de la saison 4 : le héros, Ted, doit se marier avec une fille qu’il connait depuis peu et a invité Robin, son ex mythologique, au mariage qui lui-même est improvisé dans un endroit très spécial – tous ces éléments étant identiques à un célèbre arc d’épisodes de Friends impliquant Ross. Mais le twist, c’est qu’alors qu’on s’attend à ce qu’il ne se marie pas parce qu’il est toujours amoureux de la fameuse ex – c’est sa fiancée qui le quitte pour son ex à elle. Tout l’épisode est construit autour de cette attente trompée et de la surprise – attente qui ne peut venir que de la connaissance préalable de la même intrigue dans Friends (ou d’autres films/sitcoms, c’est relativement classique).

HIMYM va même un peu plus loin. La série a adopté le modèle, original et unique pour une sitcom, de récit-cadre. Les évènements de la série sont contés depuis 2030 par un Ted âgé à ses deux enfants adolescents. On peut s’interroger sur un père qui décide de raconter à ses enfants le détail de sa vie sexuelle prémaritale et c’est d’ailleurs une blague récurrente interne à la série, tout comme le fait que Ted est en fait un gros con insupportable. Mais cette structure signifie que la série raconte une histoire avec un début, une fin et une cohérence narrative qui implique de respecter la continuité. Bien plus que ça, on sait dès le début que la fille dont il est amoureux, Robin, n’est pas celle avec laquelle il va se marier à la fin, ce qui élimine d’emblée ce qui normalement devrait être la question centrale de la série et prouve que les auteurs sont courageux et prêts à innover.

Autre relative innovation (pour une sitcom) qui rapproche HIMYM de Lost – la structure non-linéaire du récit. Non seulement l’histoire est racontée depuis 2030 – par un narrateur qui ne se rappelle pas toujours tout très bien et peut avoir aussi intérêt à exagérer ou mentir -, mais les épisodes eux-mêmes sont continuellement en mouvement dans un jeu perpétuel de flashbacks et de flashforwards y compris à des époques avant et après les évènements de la série. Ce qui, dans le cas de flashforwards des années ou des mois dans le futur, implique de s’aligner avec ce qu’on a promis le moment écheant.

Tout ceci était relativement frais et nouveau en 2005, beaucoup moins aujourd’hui. Et en dehors de cela, HIMYM obéit aux règles classiques des sitcoms et sa transgression se limite souvent à donner un petit twist inattendu comme vu précédemment. Ainsi, si la série fait attention à sa continuité narrative (récit-cadre oblige), elle n’est pas systématiquement à l’abri d’incohérences, erreurs, ou de personnages qui se comportent en contradiction avec leur personnalité habituelle – si cela sert la comédie et une bonne blague.

De même le classicisme de la série se retrouve dans la composition du groupe de personnages, le cœur absolu du récit. On a un personnage qui est le héros officiel, le mec « normal » auquel on peut s’identifier, ce qui le rend aussi légèrement inintéressant. On a le couple d’amis qui sert essentiellement de soutien comique. Et le personnage excentrique, irréel, fou, original qui chamboule tout – Barney, celui qui est prêt à tout pour mettre une fille dans son lit, et réussit – la blague étant que Neil Patrick Harris, l’acteur qui joue Barney, est un des homosexuels les plus connus d’Hollywood. Petit à petit, ce personnage fou devient le centre de la série au point d’éclipser le héros officiel. Dans HIMYM, Barney est d’ailleurs celui qui finit avec la fille dont le héros était amoureux.

The Big Bang Theory suit exactement le même modèle : une bande d’amis (ici des geeks), avec le héros « normal » transparent et amoureux de la nouvelle qui s’invite dans leur vie, le couple de copains (souvent présentés ironiquement comme homosexuels bien qu’ils ne le soient pas) qui servent de soutien comique, et le personnage excentrique, Sheldon, l’antithèse absolue de Barney, sur qui toute la série finit par reposer.

Même Entourage, de HBO, a suivi la même composition, avec un léger twist. Il n’y a pas de fille qui se rajoute à la bande. Même si le héros normal et transparent, Eric, finit par tomber amoureux suivant le même modèle sitcomien, la fille n’a jamais été qu’un personnage marginal. Et celui qui devrait jouer le rôle d’un Barney ou d’un Sheldon, Vincent, est tellement dénué de tout charisme et de toute personnalité, que c’est au final un personnage à l’origine secondaire, Ari Gold (joue par Jeremy Piven), qui finit par devenir le centre de toute la série au point de la phagocyter et de la transformer en « Jeremy Piven Show ». En fait, Vincent, le pilier officiel de la série, est un tel trou noir humain qu’il devient progressivement un objet, un mcguffin, qui cause les intrigues par son existence, et plus un sujet qui agit et réagit.

Il y a une évolution depuis les années 90. Les amis de Friends ou Seinfeld avaient chacun leur personnalité et leur folie, mais ils s’équilibraient mutuellement. Ce n’est plus le cas ici lorsque le centre de gravité comique repose sur les épaules d’un seul personnage ce qui finit par menacer la stabilité structurelle de la série. Dans le cas de HIMYM, il est certain que la série a de toute façon déjà trop duré et espérons que la 8ème saison sera la dernière.

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